« Frappe à la tête ! »

LE 1er juillet 1968, notre Père, l’abbé de Nantes,  fut sommé par le Saint-Office, sans doute sur réquisition personnelle de Paul VI, d’avoir à rétracter ses critiques du Pape, du concile Vatican II, des évêques français, et de leur jurer à tous une obéissance entière, inconditionnelle et sans limites. Une soumission à tous et à tout ! Notre Père avait quatre jours pour réfléchir et pour prendre sa décision, quatre jours qu’il vécut jusqu’au dernier moment comme « la plus dramatique alternative, sous le regard de Dieu, mon Maître et mon Juge ». Le 4 juillet, il s’était finalement résolu à « une soumission aveugle, entière, définitive ».

Mais ce jour-là, notre Père rencontra, à Rome, Mgr Marcel Lefebvre, alors supérieur des Pères du Saint-Esprit. Sans la moindre hésitation, ce dernier le dissuada d’une telle rétractation : « Vous ne pouvez pas. Vous n’en avez pas le droit. Nous-même l’avons écrit en son temps au Souverain Pontife : la cause de tout le mal est dans les Actes du Concile. Soyez ferme dans la vérité. » Et notre Père, se chargeant à nouveau de cette croix dont il s’était cru, un instant, “ délesté ”, refusa net le lendemain de signer l’acte de rétractation, malgré la sourde menace d’une excommunication qui lui était faite et qui ne viendra finalement jamais.

Nous commençons ainsi cet éditorial, car il se trouve que Mgr Vigano vient de rendre un vibrant hommage à Mgr Lefebvre qu’il considère « comme un confesseur de la foi », jugeant « que sa dénonciation du Concile et de l’apostasie moderniste est plus que jamais d’actualité ». Mgr Lefebvre confesseur de la foi… en l’Église ? Certainement pas. Et comme Mgr Vigano donne quelque espoir d’une salutaire réaction de la part d’un évêque contre les Actes du concile Vatican II, il est, de fait, d’actualité de rappeler que l’exemple du fondateur d’Écône est… à proscrire. Et c’est d’autant plus nécessaire que nous voulons garder la “ ligne de crête ” telle que l’a définie notre Père.

En effet, cette rencontre du 4 juillet 1968, à Rome, providentielle pour notre Père, le fut surtout pour Mgr Lefebvre qui se voyait ainsi pressé de suivre lui aussi l’ordre qu’il intimait à notre Père, c’est-à-dire : dénoncer la signature que lui-même avait consentie, en tant que Père du Concile, à tous les Actes de Vatican II, y compris la Déclaration sur la liberté religieuse qu’il savait être hérétique pour l’avoir vaillamment combattue lors de la préparation et du vote du texte ; s’opposer publiquement à cette réforme conciliaire et mettre directement, ouvertement, officiellement en cause, à l’exemple de notre Père, la responsabilité personnelle du Souverain Pontife. Or, force est de constater que Mgr Lefebvre ne fit rien de tout cela et préféra maintenir ce silence équivoque derrière lequel il s’était retranché depuis la clôture du concile Vatican II, pour se ménager le droit canonique de fonder ad experimentum la Fraternité sacerdotale Saint Pie X et un séminaire, à Écône, pour faire « l’expérience de la Tradition ».

Alors que dès le 6 janvier 1967, dans sa Lettre à mes amis n° 240, notre Père était déjà en mesure de dresser un bilan catastrophique de la réforme conciliaire, de dénoncer la collusion fondamentale entre le Pape en personne et les exécuteurs subalternes de cette réforme, de prendre la décision d’engager un combat de contre-réforme et même d’annoncer son intention de s’adresser directement au Souverain Pontife, Mgr Lefebvre attendra, lui, l’année 1974 pour manifester publiquement son opposition mais sans clairement mettre en cause les Actes et les discours du pape Paul VI. Il préféra encore louvoyer, ­professer envers et contre tout un attachement apparent au ­Souverain Pontife, toujours dans le dessein de sauver sa Fraternité Saint Pie X d’une éradication programmée, laquelle se produisit le 6 mai 1975 par décision de l’évêque de Fribourg agissant sur ordre de Paul VI.

Mgr Lefebvre va alors commettre deux erreurs majeures qu’il faut aujourd’hui rappeler, car nous les retrouvons sous la plume de Mgr Vigano.

La première erreur de Mgr Lefebvre fut de prétendre que depuis le concile Vatican II deux Églises parallèles coexistent : « l’Église réformée libérale » et « l’Église de toujours » que lui pensait pouvoir et vouloir sauver en instituant une « Église officieuse, discrète, humble, silencieuse, Église fidèle, qui maintiendrait “ la ” Tradition dans “ les ” traditions qui en sont le véhicule ordinaire ». Mais notre Père fait remarquer que « pour rehausser l’utilité, et bien plus, la nécessité vitale de cette Église parallèle, on ­accentua la défiance des fidèles envers la nouvelle Messe, jusqu’à la déclarer douteuse, injurieuse à Dieu, sacrilège, le plus souvent voire nécessairement invalide et donc idolâtrique. »

Mgr Vigano aujourd’hui fait sienne cette théorie des deux Églises. « Depuis Vatican II, une Église parallèle s’est formée, superposée et opposée à la véritable Église du Christ. Elle a progressivement occulté l’institution divine fondée par Notre-Seigneur pour la remplacer par une entité fallacieuse. » Et de recommander aux prêtres de ne célébrer « que la messe tridentine », de ne prêcher « qu’une saine doctrine sans jamais mentionner le Concile ». Quant aux laïcs, il les exhorte à « se rendre dans les églises où les prêtres célèbrent dignement le Saint Sacrifice, dans le rite qui nous est donné par la Tradition avec une prédication conforme à la saine doctrine. Lorsque les curés et les évêques se rendront compte que le peuple chrétien réclame le Pain de la Foi et non les pierres et les scorpions de la  néo-Église ”, ils abandonneront leurs craintes et se plieront aux demandes légitimes des fidèles. Les autres, véritables mercenaires, montreront ce qu’ils sont et ne pourront rassembler autour d’eux que ceux qui partagent leurs erreurs et leurs perversions. Ils s’éteindront d’eux-mêmes. »

À cette théorie qui conduit à dresser Église contre Église, notre Père répond qu’  « il est contraire à la foi catholique, insultant à la Parole de Dieu, tenant pour vaines ses Promesses, de déclarer : “ il y a deux Églises ”. Où voyez-vous deux Églises ? L’Église de Rome, Église historique, hiérarchique, visible, ­répandue par toute la terre, et… ? et quoi ? et qui ? Pour les “ donatistes ” d’aujourd’hui, la malice de dire qu’il y a deux Églises n’est qu’une manière captieuse, transitoire d’assurer le passage de l’ancienne et universelle Église à la nouvelle et particulière dont on nous dit qu’elle est aussi vraie, aussi fidèle, en attendant de proclamer qu’en définitive elle demeure la seule Église, seule fidèle, seule sainte, l’Église de Rome n’étant plus rien. Beau travail de schisme… » (CRC n° 107, juillet 1976)

Non ! ce qu’il faut comprendre, et ce dont notre Père a averti ses lecteurs avant même le concile Vatican II, dans son étude consacrée au Mystère de l’Église et l’Antichrist, c’est ceci : « Deux religions se battent dans l’unique Église, se disputant l’intelligence et le cœur des clercs pour escalader la hiérarchie et atteindre au pouvoir suprême, conciliaire, conclaviste, enfin pontifical, et ainsi se répandre sans obstacle dans tout le peuple fidèle. Ici, la religion de l’Antichrist et son culte de l’Homme, là notre religion chrétienne et son culte de Dieu seul. L’ancienne et parfaite religion révélée est aux prises avec la ­nouvelle religion inventée par les hommes qui en est la ressemblance blasphématoire. » (ibid.)

Et lorsque après la clôture du Concile, il fut patent que l’Église était emportée dans un mouvement général de réforme permanente, notre Père engagea un combat de contre-réforme qu’il encadra par deux règles. Première règle : ne jamais se déclarer, lui et ses amis qui voudront bien le suivre, l’Église à eux seuls, « répudiant cette Église réformée postconciliaire comme schismatique et hérétique » ; seconde règle : combattre « dans le Corps de l’Église, société visible où les hommes faillibles gardent leur pouvoir d’errer et de mal faire, ce schisme latent, cette hérésie parasite, cette irrecevable nouveauté qui en altère la divine pureté et en occulte la vraie vie » (Lettre à mes amis n° 240, 6 janvier 1967).

La deuxième erreur de Mgr Lefebvre, qui est d’ailleurs dans la suite logique de la première, c’est de s’être abstenu de tout recours au Pape.

Il est en effet extrêmement impératif pour quiconque refuse le désordre et la corruption du culte de la foi, de combattre cette réforme autorisée, commandée par une hiérarchie apparemment unanime avec à sa tête le Pape en personne, sans quitter cette Église qui le provoque à la révolte et qui souhaite ouvertement son départ. Il faut refuser la Réforme tout en restant dans l’Église. Mais comment dissocier la Réforme de l’Église qui l’impose ? « En attaquant la Personne du Pape comme étant, et elle seule, à la jointure des deux mondes, de l’ordre et du désordre, de la Tradition et de la subversion, de l’œuvre du Christ et des machinations de Bélial. » (CRC n° 38, novembre 1970)

Car un Pape en dehors de l’exercice de son magistère extraordinaire, solennel, peut faillir au point même d’être hérétique, schismatique et scandaleux. Et même hérétique, schismatique et scandaleux, le Pape, juge souverain de tous les fidèles, demeure le seul juge de sa propre cause, dans son infaillible magistère doctrinal. Le Pape infaillible juge sans appel le Pape faillible. C’est la solution de “ l’appel du Pape au Pape ” que notre Père déduit de la définition dogmatique du premier concile du Vatican. Mais attention, cette solution a pour conséquence que celui qui reproche au Pape d’être hérétique ou schismatique « ne doit pas s’en tenir là, mais il doit provoquer le processus juridique de sa déposition, ne pouvant ériger son jugement personnel en décision universellement et immédiatement exécutoire. » (CRC n° 69, juin 1973)

C’est précisément ce qu’a fait notre Père, d’abord dans cette lettre magistrale qu’il adressa à Paul VI le 11 octobre 1967 et dans laquelle il dénonça en toute clarté, à l’encontre même de celui qui en était l’instigateur, le projet d’une certaine réforme jamais vue, inouïe et insensée de l’Église, idée centrale tout à la fois du concile Vatican II et de son pontificat. Puis, à partir de 1973, constatant qu’aucune voix ne se dressait dans l’Église pour s’opposer à cette réforme, notre Père dressa contre le pape Paul VI puis contre le pape Jean-Paul II trois Livres d’accusation en hérésie, schisme et scandale, actes publics, actes loyaux, mais également actes de soumission au jugement infaillible demandé au Juge souverain qui en était canoniquement saisi. Aucun de ces deux Papes ne daigna rendre de jugement solennel et définitif dans l’exercice de leur infaillible magistère sur les accusations dont ils furent l’objet de leur vivant, « par le plus flagrant délit de forfaiture du Juge suprême ».

Mais il demeurait l’ultime remède : « qu’un évêque, lui aussi successeur des Apôtres, membre de l’Église enseignante, collègue de l’évêque de Rome et comme lui ordonné au bien commun de l’Église, rompe sa communion avec lui tant qu’il n’aura pas fait la preuve de sa fidélité aux charges de son suprême pontificat. » (CRC n° 89, février 1975) Mgr Lefebvre refusa obstinément de rompre sa communion avec le Pape, de le mettre publiquement en accusation pour hérésie, schisme et scandale. Tout en s’empressant d’exprimer à Paul VI son attachement sans réserve au Saint-Siège et au Vicaire du Christ, tout en discutant de la validité des nouveaux rites liturgiques et détournant ainsi des masses entières de fidèles du combat de contre-réforme, tout en s’érigeant seul « juge souverain et de la Rome de toujours et de celle d’aujourd’hui », tout en s’abstenant de révéler les raisons doctrinales de son refus de la réforme, Mgr Lefebvre n’en poursuivit pas moins, après le 6 mai 1975, les fondations de son œuvre et ordonnait le 29 juin 1976 quinze prêtres, nonobstant l’interdiction de Rome, en attendant de consommer son schisme, douze ans plus tard, par la consécration de quatre évêques sans mandat pontifical.

Mgr Vigano, prend-il le même chemin que Mgr Lefebvre qu’il admire tant ?

Il semble faire une analyse lucide à propos de Vatican II. Il vient d’écrire, dans une lettre publique datée du 21 septembre : « Le vice substantiel consiste à avoir frauduleusement conduit les Pères du Concile à approuver des textes équivoques, qu’ils considéraient néanmoins comme suffisamment catholiques, puis à utiliser cette même ambiguïté pour leur faire dire exactement ce que les novateurs voulaient. Ces textes, aujourd’hui, ne peuvent être modifiés en substance pour les rendre orthodoxes ou plus clairs : ils doivent être rejetés sous les formes que l’autorité suprême de l’Église jugera opportunes en temps voulu. »

Mais qui est l’autorité suprême dans l’Église ? C’est évidemment le Pape à propos duquel Mgr Vigano ajoute : « il faut noter que ce mécanisme inauguré par Vatican II a connu une recrudescence, une accélération, voire un essor sans précédent avec  Bergoglio ”, qui a délibérément recours à des expressions imprécises, astucieusement formulées en dehors du langage théologique, précisément dans l’intention de démanteler morceau par morceau ce qui reste de la doctrine, au nom de l’application du Concile. Il est vrai que chez  Bergoglio ”, l’hérésie et l’hétérogénéité par rapport au Magistère sont évidentes et presque éhontées ; mais il est tout aussi vrai que la Déclaration d’Abou Dhabi ne serait pas concevable sans Lumen gentium. »

Nous pouvons donc en conclure que Mgr Vigano est aujourd’hui à la croisée des chemins.

Ou bien il suit l’exemple de Mgr Lefebvre et ce qu’il dit, écrit et publie dans des blogs et autres sites internet n’a aucune portée sinon de s’ériger lui-même comme juge du Pape légitime et de créer contre lui un parti et indurer ainsi le schisme initié par le fondateur de la Fraternité Saint Pie X.

Ou bien il se met au service du bien commun de l’Église et il doit alors révéler au Saint-Père, et non pas seulement à ses lecteurs, ses soupçons d’hérésie, les raisons de son opposition aux Actes du Concile. Et en tant que successeur des Apôtres, il doit rompre sa communion avec l’évêque de Rome, lui remettre officiellement, solennellement, publiquement de manière à ce que nul n’en ignore, à commencer par tout le clergé de Rome, un acte d’accusation en hérésie, schisme et scandale et engager ainsi le Pape faillible à exercer son magistère infaillible en sa propre cause et trancher définitivement entre la vraie religion du culte de Dieu et de sa Divine Mère et la religion du culte de l’homme… et de la terre mère…

Et pour ce qui nous concerne, faisant nôtres les trois Livres d’accusation dressés par notre Père, nous demeurons en soustraction d’obédience pour discerner de notre mieux, selon le critère infaillible de la Tradition, ce qui procède du Magistère coutumier et catholique du Souverain Pontife régnant pour nous y soumettre, et ce qui vient de cette autorité usurpée pour la Réforme de l’Église que nous tenons pour nulle et non avenue. Même un “ avertissement ” de cette prétendue “ Conférence des évêques de France ” qui n’a aucune autorité canonique pour prononcer des jugements doctrinaux au nom de l’Église, ne peut nous distraire de ce service commun de l’Église ainsi que nous l’avons écrit récemment à Mgr Éric de ­Moulins-Beaufort.

Avec Notre-Dame de Fatima nous ne pouvons perdre la foi en l’Église et en son relèvement à l’appel de son magistère suprême, par la consécration de la Russie au Cœur Immaculé de Marie. Cette consécration se fera bien tard, mais nous savons que le Saint-Père la prononcera, sans doute lorsque les événements la lui imposeront comme l’ultime et unique moyen de miséricorde pour épargner au monde les justes châtiments vers lesquels il va tout droit et dont la crise sanitaire actuelle est un très sérieux “ avertissement ”.

IL EST RESSUSCITÉ !