Billet d’humeur covidée : les personnes âgées, premières cibles du nettoyage social

Russie politics– Karine Bechet-Golovko

La manière dont nos sociétés, dites civilisées, traitent les personnes âgées, dans l’indifférence générale de populations recroquevillées sur elles-mêmes, maintenant en attente du jugement final covidé et avant trop occupées de leur nombril, a dépassé toutes les limites de l’acceptable. En Russie, le lien familial intergénérationnel et la tradition de prise en charge par les familles, qui ne refourguent pas les leur dans des maisons de retraites au premier signe de faiblesse, permet d’éviter le pire. Même si à Moscou, les plus de 65 ans sont la cible privilégiée de mesures qui ne peuvent revenir au confinement, mais qui doivent conduire de facto à un isolement social.

Cette société ne semble plus accepter les personnes âgées, rejeter une image qui fait peur. Nous sommes déjà, en général, trop occupés pour “perdre du temps” à les écouter, à leur parler, à en prendre soin. Trop occupés pour les considérer comme des êtres humains. Et dire que lorsque nous n’avions aucune défense, lorsque nous sommes arrivés comme un petit paquet de viande hurlant, ce sont ces mêmes personnes, qui nous ont choyé, protégé et guidé, qui nous ont fait grandir, qui nous ont permis d’exister. Si l’humanité d’une société se mesure à la manière dont elle prend soin de ses anciens, nous sommes dans une véritable ère de barbarie

La Russie n’en est pas à grillager les fenêtres pour que les proches, qui passent à proximité, puissent faire un signe de la main, la larme à l’oeil, un instant – pas trop long, avant de reprendre leurs affaires. Mais les vieux dérangent. Car ils sont vieux. Ils n’entrent manifestement pas dans le fantasme des sociétés jeunes, dynamiques, efficaces. Inhumaines. En plus, ils ont du recul, du vécu et peuvent sourire en coin de tant de prétention à sauver le monde d’un énième virus, eux qui ont sauvé le pays des invasions.

Après les délires de ce printemps à Moscou, où les familles ne devaient pas aller voir leurs proches, qui devaient s’adresser à des “volontaires” (eux, idéologiquement parfaitement sains) en cas de besoin pour les courses, apporter les traitements ou autres, après la mise à demeure sans droit de sortie, qui a eu le mérite d’achever les plus faibles, une poussée d’humanisme semble s’être emparée des dirigeants de Moscou : nos personnes âgées ont le droit de se promener (Ô merci!), les proches peuvent leur rendre visite (Trop aimable, votre Seigneurie!), mais eux non (Certes, il y a des limites à la grandeur d’âme …). Donc, comme à part faire le tour du banc en bas de l’immeuble, ils n’ont besoin de rien, et manifestement pas de se rendre chez le médecin (puisqu’ils sont à domicile, ils n’attraperont pas de coronavirus, ils seront donc en bonne santé puisqu’aucune autre maladie grave n’existe), bref ils n’ont pas besoin de leur carte de métro. Qui est bloquée du 9 au 28 octobre par la Mairie de MoscouPour leur bien.

Précisons que, selon la législation russe, les personnes âgées ont droit à un accès gratuit aux moyens de transport. Donc, pour leur bien, Sobianine a décidé de leur retirer ce droit pour trois semaines. Pour leur bien.

Pour autant, ceux qui ont les moyens de se payer les transports, les taxis, un chauffeur ou une voiture, peuvent se déplacer sans problème. Et ceux qui sont considérés comme important peuvent même aller au travail. Ils se sacrifient pour le bien du pays ………… 

Bref, les personnes de plus de 65 ans qui occupent une certaine position et qui ont les moyens ne voient pas leur vie modifiée. Les autres ? Les autres, ce sont les autres. Ils n’ont ni les moyens, ni la position, quel intérêt d’y prêter attention. La pension de retraite moyenne à Moscou est de 19 500 roubles depuis le 1er janvier 2020, soit même pas 215 euros. Les retraités, qui ont travaillé toute leur vie et qui souvent continuent encore, ont bien les moyens de se débrouiller …

Mais c’est pour leur bien. C’est parce que nous vivons dans une société hautement civilisée, avec un humanisme effréné, que nous prenons ces mesures. Que nous acceptons que ces mesures soient prises. Sans particulièrement réagir. Si le Covid n’existait pas, décidément, il faudrait vraiment l’inventer …