CR – Cristiana de Magistris

L’utopie de l’homme – une créature décrépie et rachetée, destinée à se transformer en poussière dans l’obscurité d’un tombeau – doit susciter beaucoup d’ironie chez les habitants célestes du ciel, qui s’élèvent vers le Dieu de lui-même et commencent à afficher leurs droits appropriés et inopportuns. Parce que le mantra assourdissant des soi-disant “droits de l’homme” déprécie la société moderne, et a également pénétré l’enseignement et l’action de l’Église. À l’époque de pandémie que nous vivons, le principe des droits de l’homme a commencé à s’effriter, se révélant pour ce qu’il est : une utopie folle fondée sur l’illusion prométhéenne d’un homme libéré de son Créateur. Les droits des malades et des bien-portants se sont heurtés ; les droits de l’État et les droits des citoyens ; les droits des enseignants et les droits des étudiants, etc., jusqu’à ce que – et c’est là l’apogée de l’utopie – les droits des prêtres se heurtent aux droits des fidèles. Mais dans l’Église catholique, il ne peut y avoir aucun conflit d’aucune sorte, car la hiérarchie des valeurs morales est bien déterminée, étant basée sur le droit divin, naturel et positif. Cette hiérarchie des valeurs semble tristement oubliée, même par ceux qui devraient non seulement la connaître, mais aussi légiférer et prêcher son respect. Il vaut la peine d’y revenir.

Toute la morale évangélique est basée sur l’amour de Dieu et du prochain, dans un ordre bien établi. La cause pour laquelle on aime Dieu est Dieu lui-même, dit saint Bernard. Ensuite, on s’aime soi-même et son voisin en vue de Dieu. “Et pourquoi nous aimons-nous ? – Saint François de Sales demande : “Parce que nous sommes faits à l’image et à la ressemblance de Dieu. Et parce que tous les hommes ont cette dignité, nous les aimons comme nous-mêmes, en les considérant comme des images vivantes et saintes de la divinité”. La charité envers notre prochain qui nous est commandée n’est donc pas dans l’ordre naturel mais appartient essentiellement à l’ordre surnaturel. Ce n’est pas une fraternité joyeuse, même si elle était universelle, qui nous fait aimer notre prochain, parce qu’elle nous fait plaisir ou nous fait du bien. Elle nous fait l’aimer parce que, comme le disait saint Augustin, il est soit un enfant de Dieu, soit appelé à le devenir. Et puisque tous les hommes sont tels, nous devons tous les aimer. La charité est universelle : elle embrasse la terre, le ciel et ses habitants, et le purgatoire ; elle ne s’arrête qu’aux portes de l’enfer : “seuls les damnés – écrit le père Réginald Garrigou-Lagrange – ne peuvent être aimés par la charité”, car ils ne peuvent plus – ni ne veulent – devenir enfants de Dieu, et ne peuvent donc plus attirer notre compassion. Voici donc la hiérarchie des valeurs qu’un véritable enfant de Dieu et de l’Église ne peut se permettre d’ignorer. Le père Garrigou-Lagrange, s’inspirant de l’Aquin, les énumère par ordre d’importance : “D’abord – écrit-il – il faut aimer Dieu plus que tout, puis notre âme, puis notre prochain, et enfin notre corps. Dans l’amour évangélique, le corps a la dernière place. Le Seigneur lui-même l’a d’ailleurs bien expliqué en disant : “Si ta main ou ton pied est l’occasion d’un scandale (c’est-à-dire d’une perdition éternelle), coupe-le et jette-le loin de toi ; mieux vaut pour toi entrer dans la vie infirme ou boiteuse que d’avoir deux mains ou deux pieds et d’être jeté dans le feu éternel” (Mt 18, 8).

En gardant à l’esprit cette hiérarchie de la charité, nous voyons comment elle a été bouleversée par le sentiment de l’homme moderne (et aussi du catholique). La récente pandémie en a apporté la preuve irréfutable. Les droits de Dieu (comme la messe du dimanche ou la communion en main) ont été subordonnés à la phobie de la contagion de Covid. L’amour qui est d’abord dû à l’âme, puis au corps, a été renversé par les messes d’adoration et le renoncement aux sacrements pendant de longs mois afin d’éviter le virus. L’amour que nous devons à notre âme avant notre prochain a été supplanté par un amour désordonné pour notre prochain qui, pour éviter d’infecter les autres, nous pousse à nous abstenir de pratiques religieuses encore possibles. Il n’y a rien d’évangélique dans tout cela. Bien que nous devions utiliser la vertu de la prudence, nous ne pouvons pas renverser l’ordre de la charité établi par Dieu.

L’Aquinate fait en sorte que la perfection chrétienne consiste précisément en la charité, car la charité unit l’âme à Dieu, qui est son but ultime : sans la charité, l’homme ne ressemble à rien dans l’ordre spirituel. Maintenant, poursuit l’Angélique, nous savons qu’il existe deux préceptes de la charité : l’amour de Dieu et l’amour du prochain, où le premier est à un niveau plus élevé que l’autre car le premier est l’amour de la charité propre au bienheureux, tandis que le second est celui qui nous fait respecter “notre prochain, nous devons l’aimer et désirer avec l’amour de la charité qu’il vienne aussi avec nous à la béatitude. Le but de l’amour du prochain est donc sa béatitude éternelle, et non le prolongement du terrain d’exil, destiné à se terminer inexorablement avec l’effondrement de cette vie. Chaque chrétien est appelé à aimer Dieu et son prochain de cet amour surnaturel, selon l’ordre établi par Dieu et non par les hommes : c’est un devoir, car la charité est un précepte et non un conseil.