La tête de l’hydre : l’ascension de Robert Kadlec

Un puissant réseau d’agents politiques, une mafia mondiale des vaccins et leur homme à Washington.


Par Whitney Webb & Raul Diego – Le 14 mai 2020 – Source The Last American Vagabond

 

Vendredi dernier, un groupe de sénateurs démocrates a « exigé«  que le secrétaire adjoint du département de la santé et des services sociaux (HHS) pour la préparation et la réponse (Assistant Secretary for Preparedness and Response – ASPR), Robert Kadlec« révèle avec exactitude tous ses liens personnels, financiers et politiques à la lumière de nouvelles informations selon lesquelles il n’avait pas réussi à le faire auparavant » après qu’il ait été révélé qu’il avait omis de noter tous les « conflits d’intérêts potentiels » sur son dossier de candidature.

Le rapport en question, publié lundi dernier par le Washington Post, a détaillé les liens de Kadlec avec un homme nommé Fuad El-Hibri, le fondateur d’une société de « sciences de la vie » d’abord connue sous le nom de BioPort et maintenant appelée Emergent Biosolutions. Kadlec avait déjà révélé ses liens avec El-Hibri et Emergent Biosolutions lors d’une nomination séparée les années précédentes, mais il avait omis de le faire lors de sa nomination à la tête de l’ASPR.

Bien que le Post note que Kadlec a récemment omis de révéler ces liens, l’article a largement assaini l’histoire antérieure mais cruciale de Kadlec et a même obscurci l’étendue de ses liens avec le fondateur de BioPort, entre autres omissions flagrantes. En réalité, Kadlec a bien plus que ses liens avec El-Hibri qui risquent de devenir un « conflit d’intérêts potentiel », car sa carrière de plusieurs décennies dans l’élaboration de la politique américaine de « biodéfense » a été directement rendue possible par ses liens profonds avec les services de renseignement, les grandes sociétés pharmaceutiques, le Pentagone et une foule de personnages corrompus mais puissants.

Grâce à un processus long et délibéré d’introduction de la politique de biodéfense, mené par Robert Kadlec et ses sponsors, 7 milliards de dollars de vaccins, antidotes et médicaments appartenant au gouvernement fédéral – conservés dans des dépôts stratégiquement disposés à travers le pays en cas d’urgence sanitaire – sont maintenant entre les mains d’un seul individu. Ces dépôts, qui composent le stock national stratégique (SNS), sont le domaine exclusif de l’ASPR du HHS, un poste créé sous l’œil attentif de M. Kadlec et adapté au fil des ans pour répondre à ses besoins très spécifiques.

De ce point de vue, Robert Kadlec a le dernier mot sur l’origine du contenu du stock, ainsi que sur la manière, le moment et le lieu de son déploiement. Il est l’unique fournisseur de matériel médical et de produits pharmaceutiques, ce qui fait de lui le meilleur ami des grandes sociétés pharmaceutiques et des autres géants du secteur de la santé qui lui ont prêté une oreille attentive à chaque étape du processus.

Kadlec nous assure cependant que le fait qu’il occupe aujourd’hui le poste qu’il a si longtemps travaillé à créer n’est qu’une coïncidence. « Ma participation au projet ASPR a commencé à l’époque où je travaillais pour le président du sous-comité sur le bioterrorisme et la préparation de la santé publique… Le projet a été adopté et l’ASPR a été créé. Ce n’est qu’une coïncidence si, 12 ou 14 ans plus tard, on m’a demandé de devenir l’ASPR », a déclaré M. Kadlec en 2018.

C’est un hasard du destin, affirme Kadlec, qui l’a vu occuper l’ASPR à ce moment crucial de l’histoire des États-Unis. En effet, alors que le pays est en pleine pandémie de coronavirus déclarée par l’OMS, Kadlec a maintenant le contrôle total des pouvoirs « d’urgence » de ce même bureau, qui lui sont conférés par la loi qu’il a rédigée.

L’histoire de la façon dont un ancien médecin de l’USAF a obtenu la licence de distributeur exclusif de la plus grande réserve de médicaments de l’histoire du monde est aussi troublante que significative à la lumière des événements actuels, en particulier parce que Kadlec est maintenant à la tête de la réponse au coronavirus pour l’ensemble du HHS. Cependant, la montée en puissance de Kadlec n’est pas le fait d’un cerveau maléfique qui conquiert un point particulièrement vulnérable des ressources de la nation. Il s’agit plutôt d’un homme profondément enraciné dans le monde du renseignement, du renseignement militaire et de la corruption des entreprises, qui réalise consciencieusement la vision de ses amis dans les hautes sphères et derrière des portes closes.

Dans ce troisième épisode de « Ingénierie de la Contagion : Amerithrax, coronavirus et l’essor du complexe biotech-industriel« , Kadlec est le porte-parole d’un groupe soudé d’« alarmistes face à la bio-terreur » du gouvernement et du secteur privé, qui se sont fait connaître grâce à leur penchant à imaginer les scénarios les plus horribles, et pourtant fictifs, qui ont inspiré la peur aux présidents, aux politiciens de haut niveau et au public américain. Parmi ces scénarios fictifs figure l’exercice « Dark Winter » dont il est question dans la première partie.

Certains de ces alarmistes, parmi lesquels des « guerriers du froid » de l’époque où Fort Detrick développait ouvertement des armes offensives, se sont lancés dans des expériences et des études inquiétantes sur l’anthrax tout en développant des liens suspects, en 2000, avec une société appelée BioPort. Comme indiqué dans la deuxième partie de cette série, BioPort risquait de tout perdre début septembre 2001 en raison de la controverse sur son vaccin contre l’anthrax. Bien sûr, les attaques à l’anthrax de 2001 qui ont suivi peu après allaient tout changer, non seulement pour BioPort, mais aussi pour la politique de bio-défense américaine. Le décor étant planté, Kadlec allait rapidement passer à l’action, guidant des changements politiques majeurs à la suite d’événements et de catastrophes majeurs ultérieurs, pour aboutir à son couronnement en tant que roi du stock.

Le fou accidentel

Robert Kadlec se décrit comme un « touriste accidentel » en ce qui concerne son introduction à la guerre biologique. Médecin de l’armée de l’air spécialisé dans les maladies tropicales, Kadlec dira plus tard que son intérêt pour ce domaine a commencé lorsqu’il a été affecté comme assistant spécial pour la guerre chimique et biologique au Commandement des opérations spéciales interarmées (JSOC), conseillant le major général Wayne Downing, alors à la tête du Commandement des opérations spéciales, à la veille de la première guerre du Golfe.

Kadlec déclarera plus tard qu’il a été le témoin direct de la façon dont l’armée, juste avant la guerre du Golfe, « manquait d’équipements de protection, de détecteurs et de contre-mesures médicales nécessaires, y compris de vaccins et d’antibiotiques contre les menaces immédiates posées par l’Irak », ce qui l’aurait incité à vouloir améliorer les efforts de bio-défense des États-Unis.

Alors qu’il occupait ce poste au JSOC, Kadlec a bénéficié des conseils de William C. Patrick III, un vétéran du programme américain d’armes biologiques qui avait développé la méthode américaine de militarisation de l’anthrax et détenait pas moins de cinq brevets classés relatifs à l’utilisation de la toxine en temps de guerre. Patrick, qui avait quitté le service gouvernemental en 1986 pour devenir consultant, a informé le Pentagone – alors dirigé par Dick Cheney – que le risque d’une attaque de l’Irak par des armes biologiques, en particulier l’anthrax, était élevé. L’avertissement de Patrick a incité l’armée américaine à vacciner des dizaines de milliers de ses troupes en utilisant le vaccin controversé contre l’anthrax « anthrax vaccine adsorbed (AVA) ». Kadlec allait personnellement injecter de l’AVA à environ 800 membres des forces armées américaines.

Kadlec notera plus tard dans un témoignage au Congrès qu’aucune preuve définitive d’un prétendu programme d’armes biologiques irakien n’a été trouvée pendant la guerre ou après, mais il a néanmoins affirmé ailleurs que « les irakiens ont par la suite admis s’être procuré de grandes quantités d’un agent biologique – l’anthrax et la toxine botulique », ce qui suggère que les avertissements de Patrick avaient un certain fondement dans la réalité.

Cependant, Kadlec a omis de préciser que ces échantillons d’anthrax et de botulisme avaient été vendus, avec l’entière approbation du gouvernement américain, au ministère irakien de l’éducation par une organisation privée américaine à but non lucratif appelée American Type Culture Collection. Donald Rumsfeld, qui était alors un envoyé de l’administration Reagan et dirigeait une société pharmaceutique vendue plus tard à Monsanto, serait également impliqué dans l’envoi de ces échantillons en Irak.

Joshua Lederberg

Après la guerre, le microbiologiste américain Joshua Lederberg a été chargé par le Pentagone de diriger l’enquête sur le « syndrome de la guerre du Golfe », un phénomène que l’on reliera ensuite avec les effets néfastes du vaccin contre l’anthrax. Le groupe de travail de Lederberg a fait valoir que les preuves d’une association entre la symptomatologie et le vaccin contre l’anthrax étaient insuffisantes. Cependant, il a été critiqué par la suite après qu’il ait siégé au conseil d’administration de l’American Type Culture Collection, la société même qui avait expédié de l’anthrax au gouvernement irakien entre 1985 et 1989 avec la bénédiction du gouvernement américain. Lederberg a admis plus tard que l’enquête qu’il a menée n’avait pas consacré suffisamment de « temps et d’efforts à creuser les détails ». Les conclusions du groupe de travail ont ensuite été sévèrement critiquées par le Government Accountability Office.

Le Dr Lederberg s’avérera être un précurseur, voire un pionnier, dans l’évolution de la position de Robert Kadlec sur le thème de la guerre biologique. Le lauréat du prix Nobel et président de longue date de l’université Rockefeller a été l’un des pères de l’alarmisme en matière de bioterrorisme aux États-Unis, aux côtés de William C. Patrick III et d’autres membres d’un groupe soudé de microbiologistes dits « guerriers du froid ». Kadlec et Lederberg ont ensuite collaboré à plusieurs livres et études politiques à la fin des années 1990 et jusqu’en 2001.

Des années plus tard, lors d’une audition du Congrès, Kadlec a déclaré que les paroles de Lederberg « résonnent constamment en moi et servent d’avertissement pratique ». Outre Lederberg, Kadlec écrivait également de nombreux livres et articles avec Randall Larsen, qui allait plus tard engager le médecin pour enseigner « la stratégie et les opérations militaires » au National War College, où l’ami proche de Larsen – William C. Patrick III – enseignait également.

Une oasis empoisonnée

Nombre des divagations de Kadlec en matière de bioterrorisme ont été préservées dans des manuels vieux de 25 ans, comme un manuel de l’US Air War College intitulé « Champ de bataille du futur«  où Kadlec demande au gouvernement de créer un stock massif de médicaments et de vaccins pour protéger la population contre une attaque d’armes biologiques, en particulier l’anthrax ou la variole. Dans un chapitre, Kadlec soutient que « les stocks d’antibiotiques, d’immunoglobulines et de vaccins nécessaires devraient être fournis, maintenus et être facilement disponibles pour être administrés en quelques heures ».

Au moment de la rédaction du présent rapport, le point de vue de Kadlec sur la question a été fortement influencé par sa première mission en tant qu’inspecteur en désarmement de l’UNSCOM en Irak en 1994, où il était accompagné, entre autres, par William Patrick. Kadlec est ensuite retourné en Irak au même titre en 1996 et 1998, à la recherche des prétendues réserves irakiennes d’anthrax militarisé dont Patrick était si sûr qu’elles existaient, mais qui ne se sont jamais matérialisées.

Après trois visites, Kadlec avouera plus tard que, malgré ce que Kadlec a appelé « le régime d’inspection et de contrôle le plus intrusif jamais conçu et mis en œuvre » par l’ONU, les inspecteurs en désarmement de l’UNSCOM, dont lui-même et William Patrick, « n’ont pas réussi à découvrir de preuves irréfutables d’un programme offensif d’armes biologiques ». Kadlec est ensuite retourné en Irak à deux reprises après l’invasion américaine de 2003, ne trouvant là encore aucune preuve de l’existence du programme.

En 1995, Kadlec était déjà imprégné de l’alarmisme en matière d’armes biologiques qui avait été défendu par Lederberg et Patrick. Cette année-là, il a élaboré plusieurs « scénarios illustratifs » concernant l’utilisation de la « guerre économique et biologique » contre les États-Unis. L’un de ces scénarios fictifs, intitulé « terrorisme du maïs », implique que la Chine planifie « un acte de terrorisme agricole » en pulvérisant clandestinement la rouille des semences de maïs sur le Midwest à l’aide d’avions de ligne commerciaux. Le résultat du scénario de « terrorisme du maïs » est que « la Chine gagne une part importante du marché du maïs et des dizaines de milliards de dollars de profits supplémentaires grâce à sa récolte », tandis que les États-Unis voient leur récolte de maïs anéantie, ce qui entraîne une hausse des prix des denrées alimentaires et l’importation de maïs par les États-Unis. Un autre scénario, intitulé « C’est de la piquette », implique que des « vignerons européens mécontents » libèrent secrètement des pucerons du raisin qu’ils ont cachés dans des boîtes de pâté pour cibler les producteurs de vin californiens.

À peu près à la même époque, en 1994, le relativement jeune Bureau d’évaluation technologique du Congrès (Congressional Office of Technology Assessment ou OTA), qui a éclairé les décisions politiques sur les questions de complexité technologique et scientifique en matière de sécurité nationale, a été supprimé par la nouvelle majorité républicaine qui a remporté les deux chambres lors des élections cruciales de mi-mandat de 1994. Au moment de la perte de ses fonds, Lederberg siégeait au Conseil consultatif d’évaluation technologique de l’OTA (OTA-TAAC), aux côtés d’initiés de l’industrie pharmaceutique de Bristol-Myers Squibb, Lilly Research Labs et Smith-Kline avant la fusion, et présidait l’un de ses derniers groupes d’étude.

À la place de l’OTA, une entité indépendante à but non lucratif appelée The Potomac Institute for Policy Studies (PIPS) a été cofondée par un consultant spécial du Foreign Intelligence Advisory Board (PFIAB) du président H.W. Bush et un ancien contrôleur des programmes de la CIA, Michael S. Swetnam, qui aurait été « chargé de dresser le profil d’Oussama Ben Laden avant que les attentats du 11 septembre ne soient perpétrés ».

La suppression du financement de l’OTA et la création ultérieure du PIPS ont éloigné du Congrès la prise de décision sur les questions peut-être les plus sensibles de la sécurité nationale et l’ont confiée à une fondation privée qui regroupe des opérateurs issus des vastes secteurs du complexe militaro-industriel (MIC). D’anciens officiers militaires, des scientifiques de la DARPA, des experts en politique de la NASA, des agents du FBI, des agents de la CIA et des entrepreneurs de la défense comme Northrop Grumman figurent tous sur leurs listes de membres et dans leurs salles de conseil.

Le PIPS et ses sponsors ont suivi la carrière de Robert Kadlec au sein du gouvernement depuis le tout début et restent aujourd’hui très proches de lui. Une personne, liée au PIPS, devait travailler en particulière étroite collaboration avec Kadlec, Tevi Troy – chercheur principal au PIPS et chercheur adjoint au beaucoup plus raffiné Institut Hudson, qui est lui-même un important bailleur de fonds de l’IPFPC. Tevi Troy a longtemps joué un rôle essentiel dans l’élaboration du programme politique de bio-défense de Kadlec, qui allait rester manifestement statique et immuable tout au long de la carrière qu’il venait de commencer.