La liturgie et l’Église se tiennent mutuellement ou chutent ensemble

Tiré du blog  de l’association liturgique américaine Adoremus traduit par l’Association Pro Liturgia.

Il est difficile de rester indifférent à la crise ecclésiale que nous connaissons actuellement. La peine, la confusion, les questions sont en chacun d’entre nous, même si elles se présentent de façons variées suivant les personnes. Comme le faisait remarquer le cardinal Ratzinger, l’Eglise est « une entreprise toujours en cours de réforme », c’est-à-dire toujours à purifier. Mais la crise actuelle s’avère complexe et la réforme doit être menée en conséquence. Dans ce contexte difficile, il est nécessaire de parler – une fois encore – de la liturgie.

Beaucoup de fidèles pensent peut être que le sujet ne mérite pas qu’on s’y attarde : ce n’est pas quand la maison est en feu qu’on doit s’interroger sur la façon de disposer et nettoyer le mobilier ; il faut d’abord… sauver les meubles ! Devrions-nous passer notre temps et gaspiller notre énergie à parler de liturgie alors qu’il y a tant d’autres problèmes importants à résoudre, tant de décisions à prendre, de changements à mettre en œuvre ? La « belle et bonne liturgie » n’est-elle pas un luxe, quelque chose dont on pourrait s’occuper une fois le vrai travail accompli ? Qui, aujourd’hui, peut penser que le soin de la liturgie est une priorité alors qu’il y a tant d’autres choses pressantes à faire dans une chancellerie épiscopale, dans une paroisse ou dans un séminaire?

Joseph Ratzinger a un point de vue radicalement différent. Il y a quelques années, dans la préface qu’il avait faite pour l’édition en russe de ses écrits sur la liturgie, il notait : « La cause la plus profonde de la crise qui a bouleversé l’Eglise réside dans l’obscurcissement de la priorité de Dieu dans la liturgie. » Et il expliquait : « L’existence de l’Eglise dépend de la célébration correcte de la liturgie ; l’Eglise est en danger lorsque la primauté de Dieu n’apparaît plus dans la liturgie ni, par conséquent, dans la vie. » Il est important de remarquer un adjectif utilisé dans cette phrase : Joseph Ratzinger n’écrit pas simplement que l’Eglise vit de la célébration de la liturgie ; il précise qu’elle vit de la célébration « correcte » de la liturgie. Pour le dire de façon plus simple, il ne s’agit pas d’avoir des prêtres qui sachent « dire la messe » ; il faut surtout les prêtres qui sachent la célébrer « correctement ». Et Joseph Ratzinger insistait : « L’Eglise se tient avec la liturgie ou tombe avec la liturgie. Par conséquent, la célébration “correcte” de la liturgie sacrée est au centre de tout renouveau de l’Eglise. » Tout renouveau, ce renouveau que nous désirons, a son centre dans la célébration « correcte » de la liturgie. Essayons de comprendre pourquoi.

Au cœur du problème se trouve la priorité que l’on donne à Dieu et, par conséquent, à la foi. Les croyants – et le monde en général – ont besoin de trouver les occasions d’une vraie rencontre avec Dieu. Et cette rencontre se produit – ou du moins devrait pouvoir se produire – d’abord et avant tout, dans et par la liturgie sacrée qui, comme nous l’enseigne le Concile, est la source et le sommet de la vie de l’Eglise donc de notre vie et de notre mission (Sacrosanctum Concilium, n.10). Aucune autre action, aussi pressante ou intéressante puisse- t-elle être, ne peut surpasser en efficacité l’action de la liturgie, ajoute le Concile (SC, n. 9). Si nous ne rencontrons pas Dieu – et Lui seul – dans la liturgie en raison d’une célébration incorrecte, bancale au point de devenir un obstacle pour la foi des croyants, alors l’Eglise tombe. Remarquons bien que ce qui est « inapproprié » en liturgie n’est pas l’irrévérence que l’on observe occasionnellement dans certaines célébration ou l’inesthétisme de certains gestes ou de certaines églises. Est inapproprié ce qui ne rend pas Dieu transparent pour tous. Est « inapproprié » en liturgie ce qui a sa source dans un manque de foi qui finit par obscurcir la Présence divine.

En de rares exceptions, Benoît XVI a pris la parole depuis sa retraite au couvent « Mater Ecclesiae ». Il est alors toujours revenu sur cette idée : la foi est à la base de tout. En proposant une analyse lucide de la crise des abus sexuels, il a rappelé que ce qui explique ces comportements abjects est en fin de compte l’absence de Dieu. Mais Benoît XVI a poursuivi en disant que les critiques de son analyse ne font que confirmer son point de vue : les causes de la crise se trouvent bien dans la mise à l’écart de Dieu dont le nom disparaît des études théologiques et passe au second plan tant dans les homélies que les messes dominicales.

Dieu doit demeurer la priorité, maintenant plus que jamais. Un renouveau de la foi est urgent pour l’Eglise. Bien sûr, il y a d’autres problèmes complexes à gérer, et nous n e pouvons que remercier ceux qui s’engagent pour répondre à des crises aux dimensions imprévues, telles que la confusion doctrinale, les abus sexuels et la corruption financière. Mais il faut reconnaître que les solutions proposées à ces crises ne permettent jamais un renouveau long et durable au sein de l’Eglise. Car le vrai renouveau ne peut naître que de la foi : de la rencontre réelle avec le Dieu vivant qui vient à nous d’abord et avant tout dans une « authentique » célébration de la liturgie. Rien n’est plus important, rien n’est donc plus urgent que la liturgie. « L’Eglise vit de la célébration de la liturgie – nous a rappelé Benoît XVI – et par conséquent, l’Eglise est en danger dès la primauté de Dieu n’apparaît plus dans la liturgie ni, par conséquent, dans la vie. »

Comment s’engager sur cette voie d’un renouveau véritable ? Le témoignage et les enseignements de Benoît XVI peuvent nous offrir aujourd’hui des clés importantes. L’exemple qu’il nous a donné est toujours dans nos mémoires : durant ses années de pontificat, il a fait de la célébration de la liturgie une véritable priorité, promouvant plus de révérence, plus de silence, d’adoration, de solennité, de beauté, de tradition et nous laissant ainsi un important enseignement de portée mystagogique. Cet enseignement n’appartient pas au passé. Ainsi, sur la base de ses écrits, on peut dégager trois idées-clés pour un renouveau liturgique fructueux permettant d’amorcer un redressement durable de l’Eglise.

L’un des enseignements de Benoît XVI concerne l’ « équilibre », c’est-à-dire la recherche d’une véritable continuité avec la tradition. Comme on le sait, la liturgie est souvent une source de controverses et de discussions d’autant plus passionnées qu’elles opposent des personnes qui maîtrisent mal ou même pas du tout le sujet. C’est pour cette raison que même les prêtres et les évêques choisissent soigneusement d’éviter le thème de la liturgie lors de leurs rencontres et de leurs travaux. Mais, ce silence, cette fuite, peuvent-ils constituer une réponse à la question ? Le désir d’éviter les « guerres liturgiques » est-il une raison suffisante pour ignorer ce qui constitue la source et le sommet de notre vie et de notre mission ?

Une meilleure approche semble se trouver dans une compréhension équilibrée de la restauration liturgique voulue par Vatican II et de sa place dans la vie concrète de l’Eglise. Et pour cela, nous devons bien comprendre ce qu’est la « tradition » même si l’emploi de ce mot rend certaines personnes nerveuses… Benoît XVI nous dit que la tradition est comme un fleuve : une réalité vivante, toujours issue d’une source unique et toujours en développement. Elle doit rester la même mais sans jamais stagner. Le mouvement liturgique des XIXe et XXe siècles, dans sa vision originelle, avait favorisé un renouvellement nécessaire allant dans ce sens et le Concile Vatican II a vu ce renouvellement comme un « événement pneumatique », produisant alors dans la constitution « Sacrosanctum Concilium », un juste équilibre intérieur parmi les différents aspects de la réforme liturgique. Pour cette raison, le Concile Vatican II et les développements liturgiques qui l’ont suivi ne peuvent être interprétés qu’à travers « l’herméneutique de la continuité ». Toute autre interprétation conduit inévitablement à des échecs, à des drames. Le Concile a été à l’origine d’un renouveau liturgique nécessaire et équilibré. Mais, ajoutait le cardinal Ratzinger, « dans la mise en œuvre des orientations de Vatican II, il était devenu facile de briser l’équilibre du document conciliaire pour conduire la liturgie dans une direction qu’elle ne devait pas prendre. » Alors que les règles liturgiques établies à la suite du Concile étaient très clairement obligatoires, il est devenu évident que dans la pratique, beaucoup se sont écartés de ce que la constitution sur la liturgie avait demandé. Par conséquent, être aujourd’hui favorable à une « réforme de la liturgie » et dire qu’il faut changer nos façons de traiter la liturgie ne signifie pas que l’on soit opposé au Concile. En fait, une « réforme » est nécessaire pour simplement revenir à ce que le Concile a vraiment dit et voulu. Aux fidèles qui se réclament du progrès en liturgie, il faut expliquer que croire que le progrès s’est gelé dans les pratiques liturgiques des années 70 est un parfait non-sens. Le fleuve de la tradition continue de couler et un renouveau permettant de redresser son cours doit se faire dans les mauvaises pratiques liturgiques qui sont devenues habituelles dans nombre de paroisses.

Une autre clé importante permettant un véritable renouveau de la liturgie à la lumière des documents du Concile est celle de la « participation active ». « Sacrosanctum Concilium » a indiqué que « dans la restauration et la promotion de la liturgie sacrée, la participation pleine et active de tous les peuples est le but à considérer avant tout » (SC 14). Dans son ouvrage sur « L’Esprit de la liturgie », la cardinal Ratzinger a déploré le fait que, « malheureusement, le mot a très vite été mal compris pour signifier quelque chose d’extérieur entraînant un activisme généralisé, comme si le plus possible de personnes devaient faire quelque chose le plus souvent que possible. » Aujourd’hui, dans les paroisses, la compréhension déformée de la notion de « participation active » conduit à faire quelque chose coûte que coûte. Or, cette manière de comprendre la « participation active » est étroitement liée à une vision de la liturgie centrée sur nous-mêmes : désormais, ce qui importe ce sont nos préférences, nos opinions, nos goûts et nos besoins. Le cardinal Ratzinger critique ce qu’il appelle « une nouvelle approche » de la liturgie dans laquelle « les concepts de base sont la créativité, la liberté, l’autocélébration des individus et de la communauté locale ». Pour lui, cette perspective est basée sur une grave « erreur anthropocentrique » conduisant à célébrer des liturgies « élaborées entièrement pour les hommes, pour ne plaire qu’aux personnes présentes et satisfaire leurs demandes. » Dans ce cas, la liturgie n’est plus envisagée pour glorifier Dieu et sanctifier son peuple, mais pour favoriser une activité humaine centrée sur la seule communauté qui imagine ses propres façons de célébrer sa foi. L’Eucharistie, dans un tel contexte, sera considérée essentiellement comme un repas communautaire, convivial, fraternel, et non plus comme le rituel de renouvellement du sacrifice rédempteur du Christ.

Benoît XVI a été très clair sur ce qu’il faut entendre par « communauté » dans le contexte liturgique : « l’Eucharistie ne peut pas être décrite de manière adéquate par le terme “repas” communautaire ». « Parler de l’Eucharistie en termes de repas communautaire conduit à oublier que le “prix” de ce repas a été la mort du Christ. » Lorsqu’une assemblée ne voit l’Eucharistie que comme un repas, elle « se referme sur elle-même et perd la conscience du dynamisme trinitaire qui donne à l’Eucharistie sa grandeur et sa véritable nature. »

A la lumière de ces enseignements, comment retrouver la grandeur de l’Eucharistie et la grandeur de toute la vie liturgique de l’Eglise ? L’une des contributions les plus perspicaces de Benoît XVI est son idée du « sacrifice de la Parole ». Comme nous le savons, nos célébrations peuvent parfois être un peu «verbeuses», comme si tout devait être expliqué. Mais il n’est pas difficile de voir que, comme le dit Joseph Ratzinger, engager une conversation n’est pas du tout la même chose que prononcer un mot. Or, la liturgie chrétienne est la liturgie de la Parole, de la « logike latreia », du culte selon le Logos. Cela ne signifie pas que la liturgie de la Parole doive être le centre de nos célébrations, mais que le Christ, le Verbe qui s’est fait chair, est le principal agent de la liturgie : Il travaille à travers ses paroles.
Lors d’une catéchèse du mercredi, en 2012, le pape Benoît XVI avait commenté la formule employée par saint Benoît pour expliquer que quand nous prions, notre esprit doit être en accord avec notre voix. Le pape avait alors expliqué que dans la vie courante, les pensées viennent en premier, puis arrivent les mots permettant de formuler ces pensées. Mais, « dans la liturgie, c’est le contraire qui est vrai : les mots viennent en premier. Dieu nous a donné les mots qu’emploie la liturgie ; nous devons entrer dans ces mots, dans leur sens et les recevoir en nous ; et nous devons nous « accorder » à ces mots. C’est de cette façon que nous pouvons devenir des enfants de Dieu. »

Les paroles de la liturgie, tirées des Écritures et de la Tradition, doivent toujours précéder nos pensées, nos sentiments, nos dispositions : elles sont destinées à façonner nos façons de croire, de prier, de ressentir, d’agir. Plus nous entrons dans ces mots, plus nous adorons selon la Parole. Et c’est cela qui nous amène au cœur de la véritable « participation active » à la liturgie : la participation à l’action du Christ, qui est un sacrifice du cœur. Israël comprenait que le sacrifice agréable à Dieu était un cœur contrit ; Jésus a transfiguré les prières de la Pâque juive en leur donnant la portée d’ « un cœur qui ouvre la porte verrouillée: ce cœur étant son amour. Car Jésus-Christ a donné à sa mort une dimension verbale – la prière – et, ce faisant, a changé le monde. »

Plus nous prions avec les paroles de la liturgie, qui est la prière du Christ, plus nous parvenons à participer à son sacrifice. C’est une clé importante pour les prêtres qui célèbrent et président la liturgie de l’Eglise. Tout prêtre doit aider le peuple des fidèles à entrer dans les paroles de la liturgie et à offrir un sacrifice du cœur. C’est ce qui engagera les fidèles à « participer » véritablement, consciemment et activement à l’infinie richesse de la liturgie sacrée. Redisons-le : les mots de la liturgie, que ce soit ceux de la liturgie de la Parole ou ceux des autres textes de la messe, doivent toujours précéder nos pensées, nos sentiments, nos dispositions afin de façonner nos façons d’adorer, de prier, de ressentir et d’agir. Plus nous entrons dans ces mots, plus nous entrons dans un processus d’adoration selon les enseignements du Verbe de Dieu.

Une dernière clé permettant d’entrer dans le renouveau liturgique voulu par Vatican II est la beauté. C’est un point un peu compliqué, non seulement à cause de la difficulté à dépasser les préférences subjectives en matière de beauté, mais aussi parce que, parfois, il semble que certains ont peur que la vraie beauté puisse avoir toute sa place dans l’Eglise. La médiocrité de l’architecture, le misérabilisme des rituels que l’on voit et de la musique que l’on entend dans de très nombreuses paroisses engendrent un faux sentiment de sécurité dans la mesure où ils habituent les fidèles à la médiocrité. Pour nombre de clercs, la beauté semble secondaire, lorsqu’elle n’est pas simplement hors de propos ou carrément perturbatrice. Quel est le fidèle qui, après avoir supporté une célébration très quelconque, ne s’est pas consolé en disant : « Au moins le prêtre n’a pas modifié les paroles de la consécration et c’est l’essentiel » ? Mais, est-ce vraiment tout ce qui compte ? Bien sûr, nous savons que le pain et le vin seront réellement le corps et le sang du Christ même si les rites de la messe ont été bâclés. Après tout, tant que les paroles de consécration sont dites valablement… Mais quand un croyant se rend à la messe et doit, pour garder sa foi, lutter du début à la fin de la célébration pour supporter ce qu’il voit et entend, il nous faut admirer sa persévérance. Et quand un jeune qui va à la messe entend de la musique de boîte de nuit et une prédication d’une extrême platitude, quand rien de ce qu’il entend et voit ne l’inspire ni le subjugue, alors il ne faut pas être surpris que seulement 7% des baptisés demeurent pratiquants et que parmi eux, seuls 31% croient encore en la Présence réelle. La solution à cette situation ne se trouve pas – contrairement à ce que disent d’éminents théologiens – dans les méthodes catéchétiques. Car l’effondrement auquel nous assistons est d’abord le résultat de liturgies mal célébrées. La solution au redressement de l’Eglise est donc, comme l’a aussi souligné Benoît XVI, dans de véritables liturgies accomplies avec dignité et dans un contexte de beauté (qu’il ne faut pas confondre avec de l’encombrement ou de la lourdeur).

Dans son exhortation « Sacramentum Caritatis » de 2007, Benoît XVI écrivait que « la liturgie a un lien intrinsèque avec la beauté : elle est “veritatis splendor” ». Parce qu’en Jésus, nous contemplons la Beauté et la Splendeur des origines, [le soin de la beauté dans la liturgie] n’est pas seulement pur esthétisme, mais la modalité concrète par laquelle la vérité de l’amour de Dieu, manifestée dans le Christ, doit nous fasciner et nous emporter » (SCar 35). La liturgie doit donc nous mettre face à une véritable beauté : « La rencontre avec la beauté peut devenir la marque d’une flèche qui frappe nos cœurs et nous ouvre ainsi les yeux.»  Benoît XVI a offert de nombreuses réflexions sur différents aspects de la beauté liturgique que l’on doit retrouver dans l’architecture, les rites, les vêtements liturgiques…

Arrêtons-nous un instant sur trois points qui concernent la musiquePremièrement, la musique est nécessaire : « Quand l’homme entre en contact avec Dieu, la simple parole ne suffit plus. L’expérience de l’amour du divin nous pousse à chanter, comme le rappelle la célèbre formule « cantare amantis est » de saint Augustin. »

Deuxièmement, il est indispensable de pouvoir faire une claire distinction entre la musique simplement religieuse et la musique authentiquement liturgique. Les deux styles sont importants, mais ils sont radicalement différents. La musique liturgique, expliquée par le Concile de Trente, puis par Saint Pie X, puis par le Concile Vatican II et par Saint Jean-Paul II, est constituée par le chant grégorien et, à un degré moindre, par la polyphonie classique. Par conséquent, « toutes les musiques ne peuvent pas avoir leur place dans le culte chrétien. Il y a des normes à suivre, et ces normes sont dans le Logos. » Dans la musique liturgique la priorité doit être donnée à la Parole sacrée, au Logos : les mélodies doivent être parfaitement en harmonie avec les textes de la liturgie. Elles doivent comme jaillir du texte sacré pour le servir.

Troisièmement – et c’est notre dernier point – au cours des années qui ont suivi le Concile, certains compositeurs influents ont fait une distinction drastique entre la musique « impénétrable » et la musique « utilitaire ». La musique « impénétrable », ont-ils dit, est le magnifique trésor de la tradition liturgique de l’Église ; mais comme ses paroles sont en latin, les fidèles ne le comprennent pas. Par conséquent, il faut la réserver à des concerts et éviter de l’exécuter dans un contexte liturgique où, en fin de compte, ne doit être interprétée que de la musique « utilitaire », c’est-à-dire des chants si simples, que tout le monde puisse être capable de les chanter et d’en comprendre les paroles. Cette idée totalement fausse a pénétré et dominé la vie des paroisses du monde entier. A ce sujet, le cardinal Ratzinger faisait remarquer que « la recherche de ce qui était utile en liturgie n’a pas rendu les célébrations plus limpides : elle n’a fait que les appauvrir. » « Une Eglise qui n’utilise que de la musique “utilitaire” – écrivait Benoît XVI – finit toujours par tomber dans ce qui, en fait, est inutile. Une telle Eglise devient improductive car elle oublie que sa mission est bien plus élevée : l’Eglise ne doit pas se contenter de ce qui est simplement agréable et pratique. A côté des enseignements des saints, l’art produit par l’Eglise constitue la seule véritable « apologie » de son histoire. L’Eglise a pour mission de transformer, améliorer, humaniser le monde. Mais comment pourrait-elle y parvenir si elle tourne le dos à la beauté qui est si étroitement liée à l’amour ? L’Eglise doit impérativement maintenir des normes artistiques élevées : elle doit être l’endroit où la beauté est chez elle. »

Ces propos nous montrent une autre façon concrète de promouvoir le renouveau liturgique : être audacieux et viser toujours plus haut ; ne jamais se résigner au statu quo, à ce qui se fait depuis des décennies et qui a instauré une médiocrité ou une laideur que l’on pourrait qualifier de « traditionnelles » dans nos paroisses. Nous savons que la médiocrité ne produit rien : cela ne fonctionne pas ! Nous ne devons donc pas avoir peur de promouvoir et d’exiger la beauté que l’on trouve dans la tradition musicale de l’Eglise et que le Concile décrit comme « un trésor d’une valeur inestimable qui surpasse celle de tous les autres arts » (SC 112). Ceci est une déclaration d’une importance capitale : aucun autre art n’est plus achevé que la musique véritablement liturgique dont le chant grégorien constitue le sommet. C’est dans cette musique liturgique-là que nous pouvons trouver la beauté du Christ qui, d’une certaine manière « devient lui-même le chef de chœur qui nous enseigne le chant nouveau – le « canticum novum » – et donne à l’Eglise le ton et les mélodies par lesquels elle peut louer Dieu de manière appropriée et se fondre dans la liturgie céleste vers laquelle elle nous entraîne. » En parlant des chrétiens, Nietzsche avait dit un jour : « Il faudrait qu’ils chantent de plus belles compositions pour que je puisse avoir foi en leur Rédempteur ; et ses fidèles devraient avoir l’air d’avoir été rachetés ! » Il avait raison ! La célébration de la liturgie sacrée doit faire rayonner la présence du Rédempteur et, en même temps, manifester notre rédemption.

Le renouveau de la liturgie est vraiment au cœur du renouveau de l’Eglise : il est le principal moyen de restaurer la foi et de donner la priorité à Dieu. La liturgie sacrée est, en effet, la source et le sommet de notre vie et de notre mission. Non seulement parce que nous y trouvons force, consolation et grâce, mais aussi parce que nous y recevons le pardon de nos péchés. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne l’Eucharistie, comme nous le disons dans une prière contenue dans le plus ancien sacramentaire romain : « Chaque fois que nous célébrons le mémorial de ton sacrifice, nous accomplissons l’œuvre de notre rédemption. » Dans l’Eucharistie, nous recevons bien plus qu’un sympathique bien-être au cours d’un moment convivial : nous sommes rachetés. Voilà pourquoi Benoît XVI n’a jamais cessé de nous demander de nous engager dans un nouveau mouvement liturgique, « un mouvement conduisant vers la juste façon de célébrer la liturgie ». La célébration authentique, juste et soignée de la liturgie est au cœur du renouveau de l’Eglise. Il n’y a rien de plus important, ni de plus urgent que nous puissions faire pour l’Eglise, voire pour le monde. Comme l’a dit Benoît XVI aux jeunes réunis à New York, « la liturgie de l’Eglise est un ministère d’espérance pour toute l’humanité. »

D’après le Père Daniel CARDÓ

Article paru dans la revue Adoremus le 16 janvier 2020.
Traduction: Association Pro Liturgia

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Le P.  Daniel Cardó est né à Lima, au Péou, en 1975.  Membre de l’association liturgique américaine  Adoremus et membre de la société de vie apostolique de droit pontifical Sodalitium Christianae Vitae.  Ordonné prêtre en 2006, il est attaché à la paroisse de Holy Name de Denver depuis 2010.  Il est titulaire d’un Doctoral du Maryvale Institute depuis 2015 et il occupe la chaire Benoit XVI pour les Études liturgiques au séminaire Saint Jean Vianney de Denver.  Il enseigne également à l’Institut Augustine.  Il est l’auteur de nombreux ouvrages en langue anglaise dont « The Cross and the Eucharist in Early Christianity: A Theological and Liturgical Investigation » (Cambridge University Press), et « of What Does it Mean to Believe? Faith in the Thought of Joseph Ratzinger » (Emmaus Academic).

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