Les masques tombés

Dans la chronique hebdomadaire qu’il tient sur une radio catholique, AM Valli analyse la situation créée par le covid. Le virus a joué le rôle de révélateur, et beaucoup de masques sont tombés. Politiques, journalistes, clercs, scientifiques, tous ont failli. En Italie, bien sûr. Mais l’onde de choc, comme la pandémie, est mondiale, et il n’y a ici pas un mot à ajouter, ni à retrancher, pour décrire la situation en France.

La pandémie de coronavirus nous a apporté souffrance et gênes, mais elle a contribué à faire tomber certains masques.

Un masque tombé est celui de l’action gouvernementale telle que nous avons l’habitude de la voir à l’œuvre depuis pas mal d’années: la politique des déclarations superficielles, des querelles continuelles et non structurées, de la campagne électorale permanente, du bon petit théâtre pour les talk-shows télévisés mais complètement futile et peu concluant.

Face à une situation d’alarme, pour les individus et la collectivité, l’appareil gouvernemental s’est montré pour ce qu’il est vraiment: un petit théâtre, justement, un décor de papier mâché devant lequel les figures insignifiantes des acteurs jouent la comédie de la lutte pour le pouvoir, en ignorant totalement les fonctions authentiques du gouvernement, c’est-à-dire la gestion des affaires publiques.

Que doit faire un gouvernement, sinon œuvrer pour garantir la sécurité de ses citoyens? Et que doit-il faire pour garantir la sécurité sinon connaître la réalité, prévoir pour donner au pays des bases solides et se tenir prêt à affronter les crises ?

Dans ce cas, au contraire, nous avons assisté à la tragédie d’un gouvernement pris au dépourvu et qui, face à la situation de crise, n’a rien pu faire d’autre que se noyer comme le naufragé au milieu de la mer. Personne, semble-t-il, n’avait préparé quoi que ce soit pour faire face au risque imminent, et pourtant il y a eu des avertissements. Quid des soi-disant services de renseignements? Quid des stratégies dites d’urgence? Les cellules de crise? Absence totale. Un médecin, le professeur Pasquale Bacco, qui a mené une étude sur la propagation du coronavirus en Italie, a indiqué qu’il avait alerté les autorités dès octobre 2019, mais ses rapports n’ont pas été pris en compte.

La « stratégie » adoptée a été le lock down, tout bloquer, rentrer dans sa tanière. La plus simple et la plus immédiate. Comme l’homme primitif qui courait se réfugier dans la grotte pour échapper à l’animal féroce. La qualité d’un gouvernement se voit dans les moments de difficulté, et ce que nous avons vu, c’est l’inexistence d’un gouvernement au sens plein du terme. En fait, il s’est mis entre les mains d’un comité technico-scientifique. En d’autres termes, il s’est dérobé à sa tâche et a délégué la responsabilité de gouvernement, et donc la prise de décision, à un organe non politique.

Un autre masque tombé est celui de la science comme panacée, comme grande solution à tous les problèmes. Le masque de la science comme réponse certaine, comme Vérité absolue et incontestable, est tombé. Les mots d’un homme politique italien donnent à réfléchir: dans les colonnes d’un grand quotidien, il a accusé les scientifiques de ne pouvoir fournir que des hypothèses et aucune solution à la question du coronavirus. « Vous devez nous donner des réponses certaines », a crié le politicien, soulignant ainsi sa profonde ignorance de la nature de la science.

Avec honnêteté, les scientifiques sérieux admettent que lorsqu’ils sont confrontés à un nouveau problème, ils peuvent seulement se mettre à étudier, à comparer les données et à tester les hypothèses. Les réponses, si jamais elles viennent, seront le fruit de ce long et patient travail. La science sait avant tout qu’elle ne sait pas et pour donner des réponses, aussi relatives soient-elles, elle a besoin de vérification. La science n’a pas de baguette magique.

Un autre masque tombé est celui des faux amis de la liberté, qui, face à une situation compliquée et dangereuse comme celle que nous vivons actuellement, ne savent rien faire d’autre que de museler ceux qui ne pensent pas comme eux, ceux qui ne se laissent pas convaincre par les explications données pour certaines, ceux qui ne s’adaptent pas à la pensée dominante. Ces ennemis de la liberté, nous les voyons à l’oeuvre. Ils organisent des structures contre ce qu’ils proclament être des fake news et prétendent établir d’en haut ce qui est vrai et ce qui est faux, étouffant dans l’œuf toute forme de confrontation et stigmatisant comme provocateurs ceux qui ne se satisfont pas du récit en vogue. Avant la situation de danger, tous ces messieurs se remplissaient la bouche d’hymnes démagogiques à la démocratie et à la liberté, mais maintenant, face à une situation objectivement difficile, ils se révèlent pour ce qu’ils sont: des censeurs et des inquisiteurs de pacotille (je dis de pacotille parce que les vrais inquisiteurs, au moins, avaient étudié).

A propos d’information, un masque tombé est celui du journalisme qui dit être du côté du citoyen, mais qui en réalité fait du terrorisme psychologique. Il parle de service mais, cédant au sensationnalisme, il terrorise le public. C’est ce journalisme qui se complaît dans la situation d’alarme et l’alimente, aussi parce qu’il en profite en termes d’audience et d’exemplaires vendus. Au lieu d’aider les gens à faire une analyse rationnelle de la situation, il se focalise sur l’émotivité.

Un autre masque tombé est celui de la prétendue élite (/classe dirigeante), qui en Italie n’existe plus ou est réduite à un lumignon. Il n’y a personne qui soit non seulement capable d’organiser, mais, encore avant, de réfléchir, de mettre un problème en perspective et de faire réellement l’intérêt national. Nous n’avons que des petites chapelles les unes contre les autres, incapables d’une vision large et clairvoyante. Et le manque de leadership est le résultat d’années et d’années de massacre dans les écoles, les universités et les centres de formation. C’est le résultat d’un manque d’investissement dans la culture. Nous avons encore quelques niches d’excellence dans différents domaines, mais ce sont des domaines spécialisés. Il nous manque ceux qui savent faire la synthèse, pour le bien de tous et pour une croissance réelle.

Un autre masque tombé (et nous passons ici à la sphère religieuse) est celui des joyeux clercs, tous « peace and love« , tous « aimons-nous » et « il n’est pas vrai que Dieu punisse » et « nous ne jugeons pas » et « plus de faces de carême » et « la vie est belle » et « la foi est joie ». Ces clercs tous laetitia et gaudium sont toujours prêts à argumenter contre ceux qui font remarquer que la vie de foi est en réalité aussi un drame et une bataille, c’est un choix et un jugement, parce que Jésus a dit qu’il était venu pour porter l’épée et non la paix, parce que la vérité n’est pas négociable et donc pour la défendre il faut être prêt à se battre, parce que le problème de la mort et du destin éternel de l’âme n’est pas évitable. Mais maintenant, face au danger, que faisons-nous des discours peace and love, qui évitent de considérer la mort, le jugement, l’enfer et le ciel? Maintenant, face à l’objectivité de la souffrance et de la limite, qu’en faisons-nous, de la religion réduite à la sociologie et à la vague consolation, oublieuse de la transcendance et les choses ultimes? Ce qui est curieux, mais pas tant que cela, c’est que ces mêmes clercs, tous peace and love, sont maintenant ceux qui semblent les plus terrifiés par le virus, ceux qui sont les moins disposés à ouvrir des églises. Avant, ils riaient tout le temps, maintenant ils sont terrifiés. Avant, ils jacassaient sur « l’église sortante », maintenant ils préfèrent rester cloîtrés. Aujourd’hui, au lieu de nous aider à trouver un sens à la douleur et à la mort, au lieu de nous rapprocher de Dieu, ils demandent l’obéissance à l’État et enferment notre Seigneur, le traitant comme un untore (/pestiféré) dont il faut s’approcher avec mille précautions et sous la bannière de la méfiance, comme si l’Eucharistie n’était pas le viatique qui nous soutient et nous fortifie, mais un danger.

Si et quand nous sortirons de cette situation, aurons-nous appris quelque chose? Serons-nous moins enclins à nous laisser séduire par les hallucinations imposées par les gardiens de la pensée? Malheureusement, rien ne le laisse imaginer.

Benoît & moi