« Les catholiques asphyxiés par l’agressivité de la laïcité et de l’islam »

LBQ – Nico Spuntoni

Les églises brûlées en France ne sont que la partie visible de l’iceberg d’un climat d’hostilité envers les chrétiens. Il y a une convergence évidente entre les forces laïques et une présence de plus en plus importante de l’Islam. Pendant que des mosquées sont construites, des églises chrétiennes – dont l’entretien est à la charge de l’État – sont abandonnées et fermées. L’évêque de Montauban, Bernard Ginoux, s’exprime sur Sainte-Sophie : “L’accord d’Abou Dhabi a été frustré, Erdogan mène une politique d’expansion et d’hégémonie en Méditerranée au nom de l’Islam, le dialogue avec lui est impossible”.

Les images de la cathédrale de Nantes en flammes ont malheureusement provoqué un effet de déjà-vu. Il est difficile de ne pas revenir avec le souvenir du tragique incendie qui, il y a un peu plus d’un an, a dévoré un symbole de la chrétienté comme Notre Dame. Assister à des scènes d’incendie d’églises, quand elles ne sont pas blasphématoirement vandalisées ou démolies pour faire place à des parkings, devient tristement commun dans l’ancienne France catholique. De nombreux commentateurs ont souligné l’aspect symbolique de ces épisodes, mais l’ampleur du phénomène est telle qu’elle nécessite une prise de conscience. Craintes, attentes et espoirs de l’Eglise au-delà des Alpes : la Nouvelle Boussole Quotidienne en a parlé avec Monseigneur Bernard Ginoux, évêque de Montauban, dans la région occitane.

Votre Excellence, face à l’incendie de Nantes, les catholiques français se sentent-ils plus effrayés ou plus abandonnés ?
L’incendie – apparemment intentionnel – qui a éclaté dans la cathédrale de Nantes samedi matin cause beaucoup de souffrance au diocèse de Nantes, aux fidèles et à tous les catholiques. Les médias ont montré de nombreuses images, ont fait de nombreux commentaires. Les ministres sont arrivés, le Président de la République a pris la parole. Un homme a été mis en détention puis relâché. Aujourd’hui, l’enquête se poursuit pour “incendie criminel”, selon les termes du procureur. Mais nous devons nous inquiéter de ce qui va se passer ensuite, comme nous l’enseigne le précédent de l’enquête sur l’incendie de Notre-Dame de Paris, enveloppée, jusqu’à aujourd’hui, par le silence.
Il est difficile de ne pas inclure cet incident dans une liste qui s’allonge depuis deux ou trois ans sur le territoire français. Ajoutez à cela la dégradation et la profanation d’églises ou de chapelles. Il est triste de constater que la plupart du temps, les auteurs de ces infractions ne sont pas identifiés et les enquêtes échouent.

L’historien italien Marco Gervasoni a écrit que les incendies et les effondrements de nombreuses églises chaque année en France montrent “un désintérêt congénital des derniers gouvernements”. Cette insouciance peut-elle cacher les raisons idéologiques de ceux qui veulent dépasser la laïcité de l’État et viser la sécularisation de la société ?
En France, l’État est propriétaire des cathédrales construites avant 1905 en vertu de la loi de séparation entre l’Église et l’État. En outre, selon cette loi, les églises paroissiales construites avant 1905 sont la propriété des municipalités. Les propriétaires ont donc le devoir d’entretenir ces bâtiments afin qu’ils puissent être utilisés en toute sécurité. Mais de forts courants résultant de la mentalité laïque tentent de contourner cette obligation, arguant que l’État ne devrait pas financer l’entretien des édifices religieux. De plus, la présence importante de l’Islam qui construit des mosquées est un prétexte pour ne pas “favoriser” une autre religion. L’égalitarisme semble être un impératif pour ne pas maintenir les églises catholiques.
Il faut être patient et insister pour obtenir ce dont on a besoin. De plus en plus souvent, lorsque des bâtiments ou des chapelles présentent des risques pour les usagers, il est plus facile de les fermer que de trouver les fonds nécessaires à leur restauration.

Commentant l’incendie de Notre-Dame, Macron parle de “littérature”, d'”imaginaire”, et évoque même le “destin”, mais ne mentionne pas l’identité chrétienne.
Le Président de la République a qualifié la cathédrale Notre-Dame de trésor culturel. Ce n’est pas faux, mais c’est avant tout l’expression de la foi chrétienne de nos ancêtres et des siècles qui ont façonné la France, c’est-à-dire les “racines chrétiennes” de notre nation. On a dit que “les cathédrales sont le miroir de la France” car il y a la vie des hommes et leur rencontre avec le Dieu qui se fait homme. Il est certain qu’un courant laïciste, à l’idéologie agressive, veut ainsi déchirer l’âme de la France.

Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur, entre 2008 et 2018, les épisodes de christianophobie en France ont augmenté de 250 %. En 2019, il y a eu plus d’un millier d’attaques de lieux de culte et 90 % d’entre elles ont concerné des églises catholiques. Quand la France a-t-elle cessé d’être la “fille aînée” de l’Eglise, citation de De Gaulle ?
Les actes contre les lieux de culte catholiques, les prêtres comme le père Hamel et les attaques physiques et morales ont augmenté ces dernières années et sont peu poursuivis devant les tribunaux. On se souvient souvent que “l’Église doit pardonner” ! La France a depuis longtemps cessé d’être “la fille aînée de l’Eglise” ou est une fille qui oublie ses origines. Nous sommes dans un moment de forte déchristianisation où la tradition chrétienne n’irrigue plus la culture contemporaine. La plupart des jeunes ignorent totalement la religion de leurs pères. Ils peuvent donc être entraînés dans des impasses meurtrières.

Monseigneur Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon, soutient que cette intolérance est le résultat de la convergence entre la laïcité et l’émergence massive de l’Islam. Êtes-vous d’accord ?
Monseigneur Rey a raison d’affirmer que la société française se durcit sous l’influence de la laïcité, qui dénonce tout ce qui semble favoriser le catholicisme, et sous l’influence d’un courant islamique qui veut imposer sa présence. La laïcité a interdit les affiches anti-avortement ou empêché les intervenants de prendre la parole dans certains lieux (Sciences-Po à Paris). Ces derniers jours, dans son discours à l’Assemblée nationale, un membre du Parlement a fait valoir qu’un évêque n’a pas le droit d’exprimer une opinion sur une proposition de loi. Les symboles religieux tels que les croix ne peuvent pas être portés dans les bureaux publics. D’autre part, le voile islamique est devenu largement accepté, les produits halal ont des rayons très importants dans les supermarchés qui, comme les médias, publient des publicités spéciales pour le Ramadan. La société est de plus en plus marquée par la présence de l’Islam. Il est évident que la description de cette réalité n’est pas une critique car les musulmans doivent être des citoyens à part entière, mais si la laïcité est un combat contre la religion, elle doit éviter le préjugé systématique d’attaquer l’Église catholique. Sinon, il s’agit d’une attitude purement idéologique.

Il y a une persécution physique que nous observons avec les incendies criminels d’églises, mais aussi une persécution médiatique qui se manifeste, par exemple, dans l’affaire judiciaire du cardinal Barbarin, qui a ensuite été totalement acquitté des charges retenues contre lui mais, entre-temps, délégitimé par l’opinion publique. Pourquoi les catholiques sont-ils si visés en France et laquelle des deux persécutions est la plus dangereuse ?
C’est sans doute par le biais des médias que les attaques contre l’Église sont les plus fortes, car ces attaques sont présentées comme la vérité. Dans le cas du cardinal Barbarin, les médias tiennent à rappeler l’affaire Preynat pour évoquer le scandale qui a frappé le cardinal. Nous savons que les médias peuvent détruire n’importe qui et nous l’avons largement constaté dans l’arène politique. Ils sont également à l’origine de nombreuses craintes : la peur des médias paralyse de nombreux dirigeants de l’Église. Il est vrai que nous ne sommes pas exempts de péchés et de défauts, mais depuis 2000 ans, l’Église apporte au monde un bien dont elle vit (égalité, fraternité, respect de la vie, attention aux plus faibles…) même s’il reste encore beaucoup à faire.

A propos de l’Islam ; sur Twitter, il a écrit que la décision d’Erdogan de convertir Sainte-Sophie en mosquée est un “rejet du document d’Abou Dhabi” et montre que “le dialogue est impossible”. Pourquoi pensez-vous cela ?
Suite à l’affaire Sainte-Sophie, j’ai dit que le dialogue avec Erdogan était impossible et que le document d’Abou Dhabi avait été contrecarré. Je le pense parce que le président turc met en œuvre une politique d’expansion et d’hégémonie en Méditerranée au nom de l’Islam. Il ne le cache pas et il prend des mesures cohérentes. Il faut distinguer le dialogue avec les musulmans, dans le respect et l’écoute mutuels, et le dialogue avec l’Islam, dont l’essence est la conquête. Bien se connaître est une nécessité pour le dialogue entre les gens. Le dialogue sur la vie doit toujours être recherché, le dialogue politique et religieux est beaucoup plus difficile car nos approches sont confrontées à des réalités culturelles et religieuses différentes.

Reprenant le titre d’un livre de l’ancien ministre Philippe De Villiers : les cloches sonneront-elles à nouveau demain en France ou se sont-elles déjà arrêtées ?
Oui, les cloches sonneront à nouveau demain ! La France, comme l’Europe, traverse une période douloureuse dans laquelle la foi chrétienne n’est plus le point de référence. Les lois de la société appelées bioéthique veulent être le triomphe d’un monde sans Dieu. L’homme contemporain veut croire en sa propre réalisation. Il refuse d’être une créature et se fait juge du bien et du mal. C’est l’ancien péché des origines “tu deviendrais comme Dieu”. Quand il pense avoir atteint cette plénitude, l’homme verra son échec. Mais le Dieu omniprésent lui a envoyé un Sauveur. À ce moment-là, ses yeux s’ouvriront et il verra Dieu. C’est l’espoir chrétien inébranlable. Nous voudrions simplement que l’homme dans sa folie ne vienne pas aujourd’hui se détruire lui-même et anéantir le monde. Lorsqu’il est privé de toute idéologie, le respect de l’environnement procède de cette espérance : si l’homme accepte le salut de Dieu, il verra le salut du monde.