Sur Vatican II, la piété et le fait d’être un catholique obéissant

1P5 – Timothy Flanders

Les libéraux et les modernistes de toutes tendances tentent de défendre leur propre identité en tant que catholiques par un appel à l’infaillibilité. Cet appel n’est pas un effort pour sauvegarder la Tradition de la foi, mais un effort pour excuser sa conscience de l’obéissance aux Pères et au Magistère. Cet appel prend généralement la forme suivante : lorsqu’un catholique libéral se voit présenter une doctrine sur l’usure enseignée par Benoît XIV, ou une doctrine sur l’Église et l’État enseignée par Grégoire XVI, ce libéral réplique avec la diversion qu’il a choisie : “Cet enseignement est-il infaillible ?”

Cette question est incroyablement efficace car elle est pertinente pour la discussion de la doctrine de l’Église, mais elle obscurcit également les obligations du catholique envers l’Église. Elle se rapporte à la question dans une mesure telle qu’elle ne peut être rejetée, mais elle induit la conversation en erreur dans une direction où le libéral est plus à l’aise – l’endroit où le libéral peut avoir sa propre voie. C’est le phénomène du “catholicisme de cafétéria”, où un homme choisit ce qu’il souhaite croire en tant que catholique. C’est ce qu’incarne la phrase du catholique conservateur William F. Buckley “Mater si, Magistra no.

De l’autre côté, le pieux catholique, cherchant à convertir son frère du libéralisme et du modernisme, agit plus sur les sentiments et l’intuition que sur les distinctions de la théologie. Il sait que l’Église doit être obéie, et il sait que les doctrines du Magistère de Pian exposent les doctrines pérennes de la Foi, mais lorsqu’il est confronté à la question de l’infaillibilité, il est confronté à une difficulté. Il en sait assez pour dire que Benoît XIV et Grégoire XVI n’ont jamais enseigné de manière infaillible, mais il estime d’une certaine manière qu’il faut quand même leur obéir. D’un autre côté, il peut être pris dans le faux esprit de Vatican I, dans lequel il étend la quasi-infaillibilité à chaque mot et acte de chaque pontife. Il ne peut donc pas répondre au libéral qui l’attrape par un appel à l’infaillibilité, et le libéral peut allègrement rejeter l’enseignement de ces papes, car, explique-t-il, “un catholique n’est pas obligé d’approuver des enseignements qui ne sont pas infaillibles. S’ils ne sont pas infaillibles, alors ils pourraient être erronés par définition. Par conséquent, ils ne m’obligent pas à donner mon assentiment”.

Ce genre d’appels émotionnels et quasi théologiques de part et d’autre semble dominer une grande partie du discours catholique public. Ce genre de bavardage s’intensifie chaque fois qu’il y a une controverse dans le récit post-conciliaire, que ce soit du côté libéral ou du côté orthodoxe. Le “récit” est la compétition entre les différentes parties pour définir ce que le Concile Vatican II enseigne et ce qu’il signifie pour l’Église. Nous voyons ce discours réapparaître avec les récentes controverses avec Viganò.

Les libéraux affirment que ce que le Magistère de Pian a enseigné sur la société et la politique n’était pas infaillible, c’est pourquoi nous devons adhérer au grand optimisme de Vatican II sur le monde moderne. De cette façon, le libéral peut exécuter une obéissance à la Tradition sans pour autant y adhérer. Il peut donner un signe de tête à la Tradition, puis passer à la suite du programme.

La réponse catholique peut également échouer de l’autre côté. Il peut être tellement critique à l’égard de Vatican II qu’il affirme un sédéprivationnisme de fait : le Magistère a connu une éclipse en 1958 et a cessé d’avoir l’autorité d’enseigner la Foi, en raison de son adhésion à Vatican II. Tout ecclésiastique qui adhère de quelque manière que ce soit à Vatican II est invariablement un hérétique et un moderniste. En effet, les doctrines du Magistère de Pian sont contraignantes, voire infaillibles, et Vatican II est donc un concile de voleurs.

La solution à cette confusion est de rétablir les distinctions théologiques appropriées nécessaires pour discuter de ces questions. L’aspect le plus important est une discussion sur les vertus impliquées. La vertu fondamentale est la vertu de piété, qui signifie donner à ses parents et aux autres autorités le respect qui leur est dû. C’est ce qui conduit un enfant à obéir à sa mère, une femme à obéir à son mari, et une famille à obéir à l’Église. La piété est tellement assumée par les Pères qu’ils la considèrent comme une évidence. Écrivant contre les hérétiques de son temps, saint Basile assume la piété à l’égard de la Tradition, écrite et non écrite :

Parmi les dogmes et les kérygmes [prêches] de l’Église, certains nous viennent de l’enseignement écrit et d’autres de la tradition des Apôtres, qui nous ont été transmis dans le mystère [rites sacramentels]. En ce qui concerne la piété, les deux ont la même force. Personne ne les contredit, en tout cas personne, même modérément versé dans les questions ecclésiastiques. En effet, si nous essayions de rejeter les coutumes non écrites comme n’ayant pas une grande autorité, nous porterions involontairement atteinte à l’Évangile dans ses aspects vitaux […] … Par exemple, nous prenons le premier et le plus général des exemples, qui nous a appris par écrit à signer du signe de la croix ceux qui ont fait confiance au nom de notre Seigneur Jésus-Christ ? Quel écrit nous a appris à nous tourner vers l’Orient dans la prière ? Lequel des saints nous a laissé par écrit les paroles de l’épiclèse [prière] lors de la consécration du pain de l’Eucharistie et de la coupe de la bénédiction ? … N’est-ce pas de la tradition silencieuse et mystique ? En effet, dans quel texte écrit l’onction à l’huile est-elle enseignée ? … N’est-ce pas de l’enseignement secret et obscur que nos pères gardaient dans le silence [ ?] … De même, les Apôtres et les Pères qui, au début, prescrivaient les rites de l’Église, gardaient dans le secret et le silence la dignité des mystères. [1]

Lorsque les rites et les doctrines de l’Église ont été attaqués, les Pères ont fait appel non pas à l’infaillibilité, mais à la piété. Ne devez-vous pas à vos pères ce qui leur est dû ? Saint Paul ne nous exhorte-t-il pas à garder les traditions (II Thess. 2:15) ? La piété est la force qui se cache derrière la garde de la Tradition. C’est ce qui a conduit le Septième Concile œcuménique, à l’époque où les hérétiques détruisaient les statues, à déclarer cet anathème :

Si quelqu’un rejette une quelconque tradition écrite ou non écrite de l’église, qu’il soit anathème.

C’est pourquoi nous devons garder avec zèle la Tradition et les traditions, car nous avons la vertu de piété. Il ne nous est pas permis de choisir ce que nous devons croire comme le font les protestants. Nous sommes liés à la Tradition par la piété pour la garder. Le père Ripperger l’explique ainsi :

En tant que catholique, dans toutes les questions de religion, on doit soumettre son jugement au jugement de l’Église, à moins que l’Église ne se soit pas prononcée sur un sujet. Cependant, une fois que l’Église se prononce sur un sujet ou s’il y a eu une discussion sur ce sujet quelque part dans la tradition, nous sommes tenus d’enquêter et de soumettre notre jugement à ceux qui sont plus élevés que nous dans l’ordre ecclésiastique […] On n’est jamais libre de se faire le principe du jugement. Cela découle du fait que ce sont des questions d’intellect, et non de volonté. Ce sont donc des questions de jugement, et non de choix. [2]

Parce que les catholiques ont échoué dans leur piété, ils ont pu permettre les abus des dernières générations. Ripperger à nouveau :

La piété est la vertu par laquelle on honore ceux qui sont au-dessus de soi ainsi que le soin de ceux qui sont confiés à une personne. Le refus de suivre la tradition ou le rejet de la tradition, comme nous l’avons vu dans la façon dont les monuments de l’Église ont été dépouillés impunément au cours des deux dernières générations, est enraciné dans l’impiété. Il est contraire à la piété de tout changer constamment, car c’est un rejet de l’œuvre de nos ancêtres. Ils ont travaillé pour construire les monuments, pour obtenir une plus grande clarté doctrinale, pour perfectionner la discipline de l’Église ainsi que toute une série d’autres choses. Ils ont transmis la tradition intacte qui leur a été donnée et ils ont ensuite ajouté à la tradition des choses qui nous permettraient de mieux comprendre la tradition, de l’accepter et de la pratiquer. En rejetant et en remaniant en profondeur ce qui leur a été transmis, les deux dernières générations ont en fait rejeté leurs ancêtres et ce qui leur a été légué. Cela montre une réticence à soumettre sa volonté à ce qui lui est transmis […] … Il est difficile de voir comment cela ne constitue pas une violation du quatrième commandement. [3]

C’est pourquoi les mêmes libéraux qui ont éviscéré les églises ont également enseigné l’hérésie : ces deux actions sont ancrées dans l’impiété. Ainsi, lorsque nous commençons la discussion par la piété, nous voyons que le mode opératoire supposé est de garder avec zèle tout ce que nos pères nous ont transmis, du dépôt de la foi à Palestrina. La piété gouverne tout. Une fois que nous commençons avec la piété, nous pouvons commencer à faire la distinction entre les notes théologiques et les degrés de certitude, et notre assentiment à des enseignements infaillibles ou non infaillibles. La piété ne nous permettra pas de nous soustraire à notre devoir envers nos pères. La question devient alors : que fait un catholique pieux lorsqu’il est confronté à quelque chose qui relève de la tradition ? Celui qui est pieux soumet humblement son jugement à ses pères. C’est le contexte approprié pour le débat sur Vatican II.

[1] Saint Basile, Sur le Saint-Esprit, ch. 27. J’insiste sur le mien.

[2] P. Chad Ripperger, Autorité Magistrale (Sensus Traditionis : 2014), 46, 52

[3] P. Chad Ripperger, La force contraignante de la tradition (Sensus Traditionis : 2013), 51