Jacques Maritain : Idéologue visionnaire ou gauchiste ?

1P5 – Jerry Salyer

Il ne fait aucun doute que Jacques Maritain a eu un impact profond sur la vie intellectuelle catholique. Notre Dame a son Centre Jacques Maritain ; le sénateur Kennedy a cité Maritain lors d’un discours au Collège de l’Assomption ; le pape Paul VI a décrit Maritain comme un “maître”. Avec Etienne Gilson, Josef Pieper, G.K. Chesterton et d’autres, Maritain a servi l’initiative thomiste de Saint Pie X en faisant connaître le docteur angélique au laïc catholique moderne, en soutenant de manière persuasive que les enseignements d’Aquin pouvaient être appliqués aux questions brûlantes de l’époque. Dans Les très riches heures de Jacques Maritain, le célèbre thomiste Ralph McInerny résume les aspects les plus positifs de l’héritage de Maritain en soulignant ses dons de mentor, son énergie sans limite, sa recherche zélée de la vérité, sa chaleur :

Bien sûr, l’influence de Maritain continue à se faire sentir, mais le fait de l’avoir lu en premier à la moitié du XXe siècle est l’une des principales raisons de cette période dorée du catholicisme. Quelle bénédiction incomparable que d’avoir été initié à la philosophie par un penseur qui était à la fois un superbe philosophe et un philosophe chrétien paradigmatique. Comme la vie des philosophes laïques qui étaient les contemporains de Maritain semble superficielle par contraste !

Les vies de Russell et Wittgenstein et de Heidegger font une lecture mélancolique ; quelles que soient les intuitions que l’on trouve ici et là dans leur travail, il n’y a aucun sens satisfaisant du point ultime de la vie humaine. Les grandes questions, sécularisées, deviennent triviales : des repères dans un jeu. Avec combien de philosophes modernes ou contemporains voudrait-on être seul dans un ascenseur, et encore moins en conversation pendant une demi-heure ? De tels jugements peuvent être sévères, mais ils suggèrent le contraste avec Jacques Maritain. Avant tout, on rencontre une personne dont on peut dire : Comme j’aimerais être comme ça !

D’origine protestante, le philosophe parisien si estimé par McInerny avait un long périple philosophique à faire avant d’arriver à l’Église. Ce périple l’a mené du naturalisme scientifique à la philosophie vitaliste d’Henri Bergson et finalement au mariage avec sa compagne intellectuelle Raissa Oumansoff. Deux ans après leur mariage, Raissa et Jacques se sont convertis, et à partir de là, Maritain a trouvé sa voix en tant qu’érudit-enseignant, enseignant d’abord à l’Institut Catholique, puis à l’Institut Pontifical d’Etudes Médiévales de Toronto. Son engagement initial au sein du groupe réactionnaire laïque de l’Action française a pris fin lorsque le mouvement a été censuré par Pie XI, et il a donc cherché d’autres débouchés pour son désir d’apporter des changements positifs dans le monde. Il finit par traverser l’Atlantique pour travailler à Princeton et en Colombie, où il devient un grand admirateur de l’esprit démocratique américain. L’espoir de Maritain était de canaliser les meilleures impulsions de la modernité par des initiatives telles que la Déclaration des droits de l’homme des Nations Unies.

Il est surtout connu pour sa théorie du personnalisme, qui représente sa tentative d’appliquer la doctrine de Saint Thomas à l’expérience moderne. Tout en rejetant les formes étatistes de totalitarisme à la mode au cours du XXe siècle, Maritain a également compris qu’une mêlée libre individualiste n’est pas non plus une formule de vie saine. Pour Maritain, la question pourrait se résumer en soulignant les dangers de la fausse dichotomie qui dresserait la communauté contre l’individu :

La société existe-t-elle pour chacun d’entre nous, ou chacun d’entre nous existe-t-il pour la société ? La paroisse existe-t-elle pour le paroissien ou le paroissien pour la paroisse ? Cette question, nous pensons qu’elle comporte immédiatement deux aspects, dans chacun desquels il doit y avoir un élément de vérité. Une réponse unilatérale ne ferait que nous plonger dans l’erreur. Il faut donc se dégager des principes formels d’une réponse vraiment globale et décrire les hiérarchies précises de valeurs qu’elle implique. Le XIXe siècle a connu les erreurs de l’individualisme. Nous avons assisté au développement d’une conception totalitaire ou exclusivement communautaire de la société qui s’est faite par réaction. Il était donc naturel que, dans une réaction simultanée contre les erreurs totalitaires et individualistes, le concept de la personne humaine, incorporée en tant que telle dans la société, soit opposé à la fois à l’idée de l’État totalitaire et à celle de la souveraineté de l’individu.

Selon Maritain, il fallait distinguer une philosophie sociale “centrée sur la dignité de la personne humaine” de “toute philosophie sociale centrée sur la primauté de l’individu et du bien privé”. Il faut noter ici que Maritain ne considérait pas les mots individu et personne comme des synonymes. Où “individualité” signifie “le pôle matériel”, où “l’individu devient le centre de tout”, “personnalité” signifie “le pôle spirituel, la personne, source de liberté et de générosité”.

Ainsi, une société individualiste est illustrée par l’atomisation sociale, l’aliénation et une mentalité de chien-mangeur, alors même qu’une société basée sur la personne est, comme Maritain le voyait dans le meilleur des cas en Amérique, “une multiplicité grouillante de communautés particulières, de groupes auto-organisés, d’associations, de syndicats, de sodalités, de confréries professionnelles et religieuses, dans lesquelles les hommes unissent leurs forces les uns aux autres au niveau élémentaire de leurs préoccupations et intérêts quotidiens”. Pour les Américains en particulier et le monde en général, Maritain a recommandé que “le mythe de la démocratie de l’individu” cède la place à “la démocratie de la personne”.

Malgré l’opposition de Maritain aux tendances aliénantes de l’individualisme, certains l’ont accusé d’être lui-même un individualiste libéral. Dans un des résumés les plus succincts de sa pensée, “La personne et le bien commun”, Maritain défend sa lecture de l’Aquin auprès de critiques potentiels, tels que Charles de Koninck et d’autres thomistes rivaux de l’école de Laval. L’enjeu du débat de Maritain avec les lecteurs alternatifs de Saint Thomas, qui mettaient davantage l’accent que Maritain sur le bien commun, était “le message même de la sagesse chrétienne dans son triomphe sur la pensée hellénique et sur toute autre sagesse païenne, désormais renversée de leur domination”. Car “Saint Thomas d’Aquin, suivant le précédent établi par Albert le Grand, n’a pas repris la doctrine d’Aristote sans la corriger et la transfigurer”, note Maritain. Il poursuit en citant l’article “A la défense de Jacques Maritain”, écrit par l’un de ses partisans, Ignace T. Eschmann, O.P :

Le but le plus essentiel et le plus cher du thomisme est de faire en sorte que le contact personnel de toutes les créatures intellectuelles avec Dieu, ainsi que leur subordination personnelle à Dieu, ne soient en aucune façon interrompus. Tout le reste – l’univers entier et chaque institution sociale – doit en fin de compte servir ce but ; tout doit favoriser, renforcer et protéger la conversation de l’âme, de chaque âme, avec Dieu. Il est typiquement grec et païen d’interposer l’univers entre Dieu et les créatures intellectuelles.

L’insinuation ici semble être qu’au moins certains des adversaires de Maritain se comportaient comme des hellénistes, dans la mesure où ils mettaient trop l’accent sur le bien commun et pas assez sur la personne.

Quoi qu’il en soit, l’auteur du présent article est tout à fait en accord avec l’objectif déclaré de Maritain de trouver un juste milieu entre “l’idée de l’État totalitaire” et la “souveraineté de l’individu” libérale. On peut se demander si Maritain a atteint son objectif ou si sa vision a besoin d’un traitement sérieux. Il n’est pas non plus nécessaire d’avoir une fixation quixotique sur la monarchie pour remettre en question l’importance excessive accordée par Maritain à la culture démocratique, puisque même dans le contexte américain, nous pouvons trouver certains des Pères fondateurs eux-mêmes exprimant de graves préoccupations concernant la démocratie.

De plus, la poursuite du dialogue de Maritain avec les libéraux, les gauchistes et les révolutionnaires favorables à la démocratie était si zélée qu’elle a incité son contemporain Daniel Sargent à se plaindre vivement. “Vous semblez préférer [les incroyants] aux catholiques, et avec ces gens vous avez constamment dénoncé les erreurs catholiques”, écrivait Sargent dans une lettre à Maritain. “Aujourd’hui, les gauchistes de Harvard pensent que vous êtes l’un d’entre eux, et que votre appartenance à l’Église est accessoire.” Dans son introduction à une biographie de l’homme d’État autrichien Engelbert Dolfuss, le Dr Alice von Hildebrand a accusé Maritain d’avoir “calomnié” Dolfuss pour le traitement prétendument sévère que ce dernier a réservé à un soulèvement socialiste. Hildebrand alla même jusqu’à qualifier de “trahison” la manière dont Maritain s’était retourné contre Dolfuss, dans la mesure où la condamnation de Maritain avait sapé la tentative du chancelier de fixer la souveraineté et l’indépendance autrichiennes sur des bases catholiques.

Des observations moins polémiques sur Maritain proviennent du penseur hongro-américain Thomas Molnar. Pourtant, bien qu’il ait clairement respecté Maritain en tant qu'”homme de charité”, qui s’était souvent révélé être “un penseur remarquablement sobre”, même Molnar s’est senti obligé d’ajouter que Maritain avait exprimé la philosophie catholique “non pas simplement sous sa forme orthodoxe”, mais “plutôt comme un thomisme doucement poussé vers des sympathies gauchistes”. La faiblesse fondamentale de la pensée de Maritain, soutient Molnar, est qu’à l’instar d’autres penseurs modernes, il “postule une vaste impulsion évolutive, une élévation de la conscience de l’homme qui est irrésistible”. Cette irrésistible impulsion évolutive est censée avoir donné naissance à la foi moderne en la démocratie, laissant toute personne sceptique à l’égard de cette foi – et encore moins opposée – du “mauvais” côté de l’histoire. Une telle perspective reflète la quintessence de la gestalt libérale.

Un problème peut-être encore plus fondamental concerne la tendance puritaine du XXe siècle à purger l’héritage gréco-latin de la foi chrétienne. Certes, Maritain parle à juste titre de “corriger et transfigurer” la sagesse païenne d’un seul coup, mais il parle ensuite de la “faire triompher” et de la “renverser”. Si la première expression suggère l’épanouissement et la régénération de la nature par la grâce – évoquant comme elle le dictum gratia non tollat naturam, sed perficiat thomiste – les secondes expressions ont une résonance résolument agressive et semblent s’être glissées dans le discours de Maritain par le biais de l’équivoque. “Corriger” n’est pas “triompher” ; “transfigurer” n’est pas la même chose que “renverser”. De même, il convient de noter que Maritain compte l’expression “grec et païen”, même si les deux adjectifs en question ne sont pas plus synonymes que “arabe” et “islamique”. Le Nouveau Testament est lui-même écrit en grec, après tout, et essayer de décrire dans le détail la pensée de Saint Augustin sans jamais faire allusion au platonisme revient à essayer de comprendre Dante sans faire aucune référence à Virgile. D’ailleurs, en ce qui concerne les fouilles du père Eschmann sur le paganisme, les opposants de Maritain auraient tout aussi bien pu rétorquer qu’il est typiquement gnostique et protestant de sous-estimer la signification spirituelle de la communauté, de l’autorité et des institutions.

Il est certain que nous ne devrions pas rejeter à la légère les louanges personnelles de McInerny à l’égard de cet homme, ni l’énorme et impressionnant travail de Maritain sur tous les sujets, de l’esthétique à la métaphysique. Nous ne devrions pas non plus oublier que tout au long de sa vie, Maritain s’est aligné sans ambiguïté sur le Magistère, même lorsque des déclarations telles que Humanae Vitae offensaient ses amis laïques. Même si la pensée profonde de Maritain était entièrement dépourvue de mérite – et pour être clair, rien dans cet essai n’est censé suggérer que – il serait insensé d’imputer à un universitaire solitaire la responsabilité des énormes désordres que l’on trouve actuellement dans l’Église.

En même temps, il est également vrai que l’intellectuel catholique d’aujourd’hui est en quelque sorte le descendant de Maritain. Nous pourrions donc nous tourner vers l’idéalisation de Maritain du progrès démocratique mondial pour trouver une explication partielle à certains comportements bizarres de certains intellectuels catholiques déconnectés. Je fais ici référence à ceux qui ont torturé l’éthique chrétienne pour obtenir des réponses politiquement opportunes concernant la guerre préventive en Irak, qui se sont précipités pour condamner les étudiants catholiques de Covington et qui sont beaucoup plus prompts à s’allier aux enclaves musulmanes émergentes en Occident qu’à reconnaître les inquiétudes légitimes de leurs propres coreligionnaires de la classe ouvrière concernant la mondialisation et l’immigration de masse.

Si nous voulons honorer l’audacieux esprit d’enquête de Maritain, nous devons au moins envisager la possibilité que certains aspects de son influence aient contribué à la distorsion de la pensée thomiste, ainsi qu’à la cooptation d’authentiques idéaux catholiques par l’idéologie mondialiste. Selon les mots d’un érudit, Maritain aspirait à “articuler un thomisme actualisé qui soit acceptable pour les modernes”. Pour beaucoup d’entre nous, il semble que ce compromis avec la modernité des Lumières ait pu exiger un prix trop élevé.