Les silences de Sa Sainteté

INFOVATICANA – Par Carlos Esteban

Plus d’une fois, nous avons expliqué dans ces pages que, surtout à notre époque incessante de l’information, ce qu’est un leader mondial est aussi important que ce qu’il dit. Et le silence de François sur les abus en Chine commence à être assourdissant.

Vous vous souvenez des Rohingyas ? C’est un peuple musulman du Bangladesh qui s’est installé dans l’État birman de Rajine au fil des décennies, bouleversant ainsi son équilibre démographique jusqu’alors essentiellement bouddhiste. Il y a eu des conflits entre les anciennes et les nouvelles populations, et le gouvernement birman a réagi par des mesures répressives. Rien d’excessivement nouveau.

Les Rohingyas ont fait sensation pendant un temps. Le Pape a insisté pendant des jours et des jours sur leur triste sort, dénonçant leur extermination et demandant notre engagement pour mettre fin à un tel scandale. C’est ainsi que nous avons su qu’ils existaient. Je doute que leur situation ait été résolue, mais leur moment est passé sous les feux de la rampe.

Et les Ouïghours, savez-vous qui ils sont ? Il s’agit d’un peuple turc qui occupe ce qui est aujourd’hui la province chinoise du Xinjiang, anciennement connue sous le nom de Turkistan chinois. Le gouvernement chinois a deux choses contre cette population : qu’ils ne sont pas Han (ethniquement chinois) et qu’ils sont musulmans. Elle a donc lancé ce que de nombreux médias du monde entier ont appelé une campagne de génocide, avec des camps de concentration, des arrestations arbitraires, des programmes de stérilisation, la torture, l’interdiction des pratiques religieuses… Il n’est pas impossible que le tableau se prête à l’exagération et même à des campagnes de propagande anti-chinoise de la part des États-Unis, mais on peut aussi dire que les Rohingyas, loin d’être les victimes passives du tableau qui a été brossé à l’époque, ont commis pas mal de massacres sur leurs voisins bouddhistes.

Ce qui semble clair, c’est que le gouvernement chinois a un intérêt évident à “sinifier” la province et qu’il est peu probable qu’il respecte les droits de l’homme des personnes concernées. On peut dire la même chose, bien sûr, des fidèles chinois eux-mêmes dans n’importe quelle partie du pays, qui voient leurs églises et leurs sanctuaires démolis, leurs croix et leurs images enlevées, les prêtres qui refusent de rejoindre l’association catholique patriotique contrôlée par le parti communiste étant arrêtés et forcés d’entendre les louanges du socialisme dans leurs masses et leurs rites.

Mais le pape reste silencieux. Il reste silencieux même lorsqu’on le lui demande à bout portant, comme il l’a fait sur le vol de retour à Rome après son voyage en Afrique. Il a été interrogé par un journaliste sur la répression du mouvement dissident à Hong Kong et Sa Sainteté s’en est sortie, n’a pas réussi à le condamner explicitement et en est venue à dire que partout on fait cuire des haricots.

Cette attitude est compréhensible. Un pape peut choisir de ne pas juger explicitement la conduite des États pour des raisons diplomatiques, ou pour des raisons de non-ingérence, ou pour que son message ne soit pas politisé. Mais ce n’est pas le cas du pape François.

Sa Sainteté condamne et a condamné ce qu’il trouve mauvais dans d’autres États. Il sourit, encourage et console certains dirigeants et en ignore ou censure d’autres. Il n’hésite pas du tout à manifester ses sympathies et ses antipathies sur la scène internationale. Et s’il est nécessaire de mettre un nom sur les choses, il le fait, comme il l’a fait avec les Rohingyas.

C’est pourquoi son silence est si lourd. Parce que la Chine n’est pas seulement une tyrannie vocalement anti-chrétienne, mais une tyrannie énorme et très puissante. Par rapport à elle, la Birmanie est un pays marginal ; et par rapport aux Ouïgours, les Rohingyas ne sont pas si mal lotis.

Et c’est bien là le problème : quand on s’obstine à refuser de critiquer la plus grande tyrannie de la planète (“Pourquoi François se tait-il ?”, désespère le cardinal zen) et ses féroces campagnes de répression contre des peuples entiers, il est difficile de conserver la crédibilité nécessaire pour dénoncer d’autres outrages.