P. Michael Weninger : les francs-maçons ne sont « certainement pas » excommuniés. Il a présenté son étude au pape et à la Curie

Le blog de Jeanne Smits

Ancien diplomate autrichien, devenu prêtre catholique deux ans après son veuvage en 2009, Michael Weninger vient de publier un ouvrage de près de 500 pages sur la franc-maçonnerie. Son objectif : « démontrer » que les francs-maçons ne sont « certainement pas » excommuniés par l’Eglise catholique, et que depuis Vatican II,  surtout, la défiance à leur égard n’est plus ce qu’elle était. Tout reposerait, selon l’auteur de Loge und Altar (« Loge et autel »), sur un malentendu : la condamnation du Grand Orient, pour des raisons politiques, qui aurait en quelque sorte déteint sur l’ensemble de la franc-maçonnerie, parfaitement compatible selon lui avec l’Eglise catholique.

Michael Heinrich Weninger, nommé en 2012  à la Commission pontificale pour le dialogue interreligieux par Benoît XVI – une petit année après son ordination en la cathédrale de Vienne par le cardinal Schönborn – a présenté son livre dans la capitale autrichienne le 12 février dernier. Il était flanqué du Grand-Maître de la Loge d’Autriche.
Lors de cette réunion, Weninger a affirmé qu’il avait déjà présenté son livre au pape, aux plus hauts cardinaux de la Curie et au cardinal Schönborn. Comment ont-ils réagi, lui demanda-t-on. La réponse fusa : « Avec bienveillance, sans exception. »
Portant clergyman et col romain, l’ancien diplomate (et conseiller de José Barroso à la Commission européenne) s’est employé à faire une distinction entre  ce qu’il appelle les maçons « réguliers » qui relèvent du patronage de la Grande Loge d’Angleterre, et les maçons européens anticléricaux et sectaires surtout actifs en France et en Italie.
Selon le site kathpress.at, l’agence de presse catholique autrichienne, Weninger a déclaré au cours de la présentation de son livre qu’au cours de ses voyages à travers le monde, il a rencontré un grand nombre de catholiques –  ils seraient selon lui quelque 2 millions à faire partie des loges liées à la Grande Loge d’Angleterre – qui lui parlaient de leurs « problèmes de conscience et troubles mentaux » liés au fait qu’ils étaient inquiets d’être excommuniés en raison de leur appartenance maçonnique.
«  Je leur répondais, la conscience tranquille, qu’ils ne l’étaient pas. »
Certes, le code de droit canonique de 1917 réservés expressément cette sanction à tout membre d’une loge quelle qu’elle soit. Mais selon l’ancien diplomate, l’absence d’un paragraphe condamnant expressément l’appartenance à la franc-maçonnerie dans le nouveau code de droit canonique de 1983 devait les tranquilliser tout à fait.
Comment concilier cette déclaration avec un document tout à fait clair publié par la Congrégation pour la Doctrine de la foi à la veille de l’entrée en vigueur du code de 1983, le 27 novembre 1983 ? Le document de la CDF, dont le cardinal Josef Ratzinger était alors le préfet, affirme ceci, avec l’approbation expresse du pape Jean-Paul II (texte intégral) :
 
On a demandé si le jugement de l’Eglise sur les associations maçonniques était changé, étant donné que dans le nouveau Code de droit canonique il n’en est pas fait mention expresse, comme dans le Code antérieur.
Cette Congrégation est en mesure de répondre qu’une telle circonstance est due au critère adopté dans la rédaction, qui a été suivi aussi pour d’autres associations également passées sous silence parce qu’elles sont inclues dans des catégories plus larges.
Le jugement négatif de l’Eglise sur les associations maçonniques demeure donc inchangé, parce que leurs principes ont toujours été considérés comme inconciliables avec la doctrine de l’Eglise, et l’inscription à ces associations reste interdite par l’Eglise. Les fidèles qui appartiennent aux associations maçonniques sont en état de péché grave et ne peuvent accéder à la sainte communion.
Les autorités ecclésiastiques locales n’ont pas compétence pour se prononcer sur la nature des associations maçonniques par un jugement qui impliquerait une dérogation à ce qui a été affirmé ci dessus, dans la ligne de la déclaration de cette Congrégation du 17 février 1981 (cf. AAS 73, 1981, p. 240-241: DC 1981, n° 1805, p. 349. Voir aussi la déclaration de l’épiscopat allemand du 12 mai 1980, DC 1981, n° 1807, p. 444-448).
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Pour Michael Weninger, cette déclaration n’a pas la même force contraignante que le code de droit canonique – même s’il a été obligé de reconnaître, au cours de sa prestation du 12 février, qu’elle a un certain poids théologique.
Pour ce faire, deux axes. L’histoire de ces derniers siècles, et celle de ces dernières décennies marquées selon l’auteur par une forme de rupture vis-à-vis des condamnations et excommunications systématiques antérieures.
Le premier consiste donc pour Weninger à minimiser le rôle de la franc-maçonnerie dans sa lutte plusieurs fois centenaire contre l’Eglise et le dogme en tant que tel.
Selon une recension de Loge und Altar publiée par le « wiki » allemand des francs-maçons, la première motivation du « conflit » était simplement la « peur de la concurrence », la crainte – infondée selon Weninger – de voir les Frères créer une « nouvelle communauté religieuse ». La recension, signée Rudi Rabe, poursuit :
« Mais le contexte des condamnations souvent massives que plusieurs papes ont prononcées contre les loges, était en fin de compte davantage motivée par des raisons politiques que théologiques. Elle a déjà commencé au début du XVIIIe siècle avec la lutte pour le trône britannique, les loges maçonniques y étant impliquées, et elle s’est poursuivie avec la peur du triptyque “liberté-égalité-fraternité” lors de la Révolution française et à l’ère napoléonienne, et a atteint son apogée au XIXe siècle avec la lutte pour l’Etat-nation italien, devant lequel l’État-église pontifical a dû céder. Soit les francs-maçons ont été accusés sans le savoir ou à tort, soit ils y ont effectivement participé, comme ils l’ont fait notamment lors du Risorgimento : la naissance de l’État italien. Sur ce front, les deux camps se sont battus sans merci avec leurs propres armes : les francs-maçons de Garibaldi avec le fusil et les papes avec leurs foudres. »
Mais selon Weninger, assure Rudi Rabe, l’Eglise s’est trompée : « la franc-maçonnerie en tant que telle n’existe pas » :
« Alors que les francs-maçons italiens mais aussi français et les grandes loges ont souvent agi contre l’Eglise politiquement et militairement (Weninger : « pseudo-francs-maçons »), contre les principes de base de la franc-maçonnerie, cela ne s’applique pas du tout à la franc-maçonnerie d’orientation anglaise. Cependant, la plupart des loges dans le monde, y compris la plupart de celles de l’espace germanophone, sont toujours orientées dans ce sens. Cette franc-maçonnerie dite régulière – voir le sous-titre du livre – est politiquement très réservée. Elle maintient une tolérance élevée et encourage également ses membres à une certaine spiritualité, qui est absolument compatible avec le christianisme. Michael Weninger en parle encore et encore dans son livre. »
On aimerait connaître les contours que donne Weninger à cette « spiritualité » qui par définition, n’est pas catholique. De très nombreuses études de la franc-maçonnerie en tant que telle, avec sa devise « Solve et coagula » – « détruis et reconstruis » – ont démontré jusqu’à plus soif son caractère initiatique, ésotérique, et surtout de société secrète en tant que telle incompatible avec la religion catholique.
Il est d’ailleurs remarquable qu’en France, ce ne soit pas ce « Grand Orient » que Weninger comme étant seul problématique qui ait poussé le plus efficacement à la mise en place de la culture de mort – contraception et avortement – puisque le Dr Pierre Simon, qui raconte tout le rôle qu’il a eu et que la maçonnerie a décuplé dans leur légalisation dans De la vie avant toute chose, était à la Grande Loge de France, réputée d’une maçonnerie classique.
On peut aussi citer le parcours de Serge Abad-Gallardo, membre de la Loge du Droit humain – rattachée à un réseau international lié à la Grande Loge symbolique écossaise – qui a attesté dans plusieurs ouvrages du caractère luciférien de la fran-maçonnerie qui devient évidente quand on y monte en grade. Les livres de ce grand converti à la religion catholique sont tous à lire, en particulier celui-ci : Je servais Lucifer sans le savoir. Il y explique par exemple comment la franc-maçonnerie en général et sa loge en particulier servaient l’avancée de la culture de mort, notamment pour imposer la légalisation de l’euthanasie.
Le deuxième axe de défense de cette franc-maçonnerie qui ne serait pas anti-catholique, en particulier parce qu’elle n’est pas laïciste – c’est aller bien vite ! – porte sur le changement d’attitude de l’Eglise catholique au cours du XXe siècle. Ici Weninger a des cordes à son arc, même s’il est obligé de minimiser pour cela le texte du cardinal Ratzinger expressément voulu par Jean-Paul II.
« Il y a eu à plusieurs reprises des approches pleines d’espoir pour une entente, mais selon le schéma de deux pas en avant et un pas en arrière », regrette l’ecclésiastique, pour reprendre les termes du chroniqueur de son livre. Le plus récent de ces « pas en arrière » étant bien sûr constitué par la Déclaration de la Congrégation pour la Doctrine de la foi.
Ici, on peut se tourner une nouvelle fois vers Pierre Simon qui dans De la vie avant toute chose mettait lui aussi en avant des rapprochements entre des responsables catholiques français et des francs-maçons, précisément au moment où la bataille faisait rage en France pour faire légaliser contraception, puis avortement.
Weninger, de son côté, estime que les temps sont de nouveau au rapprochement : lentement, parce que l’Eglise est une institution vieille « de plus d’un millénaire et demi », note étrangement Rudi Rabe dans son compte rendu.
 Celui-ci détaille les grands chapitres du livre, expliquant notamment que le « mystère maçonnique » n’a selon Weninger « rien à voir avec le mystère religieux ». Ce serait plutôt « uniquement une expérience personnelle, par l’expérience très personnelle du travail rituel, par l’intériorisation de l’expérience maçonnique ». Ces rituels, entre folklore apparemment absurde et ésotérisme délibéré, ont été démontés par de nombreux auteurs, parmi lesquels Serge Abad-Gallardo se révèle particulièrement accessible aux lecteurs d’aujourd’hui.
 Après une présentation historique de l’apparition de la franc-maçonnerie dite « spéculative » qui aurait pour objectif « l’amélioration de la société », présentation qui se veut équilibrée en parlant aussi des « excès de la franc-maçonnerie », Weninger expose ses ces condamnations successives par la papauté, l’accent étant mis sur les raisons politiques. Avec le renversement des Etats pontificaux au temps de Pie IX en point d’orgue.
Et voici donc un point central de l’argumentation, telle que la rapporte Rudi Rabe :
« Sous son successeur Léon XIII, l’encyclique Humanum Genus atteint son point culminant. Les deux parties ne se sont faits aucuns cadeau. Les attaques mutuelles et souvent malveillantes ont duré jusqu’au début du siècle, puis la tempête s’est lentement calmée. Mais, simple rappel : du côté maçonnique, seules les loges romaines se sont battues : surtout les Italiens. Mais comme les papes ne faisaient aucune distinction, leurs verdicts ont frappé tous les francs-maçons catholiques, y compris ceux de l’orientation anglaise, bien qu’ils n’aient rien à voir avec la lutte pour l’unification de l’Italie et les “guerres culturelles” françaises. »
Le XXe siècle, à compter de la fin de la première guerre mondiale et surtout, note Weninger, depuis Vatican II, a été marqué la naissance, puis l’accélération du dialogue entre ces deux parties allant vers une « réconciliation ».
Ce dialogue a été particulièrement fort à Vienne à la fin des années 1960 : le cardinal autrichien Franz König s’entretenait alors avec des francs-maçons autrichiens, allemands et suisses « dans le sillage du concile Vatican II ». Cela devait aboutir à la « Déclaration de Lichtenau » en 1970, ou les deux parties déclaraient que la franc-maçonnerie n’est pas une religion et qu’elle partage avec le catholicisme le commandement d’aimer ses frères et tous les hommes. Elle présentait l’excommunication des francs-maçons comme une « relique de l’histoire ».
L’auteur repère aussi un « dialogue particulier » en Allemagne entre 1974 et 1980. C’est à lui et à l’action du cardinal König que selon Weninger, il faut attribuer la disparition de la mention expresse de la franc-maçonnerie dans le nouveau code de droit canonique de 1983. Il consacre quant à lui de longs développements à la nature juridique de la Déclaration qui précéda d’un jour son entrée en vigueur.
Aujourd’hui, selon Michael Weninger, « le temps de la réconciliation n’a jamais été aussi favorable. »
Cela est dû selon lui au fait que sur le plan socio-politique leurs relations sont aujourd’hui beaucoup moins « conflictuelles », car les deux seraient traversées par des forces de réflexion et de réforme.
On ne s’étonnera pas d’apprendre que Georg Semler, Grand Maître de la loge d’Autriche et catholique revendiqué, ait salué l’ouvrage de Michael Weninger comme un pas important vers la réconciliation, qui devra se faire selon lui avec « un ou deux gestes officiels » pour solenniser la chose. Selon Weninger, ceci pourrait se concrétiser à travers une réunion des grands maîtres avec des représentants de l’Eglise : le pape lui-même ou le préfet de la Congrégation de la Doctrine de la foi.
Et ainsi l’Eglise ne condamnerait plus cette hiérarchie parallèle qui agit discrètement aux côtés, voire à la place des responsables politiques, administratifs et économiques visibles, héritière de gnoses diverses, moins servante de la raison comme on pourrait l’imaginer que d’antiques kabbales. Cette franc-maçonnerie revendique son action pour peser sur l’adoption de nouvelles lois. Elle hait le dogme et prétend mettre l’homme au centre, maître de son propre destin. Qu’à Dieu ne plaise.
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