Mgr Athanasius Schneider réfute la thèse selon laquelle François ne serait pas pape, ou selon laquelle Benoît XVI le serait toujours

Le blog de Jeanne Smits

Face à la tentation de considérer que le pape François ne serait pas ou plus le pape du fait de déclarations ou d’actes hérétiques, ou que par des considérations intérieures Benoît XVI n’aurait pas validement renoncé au pontificat, Mgr Schneider vient de réfuter dans un texte paru en anglais sur LifeSiteNews ces deux thèses. Je vous propose ici ma traduction de son texte et vous invite à découvrir son raisonnement. – J.S.

Sur la question du pape véritable

à la lumière de l’opinion relative à la perte automatique de la charge papale pour hérésie
 
et des spéculations à propos de la démission de Benoît XVI


L’hypothèse de l’éventualité d’un pape hérétique découle du décret de Gratien (dist. XL, cap. 6, col. 146) du XIIe siècle. Selon l’opinion exprimée dans ce décret, le pape ne peut être jugé par aucune autorité humaine, à moins d’être tombé dans l’hérésie (a nemine est iudicandus, nisi deprehendatur a fide devius). Se fondant sur ce faux décret attribué à tort à saint Boniface (+754) et accepté par Gratien, les théologiens médiévaux et les théologiens des siècles suivants ont retenu comme possible l’hypothèse – mais non la certitude – d’un pape hérétique. La condamnation éventuelle d’un pape en cas d’hérésie par un Conseil des évêques dit imparfait correspond à la thèse du conciliarisme mitigé. La thèse hérétique du conciliarisme soutient qu’un Concile est supérieur au pape.

Même si – selon l’opinion qui affirme la perte automatique du pontificat pour hérésie – le jugement de la perte de la charge papale est prononcé par le pape hérétique à l’égard de lui-même, et qu’il déchoit automatiquement de sa charge sans aucun jugement de l’Église, une telle opinion contient une contradiction et contient un soupçon de crypto-conciliarisme. Car selon cet avis, le Collège des cardinaux ou un groupe d’évêques seraient obligés d’émettre une déclaration officielle sur le fait de la perte automatique de la charge papale. Selon une autre opinion, la perte automatique de la charge papale pour hérésie équivaudrait à une renonciation à la charge papale. Cependant, il faut garder à l’esprit la possibilité inévitable d’un désaccord entre les membres du Collège des cardinaux ou de l’épiscopat sur la question de savoir si un pape est coupable ou non d’hérésie. Par conséquent, il y aurait toujours des doutes quant à la perte automatique de la charge papale.

Le pape en tant que pape ne peut pas tomber dans l’hérésie formelle en ce sens qu’il prononcerait une hérésie ex cathedra. Mais selon des théologiens traditionnels renommés, il peut favoriser l’hérésie ou tomber dans l’hérésie en tant que docteur privé, et aussi en tant que pape, mais seulement dans son magistère non définissant et non définitif, qui n’est pas infaillible.

L’opinion de saint Robert Bellarmin est qu’« un pape qui est un hérétique manifeste, cesse en lui-même d’être pape et chef, tout comme il cesse en lui-même d’être chrétien et membre du corps de l’Église : par conséquent, il peut être jugé et puni par l’Église » (De Romano Pontifice, II, 30). L’opinion de saint Robert Bellarmin et d’autres opinions similaires sur la perte de la charge papale pour hérésie se fondent sur le décret fallacieux de Gratien dans le Corpus Iuris Canonici. Une telle opinion n’a jamais été approuvée explicitement par le Magistère ou soutenue par un enseignement explicite quant à sa validité doctrinale par les Pontifes romains, et ce pendant une période de temps considérable. En fait, cette question n’a pas été tranchée par le Magistère de l’Église et ne constitue pas une doctrine définitive relevant du Magistère universel et ordinaire. Cette opinion n’est soutenue que par des théologiens, et même pas par tous les Pères de l’Église depuis l’Antiquité. Cette opinion n’a pas été enseignée unanimement et universellement par les évêques et les papes dans leur Magistère constant. Ni Gratien, ni saint Robert Bellarmin, ni saint Alphonse, ni d’autres théologiens renommés n’ont affirmé au travers de leurs opinions une quelconque doctrine du Magistère de l’Église. Même certaines interventions de certains Pères du Concile Vatican I, qui semblent soutenir l’opinion de la perte automatique de la papauté pour hérésie, restent du domaine de leur opinion personnelle, mais ne constituent pas un enseignement formel du Concile Vatican I. Et même si un petit nombre de papes semblait soutenir une telle opinion (comme par exemple Innocent III ou Paul IV), cela ne constitue pas une preuve de l’enseignement constant du Magistère universel et ordinaire. On ne peut pas non plus citer le pape Grégoire XVI au secours de l’opinion de la perte automatique de la charge papale pour hérésie. Car il a soutenu cette thèse dans son livre Triomphe du Saint-Siège et de l’Église ou les Novateurs modernes avant qu’il ne devienne pape, et donc en dehors de son Magistère pontifical.

La perte automatique de la charge papale par un pape hérétique touche non seulement aux aspects pratiques ou juridiques de la vie de l’Église, mais aussi à la doctrine de l’Église – dans ce cas précis, à l’ecclésiologie. Dans une affaire aussi délicate, on ne peut pas suivre une opinion, même si elle a été soutenue par des théologiens de renom (comme saint Robert Bellarmin ou saint Alphonse) pendant une période de temps considérable. Il faut plutôt attendre une décision explicite et formelle du Magistère de l’Église – une décision que le Magistère n’a pas encore rendue.

Au contraire, le Magistère de l’Église, depuis les papes Pie X et Benoît XV, semble rejeter un tel avis, car la formulation du faux décret de Gratien a été éliminée du Code de droit canonique de 1917. Les canons qui traitent de la perte automatique d’une charge ecclésiastique pour hérésie dans le Code de droit canonique de 1917 (canon 188 §4) et dans le Code de droit canonique de 1983 (canon 194 §2) ne sont pas applicables au pape, parce que l’Église a délibérément éliminé du Code de droit canonique la formulation suivante tirée du précédent Corpus Iuris Canonici : « à moins que l’on découvre que le pape s’éloigne de la foi (nisi deprehendatur a fide devius) ». Par cet acte, l’Église a manifesté sa manière d’appréhender, la mens ecclesiae, par rapport à cette question cruciale. Même si l’on n’est pas d’accord avec cette conclusion, la question reste pour le moins douteuse. Dans les affaires douteuses, cependant, on ne peut pas procéder à des actes concrets ayant des implications fondamentales pour la vie de l’Église, comme par exemple choisir de ne pas nommer un pape prétendument hérétique ou prétendument invalidé dans le Canon de la Messe, ou encore préparer une nouvelle élection papale.

Même si l’on soutient l’opinion de la perte automatique de la charge papale pour hérésie, ni le Collège des cardinaux ni un groupe représentatif d’évêques n’a émis dans le cas du pape François de déclaration concernant la perte automatique de la charge papale, en précisant les déclarations hérétiques concrètes et la date à laquelle elles ont eu lieu.

Selon l’opinion de saint Robert Bellarmin, un seul évêque, prêtre ou fidèle laïc ne peut pas déclarer le fait de la perte de la charge papale pour hérésie. Par conséquent, même si un évêque ou un prêtre individuel est convaincu que le pape François a commis le crime d’hérésie, il n’a pas le pouvoir d’éliminer son nom du Canon de la Messe.

Même si l’on souscrivait à l’opinion de saint Robert Bellarmine, le doute subsiste dans le cas du pape François et il n’y a toujours pas de déclaration du Collège des cardinaux ou d’un groupe d’évêques, affirmant la perte automatique de la charge papale et informant l’ensemble de l’Église de ce fait.

Les catholiques fidèles peuvent moralement (mais pas canoniquement) prendre leurs distances par rapport aux enseignements et aux actes erronés ou mauvais d’un pape. Cela s’est produit plusieurs fois au cours de l’histoire de l’Église. Cependant, étant donné le principe selon lequel il faut accorder le bénéfice du doute quant à la position de son supérieur (in dubio pro superiore semper sit præsumendum), les catholiques doivent également considérer comme valables les enseignements corrects du pape dans le cadre du Magistère de l’Église, ses décisions correctes dans le cadre de la législation de l’Église et ses nominations d’évêques et de cardinaux. Car même si l’on souscrit à l’avis de saint Robert Bellarmin, la déclaration indispensable de la perte automatique de la charge papale n’a toujours pas été émise.

Le fait d’avoir recours à une « distanciation » morale et intellectuelle par rapport aux enseignements erronés d’un pape inclut également la résistance à ses erreurs. Cependant, cela doit toujours se faire dans le respect de la fonction papale et de la personne du pape. Sainte Brigitte de Suède et sainte Catherine de Sienne, qui ont toutes deux admonesté les papes de leur temps, donnent de beaux exemples de ce respect. Saint Robert Bellarmin a écrit : « Tout comme il est licite de résister au Pontife qui attaque le corps, il est également licite de résister à celui qui attaque les âmes ou détruit l’ordre civil ou, surtout, qui tente de détruire l’Église. Je dis qu’il est licite de lui résister en ne faisant pas ce qu’il ordonne et en empêchant l’exécution de sa volonté » (De Romano Pontifice, II, 29).

Pour avertir les gens du danger que représentent les mauvais enseignements et les mauvaises actions d’un pape, il n’est pas nécessaire de les convaincre qu’il n’est pas le vrai pape. Cela est lié à la nature de l’Église catholique, société visible, par contraste avec la conception protestante et la théorie du conciliarisme ou du semi-conciliarisme, où les convictions d’un individu ou d’un groupe particulier au sein de l’Église sont considérées comme produisant un effet sur le fait de savoir qui est le vrai et le légitime berger au sein de l’Église.

L’Église est suffisamment forte et possède des moyens suffisants pour protéger les fidèles contre les dommages spirituels d’un pape hérétique. En premier lieu, il y a le sensus fidelium, le sens surnaturel de la foi (sensus fidei). C’est le don de l’Esprit Saint, par lequel les membres de l’Église possèdent le vrai sens de la foi. C’est une sorte d’instinct spirituel et surnaturel qui fait que le fidèle va sentire cum Ecclesia (pense avec l’esprit de l’Église) et discerne ce qui est conforme à la foi catholique et apostolique transmise par tous les évêques et les papes, à travers le Magistère ordinaire universel.
Il faut aussi se souvenir des sages paroles que le cardinal Consalvi a adressées à l’empereur Napoléon furieux, lorsque ce dernier a menacé de détruire l’Église : « Ce que nous, c’est-à-dire le clergé, avons essayé de faire et n’avons pas réussi, vous, c’est sûr, n’y réussirez pas. » En paraphrasant ces mots, on pourrait dire : « Même un pape hérétique ne peut pas détruire l’Église. » Le pape et l’Église ne sont en effet pas totalement identiques. Le pape est la tête visible de l’Église militante sur la terre, mais en même temps il est aussi membre du Corps mystique du Christ.

Le sentire cum Ecclesia exige d’un vrai fils ou d’une vraie fille de l’Église qu’il ou elle loue aussi le pape lorsque celui-ci fait des choses justes, tout en lui demandant d’en faire encore davantage et en priant pour que Dieu l’éclaire afin qu’il devienne un vaillant héraut et défenseur de la Foi catholique.
Le précédent pape, Benoît XVI, n’est plus le pape. Il suffit de relire l’essentiel de la déclaration de renonciation du pape Benoît XVI pour se rendre compte de sa signification. Les affirmations suivantes de l’ancien pape Benoît XVI éliminent tout doute raisonnable quant à la validité de son abdication et à sa reconnaissance du pape François comme seul vrai pape : « Parmi vous, parmi le Collège cardinalice, se trouve également le futur Pape, auquel je promets dès aujourd’hui mon respect et mon obéissance inconditionnels. » (Salut de congé aux cardinaux, 28 février 2013). « J’ai fait ce pas en pleine conscience de sa gravité et aussi de sa nouveauté, mais avec une profonde sérénité d’âme » (Dernière audience générale, 27 février 2013). « Il n’y a pas le moindre doute quant à la validité de ma renonciation au ministère pétrinien. La seule condition de validité est la pleine liberté de la décision. Les spéculations sur la nullité de la renonciation sont tout simplement absurdes » (Lettre du 18 février 2014 à Andrea Tornielli, publiée dans La Stampa, 27 février 2014). Lors d’une conversation avec un journaliste du journal italien Corriere della Sera, l’ancien pape Benoît XVI a déclaré : « Il n’y a qu’un pape, c’est François. » Ces paroles de Benoît XVI ont été rapportées dans l’édition écrite du Corriere della Sera le 28 juin 2019, et annoncées par anticipation dans la version italienne de Vatican News le 27 juin 2019.

L’Église est une société visible. Par conséquent, ce qui était essentiel pour l’accomplissement de la démission de Benoît XVI n’était pas sa possible pensée intérieure mais ce qu’il a déclaré extérieurement, car l’Église ne juge pas des intentions internes (de internis non iudicat Ecclesia). Les actes ambigus du pape Benoît XVI, comme le fait de porter une soutane blanche, garder son nom, donner la bénédiction apostolique, etc., n’affectent pas le sens sans équivoque de son acte de renoncement. Nombre de ses paroles et de ses actes clairs et sans équivoque après sa démission confirment également qu’il considère le pape François, et non lui-même, comme le pape.

Déclarer que le pape François est un pape invalide, soit en raison de ses hérésies, soit en raison d’une élection invalide (pour des raisons de violations présumées des normes du conclave ou pour la raison que le pape Benoît XVI serait toujours le pape en raison de son renoncement invalide) sont des actes désespérés et subjectifs visant à remédier à la crise actuelle sans précédent de la papauté. Elles sont purement humaines et trahissent une myopie spirituelle. Toutes ces entreprises sont en fin de compte une impasse, un cul-de-sac. De telles solutions révèlent une approche pélagienne implicite pour résoudre un problème avec des moyens humains ; un problème tel, en effet, qu’il ne peut être résolu par des efforts humains, mais qui nécessite une intervention divine.

Il suffit d’examiner des cas similaires de déposition d’un pape ou de déclaration d’invalidité de son élection dans l’histoire de l’Église pour voir qu’ils ont entraîné des rivalités et des luttes entre les candidats à la charge papale.

De telles situations ont été la cause de plus de confusion dans l’Église que le fait de tolérer un pape hérétique ou élu de façon douteuse, en gardant la vision surnaturelle de l’Église et la confiance en la divine Providence.

L’Église n’est en dernière analyse pas une réalité humaine, mais une réalité divine-humaine. Elle est le Corps Mystique du Christ. Les tentatives de résolution de la crise actuelle de la papauté qui privilégient l’opinion de saint Robert Bellarmin avec sa solution concrète, ou qui se réfugient dans la théorie non prouvée selon laquelle Benoît XVI serait toujours le seul vrai pape, sont d’emblée vouées à l’échec. L’Église est entre les mains de Dieu, même en cette période la plus sombre.
Nous ne devons pas nous montrer laxistes dans la proclamation de la vérité catholique, ni dans l’avertissement et l’admonestation lorsque les paroles et les actions du pape portent clairement atteinte à la foi. Mais ce que tous les vrais fils et filles de l’Église devraient faire maintenant, c’est lancer une sérieuse croisade mondiale de prière et de pénitence pour implorer une intervention divine. Ayons confiance en les paroles du Seigneur : « Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient à lui jour et nuit, et il tarderait à les secourir ? » (Luc 18:7).

 
28 février 2020

 

+ Athanasius Schneider

 

évêque auxiliaire de l’archidiocèse de Sainte-Marie à Astana