Nous sommes tous modernistes maintenant

INFOVATICANAPar Carlos Esteban

L'”intégrité”, en religion, comme le “populisme” en politique, est un terme avec un clin d’œil, c’est-à-dire une étiquette qui tente de se remplir de connotations négatives sans le définir trop clairement et dont on espère que son interlocuteur ou lecteur sait, en particulier, à qui il se réfère.

Dans l’orgue de l’archevêché de Madrid, Alfa y Omega, Manuel Bru fait l’éloge d’une œuvre de Juan María Laboa intitulée “Intégrisme et intolérance dans l’Église”, en commençant par suggérer en plaisantant – nous pensons – que le pape devrait, comme son prédécesseur Pie X l’a fait avec le serment anti-moderniste, un “serment anti-intégriste”.

Je ne connais pas la vie de piété de Bru, et je n’ai aucun intérêt particulier à la connaître, mais même une simple promenade dans les paroisses devrait le convaincre qu’un tel serment serait absolument inutile, sans compter que le serment de Pie X ne semble pas avoir atteint son objectif, comme Bru lui-même le reconnaît obliquement en admettant que “en fait, nous vivons dans la post-modernité depuis plus d’un demi-siècle maintenant.

Il semble que la “post-modernité” soit quelque chose comme un tsunami ou un ouragan, quelque chose qui arrive et auquel il faut s’adapter mais que personne n’a apporté et contre lequel il ne vaut pas la peine de se battre. De plus, le faire reste “fondamentaliste”.

Bru passe ensuite en revue les supposées flambées de fondamentalisme dans l’histoire de l’Église, ce que l’auteur choisit avec un arbitraire naturel, toujours dans des exemples plus ou moins désastreux, en utilisant le terme “ad usum delphini”. Il ne lui vient pas à l’esprit qu’il n’est peut-être pas impossible que l’auteur et Brut lui-même aient pu qualifier de “fondamentalisme” l’attitude d’un Athanase, si intransigeant et pesant sur l’opinion dominante, ou d’une Catherine de Sienne, déterminée à sortir les pieds de l’eau et à chanter les louanges de tout un Souverain Pontife.

Mais en cela, comme en tant de choses – écoute attentive, miséricorde, dialogue – en vogue dans les milieux ecclésiaux, ce qui m’intéresse le plus est la faible conscience de soi des nouveaux champions de la tolérance. Je veux dire que ce n’est pas qu’ils se sont soudainement jetés dans la tolérance, comme ils le prétendent, de toutes sortes de positions éloignées des leurs, mais qu’ils ont en fait changé d’allégeance et tolèrent ce qu’ils acceptent, et acceptent ce qui est à la mode.

La preuve en est l’exemple d’un jeune prêtre à qui il reproche d’avoir des “idées claires”, avec l’intérêt qu’il y a à les confondre pour évangéliser. Celles-ci n’entrent pas dans le champ d’application de la nouvelle dispense, elles sont tout simplement intolérables. Et ils le sont d’une certaine manière, d’ailleurs, que l’Église, dans ses moments de plus grande “intolérance”, a tout fait pour éviter : juger les motifs, l’intérieur de l’âme.

Bru parle de “l’obsession d’appeler toute nouveauté du Moyen Âge hérésie ou sorcellerie”, bien que ce ne soit pas exactement au Moyen Âge que se concentre l’incendie de Bruges, mais à la brillante Renaissance, et que ce ne soit pas l’Église catholique qui soit principalement à blâmer, mais les nouveaux luthériens. Quoi qu’il en soit, cela n’a pas disparu, mais a muté en une forme plus virulente qui n’utilise pas le mot “dépassé”, hérésie, mais d’autres comme… le fondamentalisme. Avec la circonstance aggravante d’affirmer – et ici nous sommes fatigués de lire le mot dans la critique des “bons” – que ces supposés fondamentalistes sont mus, selon beaucoup, par la “haine” – un jugement très grave et imprudent – ou qu’ils ont de “sérieux problèmes”.

Bru, par contre, ne peut pas cacher le fait que ce “danger” est particulièrement présent chez les jeunes, ce qui doit être tragique pour une faction qui a usurpé la parole avec un pied près de la tombe.

Nous ne savons pas grand-chose de ce fondamentalisme. Nous ne savons pas combien il y a en elle de véritable “fondamentalisme”, dans son sens péjoratif, et combien de fidélité à la Tradition, la seule qui puisse nous faire rester unis sous un pontife qui, sans la Tradition, n’a aucune raison de suivre. Ce que nous savons, c’est que ces évêques pluralistes et tolérants, parfaitement adaptés au monde que Bru aime tant, ont présidé au plus grand exode massif de l’Église sans persécution depuis qu’elle existe. Ils disparaîtront, mais ils pourront inscrire sur leur plaque cette épitaphe : “Au moins, nous n’avons jamais été fondamentalistes”.

Voici l’article de Manuel Bru dans Alfa y Omega :

Après la lecture de ce livre, on a l’idée de proposer au Pape de promulguer le changement, là où il se fait encore, du serment anti-moderniste à un serment anti-intégrationniste car, évidemment, le plus grand danger pour l’Église aujourd’hui n’est pas le modernisme (en fait, nous vivons dans la post-modernité depuis plus d’un demi-siècle), mais la résurgence spectaculairement virulente de l’épidémie fondamentaliste.

Comme l’explique le professeur Laboa dans ce livre, la tentation fondamentaliste a accompagné l’Eglise depuis le début : la prétention d’imposer la tradition juive aux chrétiens païens au premier siècle, la dureté envers les chrétiens laxistes et le soutien au martyre dans les premières persécutions, l’obsession de qualifier toute nouveauté au Moyen Âge d’hérésie ou de sorcellerie, les accusations mutuelles séculaires d’hétérodoxie entre l’Orient et l’Occident, le fondamentalisme catholique qui a accompagné une grande partie des campagnes de l’Inquisition, ou le mépris des cultures indigènes dans la rencontre avec le Nouveau Monde. Et surtout, de ce que le professeur Laboa est un expert reconnu en tant qu’historien, le fondamentalisme du XIXe siècle, en particulier en Espagne, lorsque “l’anéantissement brutal et abrupt de l’expérience libérale de Cadix et la réaction radicale du Triennat et de l’époque de Mendizabal ont mis fin à la possibilité d’un catholicisme libéral espagnol, centré et équilibré, contrairement à d’autres pays européens, qui étaient plus sensibles et équilibrés dans leurs réactions”. Dans ce livre, il parle du fondamentalisme dans l’histoire du christianisme, du fondamentalisme et de la religiosité dans l’Espagne contemporaine et des conséquences de l’attitude fondamentaliste, pour terminer par une réflexion finale sur l’intolérance et le fondamentalisme.

Le livre conserve la plus grande rigueur historique. La lecture du passé nous est présentée comme une façon de comprendre le présent. Dans ce cas, celui du nouveau fondamentalisme qui revient, celui de ces dernières années, qui résiste à la fois à la compréhension de la communion ecclésiale comme unité dans la pluralité (et non comme uniformité), et à l’intégration de la présence de l’Église dans le pluralisme religieux de la société.

Une anecdote m’est venue à l’esprit : un ami m’a raconté que, parlant avec un évêque, il lui avait dit qu’il avait eu une longue conversation avec un de ses plus jeunes prêtres. A la fin, il avait conclu que ce qui identifiait le style de celui-ci, comme de tant d’autres jeunes prêtres, c’était qu’il “avait des idées très claires. Lorsque mon ami a vu un soupçon d’ironie sur son visage, il a demandé : “Qu’est-ce que cela signifie ? Ce à quoi l’évêque répondit : “Quel dommage, n’est-ce pas ? Puis il a expliqué qu’il n’est pas mauvais d’avoir des idées très claires au milieu de tant de confusion et de relativisme. Le malheur est que certains utilisent leurs idées claires pour corriger leurs interlocuteurs comme s’ils étaient des imbéciles, pour répondre avec intransigeance aux doutes, pour défendre une pastorale réactive, finalement anti-pastorale, au lieu d’une pastorale proactive face à la société et à la culture actuelles.

C’est le fondamentalisme qui revient, tant chez les clercs que chez les laïcs, qui se laissent emporter par les intérêts économiques et les préjugés idéologiques de ceux qui veulent mettre un terme au pontificat de François et à sa proposition de culture de la rencontre.