Mgr Viganò sur l’obéissance et la fidélité à la vérité du Christ : une réponse à Vicente Montesinos

1P5 – Mgr Carlo Maria Viganò

Note de l’éditeur : Vicente Montesinos, le directeur et fondateur du portail web catholique de langue espagnole Adoration et Libération, a écrit une lettre ouverte à son Excellence, l’archevêque Carlo Maria Viganò, publiée ici, sur le site web de notre ami, collègue et frère en Christ, Marco Tosatti.

Aujourd’hui, le bon archevêque offre une fois de plus son commentaire incisif en guise de réponse à cette lettre, et a offert à 1P5 l’opportunité de réimprimer sa réponse, d’abord publiée par Tosatti.

Cher docteur Montesinos,

J’ai lu, avec beaucoup d’attention et en accord avec vos sentiments, la lettre ouverte que vous m’avez adressée, qui a été publiée au Stilum Curiae (ici). Je vous demande de bien vouloir m’excuser pour mon retard à y répondre.

Certaines des questions que vous me posez se répondent d’elles-mêmes, mais il est bon de rappeler que “nous devons obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes” (Actes 5, 29). Mais précisément parce que nous devons obéir à Dieu, nous ne devons pas non plus chercher dans les hommes l’espoir d’un salut qui ne vient que du Seigneur : “Mieux vaut se réfugier dans le Seigneur que de se confier aux hommes” (Psaume 117:8). Je reconnais votre bonne foi et votre zèle ardent dans votre désir d’être guidé par des Pasteurs fidèles, mais m’entendre appeler “vicaire du Vicaire” me cause une certaine gêne. Le fait de répéter ce que l’Église a toujours enseigné, de dénoncer la dérive des courants, n’est pas un motif suffisant, n’est pas une raison suffisante pour m’attribuer une autorité que je n’ai pas et ne peux pas avoir.

Cela ne signifie pas que l’exercice de l’obéissance doit être dénué de toute critique. La raison permet d’abord de comprendre si un ordre donné par une autorité légitime est cohérent avec la fin à laquelle il est ordonné, et cela s’applique d’une manière particulière aux questions concernant la Foi. Dans d’autres cas – comme par exemple l’obéissance due par les moines à leur abbé – même la plantation de navets à l’envers peut être un instrument de sanctification ; mais ici nous parlons de la perfection chrétienne, de l’ascèse.

Chacun de nos actes nous place devant un choix et a des conséquences. Elle permet d’obtenir des mérites devant Dieu, d’exercer notre libre arbitre en adhérant soit au bien, soit au mal, en nous laissant soit conquérir par la Grâce, soit céder à la tentation. L’obéissance ne fait pas exception : en choisissant d’obéir ou non, nous sommes mis à l’épreuve, placés à un carrefour. Le chrétien qui est confronté au choix de brûler de l’encens à une idole ou de faire face au martyre ne désobéit pas à l’autorité de l’empereur mais obéit à l’autorité supérieure de Dieu. Le prêtre à qui le juge ordonne de violer le sceau de la Confession obéit au commandement de Dieu en désobéissant à l’ordre illégitime du juge. Les fidèles qui refusent de recevoir la Communion en main ne désobéissent pas à leur supérieur ecclésiastique, car cet ordre est un abus sacrilège.

Mais notre désobéissance – qui n’est pas du tout une désobéissance, car elle réaffirme l’obéissance à un ordre supérieur abusivement violé par celui qui est constitué en autorité – ne nous autorise pas à créer un ordre parallèle, une utopie dans laquelle le troupeau se donne son propre berger et construit sa propre bergerie : cela signifierait une usurpation de l’autorité de Dieu. En y regardant de plus près, c’est ce qu’ont tenté de faire tous les hérésiaires, qui ont désigné la vraie Église comme la putain de Babylone uniquement pour avoir un alibi qui leur permettrait de faire une grotesque imitation de l’Église, amputée dans les Sacrements, dans les livres de la Sainte Écriture, dans la Doctrine, la Morale et la Liturgie. Et aussi dans la Hiérarchie.

Les derniers en date de cette longue série de libérateurs autoproclamés du joug romain sont les modernistes et leurs partisans. Ils ont mis au point un stratagème encore plus subtil, en essayant d’obscurcir l’Épouse du Christ en lui superposant une entité fallacieuse qui revendique son nom mais renonce à sa Foi. Ce n’est pas une autre église, mais une sorte de monstrum qui partage presque toute la Hiérarchie avec la vraie Église et qui est donc capable de tromper le Clergé et les fidèles. Ainsi, l’obéissance aux Pasteurs sacrés se trouve aujourd’hui en conflit, souvent dans la même personne, avec la désobéissance consciente aux mercenaires. Le fait que ces mercenaires soient nominalement reconnus comme catholiques ne les empêche pas d’expulser les vrais catholiques de l’enceinte sacrée, en les accusant de schisme. Cette situation de bipolarisme implique que ceux qui restent fidèles au depositum fidei doivent rendre hommage à une autorité sacrée à laquelle il faut cependant résister par la désobéissance lorsqu’elle est exercée à des fins contraires à celles pour lesquelles elle a été instituée par Notre Seigneur.

Comme je l’ai écrit à maintes reprises, une révolution au sens traditionnel du terme n’est pas et ne pourra jamais être la réponse à la révolution conciliaire. Au contraire, c’est dans la véritable obéissance qui est hiérarchiquement ordonnée que l’on peut trouver l’arme invincible contre la rébellion, même lorsque cette rébellion est menée par ses Supérieurs. C’est dans la véritable humilité que l’on lutte contre l’orgueil de l’hérétique ou du fornicateur, d’une part, et contre la servilité du faible ou du courtisan, d’autre part. C’est dans la fidélité amoureuse à la Vérité du Christ que le dogmatisme fanatique des hérétiques est vaincu. C’est dans la pratique de la vertu et dans la vie de la Grâce que la racine du vice et du péché que nous dénonçons dans certains prélats est éradiquée, maux dont nous ne pouvons pas dire que nous sommes nous-mêmes infailliblement exempts, ne serait-ce qu’en raison de notre inclination connaturelle au mal que nous avons héritée d’Adam. “Celui qui se croit debout doit veiller à ne pas tomber” (1 Co 10, 12).

C’est vrai : l’Église traverse une crise énorme, qui a commencé avant le Concile et qui, aujourd’hui, a atteint un point qui semble humainement irréversible. C’est vrai : nous avons entendu des paroles et vu des actes, même depuis le plus haut Trône, qui suscitent le scandale chez les fidèles et sont en contradiction évidente avec le Magistère des Pontifes romains. C’est vrai : la majorité des fidèles et du clergé sont moulés dans l’erreur doctrinale et morale, tandis que quiconque reste ferme dans la Foi est accusé d’être un ennemi de l’Église et du Pape. Si ce n’était pas le cas, il n’y aurait pas de crise. Mais si la Providence a jugé bon de nous mettre à l’épreuve aujourd’hui – pour punir des décennies de déviations morales et doctrinales – en nous donnant pour père un Noé ivre (Gn 9, 20-27), il est néanmoins de notre devoir de couvrir sa nudité d’une piété filiale, sans pour autant nier l’ivresse du vieil homme à demi déshabillé. Lorsqu’il aura retrouvé sa sobriété, il bénira ceux qui ont posé le manteau de la Vérité et de la Charité sur sa honte.

Celui qui a la grâce de ne pas être trompé dans la Foi ou dans la Morale ne doit pas s’enorgueillir d’avoir un état présumé de pureté, mais doit plutôt tenir compte de la très grande responsabilité qu’il a devant Dieu, l’Eglise et ses frères. Ceci est vrai pour les simples fidèles et plus encore pour les bergers. Tout d’abord, l’obéissance à l’enseignement du Christ n’est pas un mérite mais un devoir pour chacun de nous. Deuxièmement, notre adhésion à ce que le Divin Maître nous a enseigné par le biais de la Sainte Mère l’Église ne nous place pas dans une condition de privilège humain, car “à qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a confié davantage, on exigera encore davantage” (Lc 12, 48). La crainte de Dieu nous fait comprendre combien il est important que ce que nous croyons et professons avec la bouche soit également cru dans le cœur, et que ce que nous croyons avec le cœur soit également compris par l’intellect.

Cher Vincent, si comme tu le dis, “nous sommes là où nous avons toujours été, et nous n’avons pas bougé : nous sommes avec la Sainte Écriture, la saine doctrine, la Sainte Tradition et le Magistère de deux mille ans”, nous avons néanmoins le devoir d’implorer le Ciel pour la conversion de ceux que le monde, la chair ou le diable ont séduits. Nous ne connaissons pas les vicissitudes de leur vie ni les profondeurs insondables de leur âme. En effet, nous rappelons que beaucoup d’entre nous, il y a quelques années encore, n’étaient pas encore conscients de la tromperie perpétrée contre le saint peuple de Dieu. Notre aveuglement à l’époque et l’incompréhension de l’apostasie rampante ne sont pas très différents de la situation dans laquelle se trouvent de nombreuses âmes aujourd’hui, surtout parmi les simples. Le sacrement de la confession – auquel ont recours les prêtres et les laïcs, les enfants et les personnes âgées, les riches et les pauvres – nous rappelle notre nature corrompue et la nécessité de mettre notre confiance totale en Dieu, le donneur de toutes les grâces. “Sans moi, vous ne pouvez rien faire”, a dit Notre Seigneur (Jn 15, 8).

Nous devons également considérer notre appartenance au Corps Mystique comme la preuve de la Miséricorde infinie de Dieu, qui avec une magnificence divine a accueilli “les bons et les mauvais” au banquet (Mt 22,10), daignant leur offrir aussi le vêtement de noces, c’est-à-dire la justification par le biais du Baptême. Devant ce don royal, notre humilité consiste à accepter le port du précieux vêtement de la Grâce, qui efface nos misères et nous rend dignes de nous asseoir à la table du Roi. S’attendre à participer au banquet avec nos haillons ne serait pas de l’humilité, mais de la présomption ; croire que ce vêtement nous est dû nous rendrait dignes des ténèbres extérieures. Nous voyons plutôt que nous sommes comme des serviteurs du Roi, envoyés au carrefour pour appeler au banquet “les pauvres, les infirmes, les aveugles et les boiteux” (Lc 14, 21).

Naturellement, en plus d’être conscient de ce qui se passe et d’en analyser les causes, il est également nécessaire d’identifier des actions concrètes. À la question “Que devons-nous faire” que les prêtres et les laïcs me posent et posent aux autres, je réponds par une analogie.

Lorsque le prêtre est à l’autel, il est tourné vers Dieu et intercède pour le saint peuple. Il y a des jours où seuls quelques fidèles s’unissent au Saint Sacrifice, d’autres où l’Église est bondée ; des jours où l’agitation de la rue et le bruit de la circulation résonnent dans la nef, d’autres où le silence sacré et le recueillement ne sont accompagnés que du chant des moineaux ou du son d’une cloche ; des jours où le célébrant monte à l’autel avec la sérénité et la joie au cœur, d’autres où son âme est oppressée par la tristesse et le découragement. Mais il est là : debout, toujours face à la Croix, toujours fidèle au commandement de renouveler le Sacrifice du Christ pour implorer de la Divine Majesté des grâces et des bénédictions pour l’Église, pour adorer la Très Sainte Trinité, pour expier les péchés des hommes. Telle doit être notre attitude face à la crise actuelle : rester là où nous devons être, comme ce prêtre vêtu de vêtements sacrés. Nous ne devons pas descendre ces marches, tout comme le Christ n’est pas descendu de la Croix, et nous ne cherchons pas ailleurs ce salut qui ne vient que de l’autel, de la Victime immaculée, de la Croix du Christ. Nous devons faire ce qui a été fait depuis deux mille ans “semper, ubique, et ab omnibus” : nous immoler avec la Foi et la Charité, avec l’humilité et la constance, avec la crainte de Dieu et le zèle pour les âmes. Les Papes et les Princes de l’Eglise disparaîtront, toutes les puissances de la terre et la scène de ce monde s’effaceront également, mais la Messe et le Sacerdoce resteront jusqu’au Jour du Jugement.

Peter Kwasniewski écrit : “C’est pourquoi je répète : notre travail de sanctification, planifié pour nous par Dieu dans sa Providence éternelle, consiste à rester fidèle à la tradition et à la prière, quoi qu’il arrive ; à attendre notre heure, à garder notre santé mentale, à tenir bon et à attendre le Seigneur. Il est encore et toujours parmi nous, non loin dans des pâturages utopiques” (ici).

Que le Ciel veuille bien que, si aujourd’hui, en se retournant pour le Dominus vobiscum, le prêtre ne voit que quelques fidèles à genoux, demain il puisse voir réunis autour de l’autel tous ceux que la Grâce de Dieu aura daigné toucher. Rien d’autre ne nous est demandé, en tant que ministres de Dieu et simples fidèles : rester fermes, résister avec force dans la foi (1 Pt 5, 9), prier Notre Seigneur et sa Sainte Mère en leur demandant d’abréger ces temps d’épreuve qui, humainement parlant, semblent destinés à durer éternellement. Le jour viendra où notre fermeté, enracinée “en Celui qui me donne la force” (Ph 4,13), sera bénie par ceux qui aujourd’hui se moquent de nous et nous méprisent. Le jour viendra où ils rendront grâce à Dieu pour l’apparente désobéissance de ceux qui, en l’absence d’Autorité, sont restés fidèles.

Je réponds à votre dernière question en citant Saint Paul : “Je me réfère au fait que chacun de vous dit “J’appartiens à Paul”, “J’appartiens plutôt à Apollos”, “Et moi à Céphas”, “Et moi au Christ ! Le Christ est-il alors divisé ? Peut-être Paul a-t-il été crucifié pour vous, ou est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? (1 Cor 1, 12-13). Nous ne nous tournons pas vers ceux qui proclament la Parole de Dieu, mais nous essayons plutôt de nous conformer à la volonté de Notre Seigneur, afin d’être un exemple et une édification pour nos frères. “Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et rendent gloire à votre Père qui est dans les cieux” (Mt 5, 16).

À toi, cher Vincent, et à tous les associés d’Adoración y Liberación, je donne ma bénédiction de cœur.

+ Carlo Maria Viganò, archevêque

13 octobre 2020

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