L’épreuve mondiale du coronavirus : les débuts d’un temps nouveau ?

L’épidémie de coronavirus que subissent particulièrement une province de la Chine et différents foyers naissant dans le monde fait réfléchir les chrétiens sur sa cause, sa signification et l’espérance que nous pouvons avoir en ces temps qui sont particuliers. Sans être alarmiste, il est important d’interpréter comme nous invite à le faire le Seigneur les signes des temps. Ce qui frappe immédiatement l’esprit, c’est la révélation de grande faiblesse des structures économiques mondiales et dans le même temps celle de l’illusion d’un monde idéal qui pourrait se faire sans Dieu, fondé sur une économie puissante mondialisée. Tout d’un coup, « en une heure de jugement »[1] l’homme moderne s’aperçoit que la confiance dans les États nations, dans les grandes entreprises, dans le système économique mondial n’est pas assurée. En quinze jours, les ventes de voiture ont baissé de 90 % en Chine, des milliers de chaînes d’approvisionnement ont été rompues et de plus en plus, paraît difficile une reprise économique prochaine de la deuxième puissance mondiale assurant près de 15 % de l’économie planétaire. Comme si le Seigneur disait : « l’activité économique de ce monde moderne repose sur du sable, sur une technique idolâtrée mais qui ne peut pas sauver l’homme ni se sauver elle-même ».

La propagation de ce virus semble comparable à cette petite pierre dont parle le livre de Daniel qui brise soudainement une statue de bronze et de fer au pied d’argile[2]. Par analogie, elle pourrait aussi exprimer un écroulement de fonctionnements nationaux et de grands dynamismes sociétaux reposant non pas sur le primat de l’homme et de Dieu mais sur le fer et le bronze de la machinerie d’une économie mondialisée. Un monde fondé sur le travail total, le tout économique et le sans-Dieu est-il en train de s’effondrer ? L’avenir le dira, mais plus rien ne sera jamais comme avant : chacun saura qu’il ne peut mettre sa confiance et son espérance dans un monde se fondant sur la recherche d’une croissance économique sans fin.

Notre propos se veut objectif et en même temps rassurant car comme chrétiens nous savons que nous avons « déjà la victoire »[3] grâce à Celui qui nous a tant aimés. Il possède aussi un certain regard prophétique au sens d’une tentative de lecture dans l’Esprit de l’actualité internationale à partir de la parole de Dieu. Il s’articulera en trois parties : le kairos de cette épidémie, le jugement de la Chine, le jugement des nations. La conclusion donnera l’espérance que nous pouvons avoir.

Lorsque nous parlons de jugement sur une ou des nations, nous n’entendons pas un châtiment divin, au sens positif que nous pourrions avoir, mais d’abord une certaine intervention de Dieu sur une période donnée et sur un ou des pays donné(s) en vue d’instruire et de corriger. Nous verrons plus loin quel sens plus précis nous pouvons donner à cette notion.

I – Le Kairos de cette épidémie

Les Grecs distinguaient deux temps comme nous chrétiens. Le temps chronos, celui qui s’écoule, linéaire, normé, à l’image du Dieu Chronos qui dévore ses enfants car il est inéluctable. Ce temps est celui qui caractérise tout à fait le temps mathématique de l’économie mondiale par lequel il est possible de faire des projections de toute sorte pour l’avenir économique du monde. Le temps kairos est le temps qui marque l’arrivée d’un évènement fondamental : en quelque sorte l’évènement devient temps car il marque une coupure nette, un changement fondamental d’horizons qui détermine un certain « vivre ensemble ». La découverte de la roue, de l’Amérique, celle de l’effet du transistor, le choc des deux guerres mondiales sont des temps de kairos car ils marquent des étapes de l’histoire de l’humanité. Nous ne parlons pas dans notre propos d’une fin des temps mais de l’entrée dans un nouveau temps.

Quelles sont les raisons qui expriment ce temps de kairos que nous vivons ? Tout d’abord, l’économie mondiale vit un tsunami comme il ne s’en est jamais vu depuis des dizaines d’années[4]. Non seulement la production et l’activité commerciale de la Chine se sont effondrées mais aussi celles de milliers d’entreprises dans le monde. L’Italie vient d’être placée tout entière en quarantaine. Ce 9 mars a été mentionné dans les médias l’existence d’un krach boursier et pétrolier sans précédent. Il ne faut pas s’imaginer que le dynamisme de l’économie mondiale repose comme au début du XXème siècle sur des capacités de production internes à chaque entreprise, mais plutôt sur des processus interentreprises et inter-mondiaux qui constituent à la fois sa force et sa faiblesse. Démarrer ces processus, ces chaînes d’approvisionnement dans une complémentarité organique avec un leadership bien procédurier a permis de décupler d’une manière quantitative mais aussi qualitative l’ensemble de la production mondiale. La force de ces dynamismes repose sur l’ingénierie de mise en place organique et fiabilisée au cœur de chaînes de production mondialisées qui les ont constitués. C’est précisément ces process qui ont été atteints et qui prendront des mois voire des années pour retrouver leurs niveaux d’avant-crise. Mais plus grave encore, cette crise économique sera une crise d’investissement car elle devient une crise de confiance dans la capacité de la Chine à assurer la stabilité ne serait-ce que matérielle des chaînes de production mais aussi de vente. On peut s’attendre à une frilosité très grande pour investir et prêter de l’argent car lorsque le rendement des usines et des immeubles ne peut plus être garanti, peu voudront prêter. Le problème de l’épidémie du coronavirus en Chine est qu’il est le deuxième épisode douloureux après celui du SRAS en 2003 et tout le monde s’interroge pour savoir ce qui pourrait prémunir d’une épidémie encore plus grave ? La confiance dans les capacités de la Chine est irrémédiablement ébranlée et par elle, celle de l’économie mondiale. Un des signes directs de cet effondrement économique mondial est la baisse de vente de voitures de 90 % en Chine la deuxième quinzaine de février et d’une manière générale, seules 30 % des entreprises ont repris leurs activités au 25 février. Les compagnies aériennes ont déjà estimé à plus de 30 milliards de dollars le manque à gagner, alors que Standard Chartered, un cabinet d’audit international, estime que 42 % du PIB de la chine pourrait être atteint par le coronavirus[5]. Enfin, il ne faut pas oublier le caractère paradigmatique de la vie économique d’une société comme l’étymologie du mot l’indique pour comprendre le kairos économique actuel. L’oikounomia signifie la loi de la maison pour que chaque personne puisse bien vivre : elle a un lien direct avec la vie concrète des personnes et, dans son organisation, porte les différentes aspirations sociales, les valeurs, les histoires de la maison. Voir un système économique chinois se modifier, c’est voir nécessairement l’ensemble des lois de la maison Chine remises en cause et être remises à plat pour le pire peut être mais aussi peut être pour le meilleur.

Le temps de kairos s’exprime aussi par l’effet de stupeur engendré par ces millions de personnes mises en quarantaine. La province de Hubei correspond à peu près au 1/3 de la taille de la France, province totalement confinée. Les services de santé chinois considèrent la situation comme une situation d’état de guerre. Des dizaines de villes de plus d’1 M d’habitants ont vu également leurs déplacements réduits. Hong Kong s’est barricadé. Cet arrêt soudain des mouvements de millions de personnes semble exprimer symboliquement l’arrêt d’un temps chronos auquel nous nous sommes tous accoutumés comme rythme de vie quotidien. Car dans notre société moderne, si le temps subi est celui du chronos, il a son double dans l’ordre vital qui est celui de la capacité de pouvoir vivre le maximum d’expériences en des temps les plus réduits possibles grâce aux transports et à l’hyper-connectivité. Tout d’un coup, les transports automobiles, ferroviaires, maritimes, aériens s’arrêtent pour des millions de personnes interrompant sorties de toutes sortes, loisirs, voyages à l’étranger, course effrénée aux parcs d’attractions,… Il est à prévoir que des zones de quarantaine s’étendent dans de nombreux pays, seule manière efficace de lutter contre la maladie. Tout d’un coup la spirale de l’accélération sociale mise en évidence par le sociologue Hartmut Rosa[6] s’est brisée. À la violence paradigmatique de cette spirale vient s’opposer la violence d’un temps kairos qui fait interrompre en même temps, les trois composantes de celle-ci : accélération de la technique, du rythme de vie, et de l’évolution des formes sociales contraignantes, qui se stimulent entre elles. Il fallait qu’un évènement spécial puisse les interrompre en même temps : c’est ce que fait le coronavirus d’une manière qui frappe les esprits. L’immobilité des personnes placées en quarantaine signifie symboliquement l’arrêt du temps-chronos pour entrer dans l’immobilité d’un kairos. On peut s’interroger en outre sur l’apport du sens biblique du mot quarante qui signifie dans le cadre de la notion de quarantaine un temps de passage, de signification à venir, de temps laissé par Dieu pour la réflexion personnelle et un changement de comportement. Ceux qui sont ainsi confinés seraient poussés à une réflexion profonde sur leur vie. Mais ce temps est-il par ailleurs respecté selon la sagesse des anciens ? En effet, des quarantaines se sont transformées en des temps de deux semaines dans plusieurs pays, comme si le chronos voulait empêcher le kairos. L’effet de stupeur vient du contraste entre un monde ultra-connecté, de la mobilité avec un monde où la mobilité est réduite à rien. Finalement, ces mises en quarantaine semblent inviter le monde à passer de la finalité du temps chronos à celle d’un temps plus humain que représente la notion de « lieu » : de la finalité d’un monde à conquérir à celle d’un appel à l’enracinement représenté par la maison. Cette question de la signification du passage du temps chronos au « lieu », imposé par les mises en quarantaine, est fondamentale ! Ces mises en quarantaine semblent constituer un appel : l’homme est invité à réinvestir l’espace : celui de sa maison, de sa ville, de son corps car c’est dans un espace à taille humaine favorisant la relation avec les autres et avec soi-même que l’homme peut se reposer les questions fondamentales sur le sens de sa vie. C’est aussi dans cet espace plus limité que la densité de la vie humaine peut s’exprimer le mieux non dans une course économique en avant parfois mortifère dans un espace illimité qui est le monde. La société moderne a fait passer l’homme de son enracinement dans un « lieu » aux virtualités expérientielles du chronos, qui s’est présenté de fait comme un nouvel-espace.

Enfin, la signification de kairos apparaît à travers l’ébranlement possible d’un pays qui apparaissait dans ses structures comme inexpugnable. La Chine communiste venait de fêter l’année dernière ses 70 ans, temps là aussi biblique pour marquer un changement. Les derniers contemporains de l’ancien système et de la révolte de 1949 qui ont fondé dans le sang la révolution sont sur le point de partir et n’ont plus la force de véhiculer ce qui a fondé leur combat. La Chine, c’est deux fois la taille du continent européen, vingt fois la population de la France, c’est plus de 90 millions de personnes qui adhèrent au parti communiste, mais surtout ce sont toutes ces ramifications du parti qui la structurent sur le plan judiciaire, économique, politique, culturel. Quand l’économie d’un pays va croissante, on peut se permettre d’accepter des répressions de liberté car le bien-être et le confort sont assurés ou promis : c’est au fond le bien premier que recherchent des personnes et c’est ce qui a permis à la Chine de tenir depuis plus de 30 ans après la Chute du mur de Berlin. Elle a atteint un niveau de PIB équivalent à près de 800 dollars par mois par personne. Progrès économique spectaculaire au prix de sacrifices humains certes, mais qui a sauvé la Chine actuelle, un peu comme la vitesse d’accélération d’un vélo l’empêche de tomber. Si les instances de la Chine se veulent rassurantes, il est à prévoir une crise économique sans précédent en Chine continentale, favorisée aussi par les remises en question des investissements de multiples d’entreprises étrangères. Les économistes rappellent qu’un tiers des entreprises chinoises ont moins d’un mois de réserve financière, un autre tiers entre un mois et trois mois, un autre tiers dispose de plusieurs mois. Si l’épidémie n’est pas maîtrisée[7] dans les trois prochains mois, c’est le crash assuré. Or, de plus, un kairos de perte de confiance dans la parole même du parti peut être mis en évidence. Les dernières années, notamment depuis l’arrivée de Xi au pouvoir, la parole du chef du parti communiste a été substantifiée à la manière confucianiste d’un chef du pays ayant reçu un mandat du Ciel. Or, les autorités n’ont pas été transparentes et ont menti aux origines mêmes du développement du Virus. Comme le titrait un article de la presse, Wuhan est-il le Tchernobyl chinois qui sapera définitivement la confiance dans le parti unique et entraînera sa chute ? Ceci a fait ressortir sur les réseaux sociaux chinois des millions de commentaires négatifs à l’égard d’un système qui, pour des raisons politiques et de répression idéologique des libertés, a fait taire la vérité qu’exprimait pourtant un pôle de médecins plus d’un mois avant la fermeture de Wuhan. Kairos il y a pour la Chine, car c’est le comportement irresponsable d’un parti qui est remis en cause massivement et publiquement par une partie du peuple. La mort tragique du lanceur d’alerte Li Wenliang est vue en Chine comme la mort symbolique d’une personne qui donne sa vie pour que le système change. Mort car il n’a pas pu parler à temps : mort pour que la parole soit libérée. La crise économique sans précédent de la Chine entraîne un test d’envergure pour les dirigeants chinois car leur légitimité reposait en grande partie sur le développement économique. Un crible est passé sur la Chine, un filet de quarantaines qui semble signifier un certain avertissement divin d’un possible effondrement du système politique.

II – Le jugement de la Chine.

1) La notion de jugement

Dans la parole de Dieu, le jugement divin est d’abord attaché à des personnes concrètes. Dieu ne cesse de nous juger en permanence car sa grâce se donne à la mesure de la reconnaissance de nos pauvretés et de nos actes spirituels et de charité. Aussi, la notion de jugement se fonde-t-elle d’abord ici : lorsque l’homme se tourne vers Dieu, il est béni de lui, lorsqu’il s’écarte de lui, il se détourne lui-même de Sa bénédiction. Ainsi, la Bible rappelle que la mort est entrée dans le monde à cause du péché : ce n’est pas Dieu qui a fait la mort mais l’homme qui s’est puni lui-même en se coupant de cette grâce corporelle de vie sans fin qu’il avait reçue avant le péché originel. Aussi, dans cette circonstance originelle de l’histoire du salut, lorsqu’on parle d’un châtiment ou d’une punition divine, il faut surtout entendre que l’assistance de Dieu s’est retirée. Le mal est une absence de bien et n’existe pas par lui-même. Lorsque Dieu nous corrige personnellement au cours de notre vie ou à sa fin, il ne nous envoie pas de mal, il diminue le déploiement d’une certaine assistance qui ne s’identifie pas à la grâce sanctifiante. Ainsi, la maladie qui peut être attachée ou pas au péché peut apparaître comme un manque de cette harmonie initiale que Dieu donne au corps. Il n’envoie pas de maladie : celle-ci rappelle la finitude du corps et que son harmonie est un don. De plus, lorsque Dieu semble retirer un certain soutien corporel ou n’empêche pas une maladie, il le retire parfois dans un lieu où l’homme a péché pour qu’il puisse voir son péché. Ce retrait devient grâce car il est illumination. Ainsi, l’homme vieillit-il car il a refusé à ses origines de rapporter son âme et son corps totalement à Dieu mais ce vieillissement est salutaire car il le rend plus humble.

Lorsqu’on parlera d’un jugement d’une nation ou des nations, il faut toujours garder à l’esprit cette vision biblique et anthropologique du jugement personnel car Dieu n’est que bonté afin de ne pas tomber dans une vision vétérotestamentaire stricte du jugement. Ce qui peut apparaître comme un mal est un manque apparent de bien qui aurait pu se donner et un lieu d’instruction.