Philosophe italien : Et si François était le dernier pape de la tradition catholique romaine, et un christianisme différent étaient nés ?

1P5 – Steve Skojec

Salvatore Natoli est un philosophe italien, universitaire et auteur de renom. Aujourd’hui, nous avons appris qu’il a des opinions notables sur la nouvelle encyclique du pape.

Tout d’abord, un peu de contexte : Natoli, né en 1942, est un produit de l’enseignement supérieur catholique et un non-croyant autoproclamé (mais je me répète peut-être). Il est diplômé de l’université catholique de Milan et y a également enseigné la logique. Il enseigne actuellement la philosophie théorique à l’université de Milan-Bicocca.

Il est connu comme un défenseur de l’éthique néo-païenne, qui, selon son article sur Wikipédia, signifie “reprendre des éléments de la pensée grecque (en particulier, le sens du tragique), parvient à fonder un bonheur terrestre, dans la conscience des limites de l’homme et de son caractère nécessairement fini, par opposition à la tradition chrétienne”.

Un coup d’œil à ses publications montre que le problème de la douleur est au moins quelque peu mis en avant – avec une curiosité particulière pour la façon dont la perception chrétienne de la douleur a changé le monde, et comment la croyance que la possibilité d’un monde (le ciel) sans douleur change notre capacité à faire face à l’inévitabilité de la souffrance.

“Le christianisme a modifié l’âme païenne”, écrit Natoli dans son livre de 1995, The New Pagans. “Dès que le rêve d’un monde sans douleur est apparu, on ne s’adapte plus à cette douleur, même si l’on croit qu’un monde sans douleur n’existera jamais. La conscience a été visitée par un rêve qui ne s’annule plus, et même si elle le croit improbable, elle veut néanmoins qu’il existe”.

Cet extrait semble éclairer l’analyse de Natoli sur la nouvelle encyclique du pape.

Aujourd’hui, à L’Espresso, le Vaticanista Sandro Magister présente aux anglophones les réflexions de Natoli sur Fratelli Tutti (FT) :

Quelques jours après sa publication, l’encyclique “Fratelli tutti” a déjà été mise en rayon, étant donné l’absence dans celle-ci du moindre signe d’innovation par rapport aux précédents et célèbres discours du pape François sur les mêmes questions.

Mais que se passerait-il si cette homélie franciscaine sur la “fraternité” donnait naissance à un “christianisme différent”, dans lequel “Jésus n’était qu’un homme” ?

C’est le “dilemme” très grave dans lequel le philosophe Salvatore Natoli voit l’Église plongée aujourd’hui, avec le pontificat de Jorge Mario Bergoglio.

C’est ce que Natoli écrit et argumente dans un livre de divers commentateurs sur les “Fratelli tutti”, édité par l’évêque et théologien Bruno Forte, publié aujourd’hui à Rome et en Italie.

En passant, je trouve assez intéressant que ce groupe d’universitaires ait déjà publié un livre sur une encyclique qui est elle-même un livre et qui n’est publique que depuis 9 jours. On suppose qu’ils ont reçu des exemplaires préliminaires à examiner et que, par conséquent, leurs avis ont été sollicités par le Vatican. Je ne savais pas que c’était quelque chose que le Vatican faisait, mais s’il y a une autre explication, je serais curieux de l’entendre.

Passant à l’analyse de Natloi, telle que présentée par Magister, il note que pendant très longtemps, “le conflit sur l’existence de Dieu a clairement démontré que Dieu était la question centrale de cette culture, tant pour les négateurs que pour ceux qui le soutenaient. C’était le thème dominant, on ne pouvait pas le passer sous silence”.

“Mais à un certain moment,” poursuit Natoli…

Dieu a disparu, il ne constitue plus un problème car il n’est plus considéré comme nécessaire. Aujourd’hui, raisonner sur l’existence de Dieu est un problème que personne n’a, même pas les chrétiens. Ce qui caractérise de plus en plus le christianisme, c’est la dimension de la “caritas”, et de moins en moins celle de la Transcendance. Les “Fratelli tutti”, me semble-t-il, le démontrent à chaque instant. Et c’est un grand dilemme au sein du christianisme, que le pape François présente “in actu exercito”. La transcendance n’est pas niée, mais elle est de plus en plus ignorée. Il n’est pas nécessaire de la nier explicitement si la question devient sans objet.

De toute évidence, l’affirmation selon laquelle “personne” de nos jours ne se préoccupe de raisonner sur l’existence de Dieu, même les chrétiens, est une exagération. Mais je me demande à quel point c’est vrai. L’idée qu’Il n’est “plus considéré comme nécessaire” est certainement une réalité à laquelle nous devons faire face parmi un grand nombre de personnes – très probablement la majorité, du moins dans l’Occident post-chrétien.

Je me souviens qu’un de mes professeurs de théologie a dit que nous avons tendance à rencontrer Dieu dans l’une des deux conditions suivantes : la pauvreté ou l’abondance. Parce que dans la plénitude, nos besoins sont apparemment satisfaits avec suffisance, nous sommes, à moins de cultiver un esprit de gratitude, plus susceptibles de L’oublier. Et il semble bien que la science et le progrès, du moins lorsqu’ils sont exercés par les hommes modernes du premier monde, ne laissent que peu de place à la foi.

Quelles que soient les statistiques sur la croyance, Natoli pense qu’il y a un “changement singulier” qui s’est produit dans le christianisme contemporain :

Le christianisme se transforme de plus en plus et simplement en “Christus caritas”. N’est-ce pas le Christ des “Fratelli tutti” ? Un Christ qui n’est pas le fruit du hasard – voir les paragraphes. 1-2 et 286 – a le visage de François d’Assise, le saint chrétien qui parle le plus aux croyants des autres religions et aux non-croyants.

Ce passage de la transcendance à l’immanence au sein de l’Église est quelque chose qui est remarquable depuis un certain temps. Il en va de même pour la note d’indifférence religieuse – ce que le vrai saint François ne tolérerait pas – qui s’est glissée dans le passé de plusieurs papes et qui semble s’être installée confortablement au cours de celle-ci.

Comme je l’ai noté lors de la publication de la vidéo du pape “Sauvegarde de la création” en février 2016,

Dans la foulée de l’indifférence religieuse du mois dernier, le Vatican, qui s’est apparemment rebaptisé en ONG non confessionnelle axée sur l’écologie et la justice sociale, nous envoie une nouvelle vague d’immanentisme.

Oui, l’Église enseigne la gestion de la création. Vous n’obtiendrez aucune contestation de ma part. Mais elle enseigne aussi que les choses de ce monde passent, et que nos yeux devraient être tournés vers le ciel. J’aimerais savoir quand nous allons recevoir une vidéo papale sur la façon d’accomplir cela.

Dans un sermon donné l’année dernière lors de la première messe d’un nouveau prêtre, l’évêque Athanasius Schneider a prêché sur la signification du sacerdoce – ce qu’il est, et ce qu’il n’est pas :

“Le sacerdoce ne concerne pas les choses temporelles, mais les choses éternelles. Il en va de même pour l’Église. L’Église ne se préoccupe pas du changement climatique, ni de l’écologie. C’est le travail du gouvernement ! L’Église s’occupe des choses éternelles !”

Et pourtant, nous sommes là. Nous avons un pape qui se donne beaucoup de mal pour ne jamais parler des choses éternelles, mais qui bat constamment le tambour sur ce qui est temporel et transitoire.

Ce thème, que les catholiques attentifs ont repris depuis les premiers jours de ce pontificat, a atteint les yeux même d’un philosophe incroyant comme Natoli, qui le voit clairement à travers une lentille différente :

Cette démarche – je le demande aux chrétiens – est-elle réversible ou irréversible ? Et si François – j’ose conjecturer – était le dernier pape de la tradition catholique romaine, et qu’une autre chrétienté naissait ? Un christianisme qui a pour centre la justice et la miséricorde, et de moins en moins la résurrection de la chair. La communion dans la souffrance n’est pas la même chose que la délivrance ultime du mal. La promesse chrétienne l’était : “il n’y aura plus ni douleur ni mort, il n’y aura plus de mal” ; alors que maintenant le christianisme semble supposer que la souffrance accompagnera toujours les hommes et qu’être chrétien signifie se soutenir mutuellement. J’insiste sur cet aspect de l’encyclique car il me semble tout à fait conforme aux objectifs plus nobles de la modernité séculière, bien qu’en termes d’altruisme et de solidarité et sans aucune référence à une rédemption définitive, autrement dit au “salut”. [c’est nous qui soulignons].

François marque certainement la fin d’une époque au sein de l’Eglise. La tradition catholique romaine est en déclin depuis des décennies maintenant, mais ce pontificat semble vouloir la clore avec enthousiasme. Quant au changement d’orientation, je me suis souvent posé la question : François sait bien parler de la pauvreté, de la guerre, des armes, de l’environnement, de la solidarité, de l’immigration, du chômage, etc. mais quand va-t-il se mettre à parler du salut des âmes ?

J’ai eu une conversation avec une amie sur Facebook il y a quelques années, j’aimerais pouvoir me souvenir de qui, et elle m’a parlé de sa rencontre avec une religieuse dans les années 1970 qui était très active dans l’alimentation des pauvres et qui travaillait sur divers aspects de la justice sociale. Et lorsqu’on lui a demandé quelles étaient les dispositions prises pour aider ces pauvres âmes à atteindre le paradis, elle a regardé cette femme d’un air vide et a dit : “Oh, nous n’y croyons plus. C’est pourquoi nous faisons de notre mieux pour que le paradis soit ici”.

Je paraphrase de mémoire, donc une partie de la nuance est peut-être perdue, mais le point n’est pas inconnu. C’est le but principal de l’immanentiste : s’occuper de l’amélioration des circonstances temporelles parce qu’il ne voit pas l’intérêt de rechercher la félicité éternelle.

Et je soupçonne que je ne suis pas le seul à voir, dans cette notion de “être chrétien signifie se soutenir mutuellement”, le rejet par François (répété au moins quatre fois durant son pontificat) que le Miracle des pains et des poissons n’était en fait qu’une question de partage :

Jésus raisonne avec la logique de Dieu, qui est celle du partage. Combien de fois nous nous détournons pour ne pas voir nos frères dans le besoin ! Et ce détournement est une façon polie de dire, avec des gants blancs, “Réglez ça vous-mêmes”. Et ce n’est pas la manière de Jésus : c’est de l’égoïsme. S’il avait renvoyé les foules, beaucoup de gens se seraient retrouvés sans rien à manger. Au lieu de cela, ces quelques pains et poissons, partagés et bénis par Dieu, ont suffi à tout le monde. Et soyez attentifs ! Ce n’est pas de la magie, c’est un “signe” : un signe qui appelle à la foi en Dieu, Père providence, qui ne nous laisse pas partir sans “notre pain quotidien”, si nous savons le partager comme des frères. (Angelus, 3 août 2014)

À la lumière de cela, Natoli pose une question évidente (mais nécessaire) : Dans quelle mesure les chrétiens “croient encore en une éternité bénie, en un présent éternel où il n’y aura plus rien à attendre, mais où le passé sera complètement racheté” ?

Il poursuit :

Et si le Christ n’était en aucun cas Dieu incarné, mais que l’incarnation représentait le début de la mort de Dieu ? Et si Jésus n’était rien d’autre qu’un homme qui montre néanmoins aux hommes que ce n’est que dans le don mutuel qu’ils ont la possibilité de devenir des “dieux”, quoique à la manière de Spinoza : “homo homini Deus” ? Ce n’est donc plus “vous descendez des étoiles”, mais plutôt “vous vous soutenez les uns les autres” afin de vivre heureux sur la terre.

La promesse d’une libération définitive de la douleur et de la mort n’est peut-être qu’un mythe, mais en tout cas elle n’est pas au pouvoir de ceux que les Grecs appelaient “mortels”. L’entraide, au contraire, est au pouvoir des hommes et le christianisme, reconnu et adopté sous la forme du bon samaritain, peut vraiment nous rendre pleinement humains.

Le point de vue de François sur le bon Samaritain est que

il n’y a que deux sortes de personnes : celles qui s’occupent de quelqu’un qui souffre et celles qui passent ; celles qui se penchent pour aider et celles qui regardent ailleurs et se dépêchent de partir. Ici, toutes nos distinctions, étiquettes et masques s’effacent : c’est le moment de vérité. Allons-nous nous pencher pour toucher et guérir les blessures des autres ? Nous pencherons-nous pour aider un autre à se relever ? C’est le défi d’aujourd’hui, et nous ne devons pas avoir peur de l’affronter. Dans les moments de crise, les décisions deviennent urgentes. On pourrait dire que, ici et maintenant, quiconque n’est ni un voleur ni un passant est soit blessé lui-même, soit en train de porter une personne blessée sur ses épaules.

Ce que cela signifie, en termes pratiques, peut être par euphémisme torturé pour répondre à n’importe quel programme idéologique. Pour Francis, il semble qu’il s’agisse de rejeter des choses comme “le nationalisme violent, la xénophobie et le mépris, et même le mauvais traitement de ceux qui sont différents”. Cela fait clairement partie de sa campagne pour “des voisins sans frontières” (comme si l’immigration sans entraves était l’une des nouvelles béatitudes) et s’étend probablement à son indifférence religieuse profondément problématique et à sa position carrément erronée sur la peine de mort.

Pour un homme comme Natoli, cependant, il y a un réconfort dans tout cela, puisque cette vie est tout (selon lui) ce que nous avons :

En tant que non-croyant, je suis en parfait accord, mot pour mot, avec ce que dit l’encyclique dans le deuxième chapitre, commentant la parabole du bon Samaritain. C’est ce que nous devons faire ! De ce point de vue, Jésus exprime quelque chose que les hommes sont capables de faire. Mais ressusciter d’entre les morts est quelque chose que seul Dieu peut faire, à supposer qu’il y en ait un.

Je ne peux pas m’empêcher de me demander si François suppose qu’il y en a un. Trop souvent, il semble qu’il ne le fasse pas.