Statisme, mondialisme, écologisme : des idéologies qui tuent l’homme

LBQ – Giampaolo Crepaldi

La doctrine sociale de l’Église est le véritable antidote aux idéologies qui dominent les choix économiques d’aujourd’hui. Elle s’applique à la gestion de la pandémie de Covide, qui a donné un élan d’une part à un nouveau centralisme étatique et, d’autre part, à la « société ouverte ». Elle s’applique à l’écologisme, qui est devenu une nouvelle religion, qui produit l’injustice et affecte les pauvres. Elle s’applique à la décroissance économique, qui a toutes les caractéristiques d’une utopie dangereuse, semblable aux hérésies paupéristiques des siècles passés. Elle s’applique au mondialisme, qui est une déformation du vrai concept de fraternité. Ce sont les passages fondamentaux du discours de Mgr Giampaolo Crepaldi au troisième jour de la doctrine sociale de l’Église.

Nous publions de larges extraits de la Lectio magistralis prononcée par l’archevêque Giampaolo Crepaldi le 17 octobre dernier lors de la troisième journée de la Doctrine sociale de l’Église, qui s’est tenue à Lonigo (VI) pour l’organisation de l’Observatoire international Cardinal Van Thuan, de la Nouvelle boussole quotidienne et de la Coordination nationale Iustitia et Pax.


(…) La doctrine sociale de l’Église s’oppose, par sa nature même, à l’idéologie parce qu’elle est réaliste alors que l’idéologie est toujours une dissimulation instrumentale de la réalité. (…)

(…). La doctrine sociale de l’Église est réaliste, elle pense que la vérité n’est pas idéologique, au contraire elle nous libère des idéologies précisément parce qu’elle est reçue et non produite par nous. La vérité nous rend libres. L’idéologie est toujours un artifice, la doctrine sociale de l’Église ne l’est jamais. Au contraire, elle éduque l’intelligence et le cœur des gens à la réalité, au raisonnement juste, à une foi consciente et raisonnable, au développement véritable, à la confiance dans les ressources humaines et dans l’homme en tant que ressource.

L’AFFAIRE COVID
(…) Il ne fait aucun doute que la pandémie actuelle de Covid-19 a eu et aura des répercussions importantes sur l’économie. Dans les informations sur le marasme qui nous parviennent à cet égard, deux éléments peuvent être considérés comme certains. La première est que l’impact sur l’économie réelle des entreprises et des ménages sera très lourd. À l’heure actuelle, les effets sont freinés par des mesures artificielles, mais cela ne peut pas durer longtemps. La seconde est qu’il existe de nombreux centres de pouvoir politique et financier qui entendent utiliser la pandémie pour réorganiser l’économie mondiale d’une manière qui ne peut nous laisser en paix. L’économie est donc actuellement en proie aux idéologies et la pandémie elle-même est gérée de manière idéologique. (…)

L’économie dépend du système moral de référence. Jean-Paul II nous a appris qu’un effondrement économique n’a jamais que des causes économiques. Il y a un esprit d’entreprise humain qui précède l’esprit d’entreprise économique, comme nous le rappelle Caritas in Veritate. L’économie dépend des idéologies quand elle l’oublie ; la doctrine sociale de l’Église la sauve des idéologies quand elle le lui rappelle.

A ce stade, elle [la doctrine sociale de l’Eglise] n’a pas été beaucoup utilisée et proposée. Le salut a souvent été réduit à la santé et le bien commun a été fait pour coïncider avec l’application des restrictions ordonnées par le gouvernement. Ainsi, l’économie a été abandonnée aux idéologies. (…)

PROPRIÉTÉ PRIVÉE
Parmi les principes fondamentaux de la Doctrine sociale de l’Église figure le droit naturel à la propriété privée (…). En prévoyant sa déformation éventuelle, Léon XIII avait suggéré que les biens soient considérés comme siens en ce qui concerne la possession, mais comme communs en ce qui concerne leur utilisation. Cette distinction est d’ordre moral et est propre à la personne et à sa créativité. En outre, elle doit être réalisée dans le respect de l’ordre social, par exemple, en passant d’abord par la famille et les organismes intermédiaires. En revanche, lorsque l’usage social de la propriété est imposé du haut d’un système politique centraliste, lorsqu’il est censé être mis en œuvre au moyen d’un système fiscal injuste, voire d’un système de vol, lorsqu’un système bureaucratique est construit pour ce faire, dont le but est sa propre préservation et peut-être son propre développement, alors le principe du droit à la propriété privée est couvert par l’idéologie. C’est également le cas lorsqu’elle est opposée au principe de la destination universelle des marchandises, ou lorsqu’elle est comprise comme un instrument en relation avec celui-ci, dépourvu de sa propre dignité, sinon comme un simple moyen d’atteindre la destination universelle. Les deux principes de la propriété privée et de la destination universelle des biens doivent être compris comme étant sur le même plan, j’ose dire comme les deux faces d’un même principe. Il est vrai que la propriété privée est le principal moyen d’atteindre la destination universelle des biens, mais cela ne signifie pas qu’elle doit être comprise uniquement comme un instrument de dignité non pas originelle mais dérivée. En effet, elle est même présente dans le Décalogue ; c’est un élément de la loi naturelle et révélée.

L’ÉTATISME ET LA SOCIÉTÉ OUVERTE
Je fais ces remarques non pas pour célébrer l’exaspération individualiste de la propriété privée, mais parce que j’ai l’impression que la gestion idéologique actuelle de la pandémie vise à réduire ce principe par deux voies apparemment opposées mais désormais combinées. La première est la renaissance du centralisme étatique. La faiblesse de la population, l’alarme sociale souvent induite et l’isolement alimentent un besoin de protection qui offre à l’étatisme un espace inattendu. (…)

L’autre voie, apparemment différente, est l’impulsion que la pandémie a donnée à la “société ouverte”. Cela signifie une plus grande unification mondiale, la création de pouvoirs supranationaux forts, un métissage culturel post-religieux, une “obéissance” universelle dans nos modes de vie, l’acceptation d’une hiérarchie de valeurs produite artificiellement. (…)

LE MONDE
La doctrine sociale de l’Église a toujours enseigné le principe de l’unité de la race humaine. Une unité d’origine et de destin. Ce principe ne doit cependant pas être confondu avec les principales propositions mondialistes qui se font jour aujourd’hui. Nous ne devrions pas tolérer de malentendus sur cette question. Si nous poursuivons les idéologies qui prévalent aujourd’hui, nous finirons par contribuer à des solutions erronées et douloureuses. Nous ne pouvons pas non plus nous contenter d’une écoute nominaliste des propositions culturelles actuelles. Le mot “fraternité” prend aujourd’hui de nombreuses significations dont nous devons tenir compte dans toute leur diversité.

Pour la Doctrine sociale de l’Église, la fraternité ou la fraternité humaine se fonde sur deux niveaux. La première est d’ordre naturel : nous sommes frères parce que nous sommes tous des hommes, nous sommes égaux en dignité, nous foulons le même sol, nous vivons ensemble non pas pour des raisons de fait mais pour la vocation. Ce niveau naturel nous donne également les règles de notre fraternité, c’est-à-dire la loi naturelle et la loi morale naturelle, qui permettent à la fraternité ontologique de devenir également une fraternité morale. Le Décalogue est une loi de fraternité et de fraternité. En fait, elle est valable sous toutes les latitudes.

L’autre plan est le plan surnaturel : nous sommes frères parce que nous sommes enfants de Dieu, enfants d’un seul Père. Le plan naturel est le plan d’une fraternité civique et éthique, le plan surnaturel est le plan d’une fraternité religieuse et salvatrice. Les deux plans sont en continuité l’un avec l’autre, car la nature se réfère au Créateur et le surnaturel au Sauveur, qui sont le même Dieu. Il ne me semble pas qu’il existe d’autres types de confréries dignes de ce nom que ces deux-là.

(…) Lorsque, par contre, le concept de fraternité est déformé pour des raisons imputables à l’économie, alors l’économie est également déformée. Il me semble que c’est la situation dans l’Union européenne, où il y avait une certaine idée de la fraternité qui aurait dû animer l’économie, mais c’est finalement la nouvelle économie qui a demandé et obtenu un nouveau (faux) concept de fraternité. Du cadre culturel de l’Union européenne ont disparu à la fois le fondement naturel de la fraternité, puisque les Cours européennes et le Parlement européen ne se réfèrent plus au droit naturel, et le véritable fondement transcendant, qui ne peut être remplacé par une référence générique aux religions, quelles qu’elles soient.

ÉCOLOGISME
(…) L’environnementalisme actuel, s’il est appliqué selon des idéologies qui semblent le dominer, produit des injustices et affecte les pauvres. On dépense plus de ressources pour les chiens que pour les enfants, pour la recherche sur la salubrité de l’air que pour la défense de la vie, pour apprendre aux nouvelles générations à respecter l’environnement plutôt que pour avoir des enfants. Dans Caritas in Veritate, Benoît XVI a mis en évidence avec beaucoup de clarté cette distorsion fondamentale de notre culture, qui désoriente l’économie de ses véritables objectifs. Des sommes énormes sont dépensées pour défendre la nature plus que pour défendre l’homme. L’idéologie d’une nature déshumanisée opère ici, mais à ce stade, ce n’est qu’un tas de pierres. Pensez, par exemple, aux prédictions récurrentes sur l’épuisement des ressources énergétiques. Ils négligent les ressources humaines, comme si tout était entre les mains de la matière et rien entre les mains de l’intelligence humaine.

Le principal dommage économique produit par l’idéologie écologiste consiste à induire une réduction du taux de natalité. Si nous plaçons l’économie sur la consommation individuelle et surtout voluptueuse, une société sans enfants, sans famille, composée d’individus asexués ou polyvalents qui travaillent pour consommer et consomment pour travailler est certainement attractive pour des opérateurs économiques sans scrupules. Mais si nous regardons l’économie réelle, nous voyons que s’il n’y a pas de famille et si les enfants ne naissent pas, le système en général ne tient pas la route.

L’ANTIFAMILISME ET L’ANTINATALISME
L’idéologie antifamiliste et antinataliste est aujourd’hui parmi les plus pernicieuses. Jean-Paul II avait bien souligné l’importance économique fondamentale de la famille qui est une école de travail, une raison d’épargner, un amortisseur social en cas de crise, un capital social, une éducation aux vertus civiques, une transmission des connaissances et des compétences entre les générations. Le manque de nouveau-nés entraîne un manque de vision de l’avenir de la part d’une société vieillissante, des coûts improductifs, une dépendance à l’égard des institutions politiques, une stagnation de la créativité au travail.

L’idéologie antifamiliste et antinataliste veut changer l’économie, mais le but est de créer une société antifamiliste et antinataliste aux valeurs répandues. Son but est de priver la famille et la vie. Et, attention, non seulement de nier la famille et la voie naturelle, mais de nier la Sainte Famille et la vie surnaturelle. (…)

Nous pensons que la question de Dieu n’a rien à voir avec cela et qu’elle est au contraire centrale. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la doctrine sociale de l’Église s’y intéresse. Si la question de Dieu était accessoire et marginale et si les choses pouvaient bien se passer même sans Lui, la Doctrine sociale de l’Église serait utile mais pas indispensable, comme nous le pensons plutôt. Une vision idéologique de la vie, de la famille, de la nature, de l’économie n’est pas neutre par rapport aux conséquences religieuses. (…)

LA DÉCROISSANCE ÉCONOMIQUE
Tout cela est à la base d’une autre idéologie qui est aujourd’hui très répandue, l’idéologie de la décroissance économique. (…) Cela ne signifie pas une simple prudence économique, mais indique un blocage du progrès et de la production de richesses, comme si le fait d’être tous les plus pauvres était en soi une garantie de justice et de paix. En ce sens, la décroissance a toutes les caractéristiques de l’utopie, ainsi que celles de l’idéologie. Les différents millénarismes et paupérismes hérétiques que nous avons connus au cours de l’histoire ont exprimé le même concept. Mais l’Eglise les a toujours contestés et l’ardeur des moines a toujours pensé à humaniser la nature plutôt qu’à naturaliser l’homme. Pour ce faire, ils ont été poussés non seulement par l’amour de la nature, non seulement par l’amour de l’homme, mais surtout par l’amour de Dieu.

Les utopies ont toujours causé de grandes souffrances à l’humanité. L’utopie de la décroissance fait sienne l’utopie égalitaire, qui comprend la dignité commune de l’humanité comme une identité existentielle. Il est vrai que tous les hommes sont égaux en dignité essentielle. Toutefois, cela ne signifie pas qu’ils sont égaux en termes de dignité morale, ni qu’ils sont égaux en termes de conditions de vie. Lorsque les différences ne sont pas causées par l’injustice, elles représentent une valeur pour la société dans son ensemble, car tous les hommes n’ont pas les mêmes talents et ne sont pas tous capables du même engagement. Lorsque le centralisme politique et économique prévaut, on risque de comprendre l’égalité comme un aplatissement garanti par le système. Plus ou moins toutes les formes d’aide publique que nous avons connues au cours des dernières décennies ont commis cette erreur. L’idéologie égalitaire commet alors une autre erreur d’approche : elle pense que les inégalités sociales provoquent des inégalités morales, alors que c’est le contraire qui est vrai. Ce n’est pas la pauvreté qui produit l’immoralité, mais l’immoralité qui produit la pauvreté. (…)