Un holocauste de proportions bibliques

Peu après le débarquement en Normandie, Roosevelt et Churchill discutent de l’avenir de l’Allemagne lors de la deuxième Conférence de Québec du 11 septembre 1944 et signent un projet élaboré sous la direction du juif américain Henry Morgenthau Jr, secrétaire du Trésor, et de son adjoint Harry Dexter White. Ce Suggested Post-Surrender Program for Germany, destiné à « empêcher l’Allemagne de déclencher une troisième guerre mondiale, projette de transformer l’Allemagne en un pays essentiellement agricole et pastoral », en démantelant et en transportant vers les pays alliés « toutes les installations industrielles et les équipements non détruits par une action militaire » et en exigeant le « travail forcé allemand hors d’Allemagne ». La révélation de ce « Plan Morgenthau«  insensé par le Wall Street Journal (23 septembre) a poussé les nazis dans une mentalité de lutte à mort désespérée et de rage contre les Juifs12.

Entre-temps, en 1944, un nouvel effort de l’administration Roosevelt pour ouvrir les frontières des pays alliés aux réfugiés juifs fut de nouveau avorté par les sionistes américains. Lorsque Morris Ernst, envoyé par Roosevelt à Londres pour discuter du projet, revint avec l’accord britannique d’accueillir 150 000 réfugiés, Roosevelt fut satisfait : « 150 000 à l’Angleterre – 150 000 pour faire pareil aux États-Unis – 200 000 ou 300 000 ailleurs et nous pouvons commencer avec un demi-million de ces opprimés. » Mais une semaine plus tard, Roosevelt annonça à Ernst l’abandon du projet « parce que le leadership juif dominant de l’Amérique s’y opposera ». Les sionistes, dit Roosevelt, « savent qu’ils peuvent récolter d’énormes sommes pour la Palestine en disant aux donateurs : « Il n’y a pas d’autre endroit où ce pauvre Juif puisse aller ». Mais s’il y a un asile politique mondial, ils ne peuvent pas lever leur argent. » Incrédule, Ernst a fait le tour de ses contacts juifs. Il écrivit dans ses mémoires que « des dirigeants juifs actifs m’ont dénoncé, ont ricané et ensuite m’ont attaqué comme si j’étais un traître. Lors d’un dîner, j’ai été ouvertement accusé d’avoir favorisé ce plan d’immigration plus libre [aux États-Unis] afin de saper le sionisme politique »13.

Les mêmes Juifs qui avaient tant fait pression jusqu’aux années 1930 en faveur d’une immigration juive sans restriction aux États-Unis voulaient maintenant que les Juifs restent piégés en Allemagne, jusqu’à ce que les survivants puissent être forcés à immigrer en Palestine.

Comment, sinon, pourraient-ils capitaliser sur un bilan du génocide juif ? Depuis que Theodor Herzl a utilisé l’affaire Dreyfus comme tremplin pour le sionisme, il était entendu que « l’antisémitisme est une force motrice qui, comme la vague du futur, amènera les Juifs vers la terre promise », comme Herzl l’a écrit dans son journal. « L’antisémitisme s’est développé et continue de croître – et moi aussi. »14 Logiquement, la force motrice sera proportionnelle à la violence de l’antisémitisme, c’est-à-dire au nombre rapporté de ses victimes et à l’horreur graphique de leur destin.

Les bons Juifs des Nazis

Les Juifs qui ont le plus souffert sous l’Allemagne nazie n’étaient pas les Juifs sionistes. Les Juifs sionistes étaient considérés par les nazis comme les bons Juifs15. Et pour de bonnes raisons : ils applaudissaient les Lois de Nuremberg de 1933, et protestaient contre le boycott économique imposé par les Juifs américains. La Fédération Sioniste d’Allemagne a adressé un mémorandum au « Nouvel État Allemand » (daté du 21 juin) condamnant le boycott, et exprimant sa sympathie pour l’idéologie Nazie :

Notre reconnaissance de la nationalité juive assure une relation claire et sincère avec le peuple allemand et ses réalités nationales et raciales. Précisément parce que nous ne voulons pas falsifier ces principes fondamentaux, parce que nous aussi, nous sommes contre le mariage mixte, nous sommes pour le maintien de la pureté du groupe juif et nous rejetons toute atteinte dans le domaine culturel. La réalisation du sionisme ne peut qu’être compromise par le ressentiment des Juifs à l’étranger contre le développement allemand. La propagande de boycott – telle qu’elle se poursuit actuellement contre l’Allemagne de bien des manières – est essentiellement anti-sioniste.16

Joachim Prinz, futur président du Congrès juif américain, a écrit dans son livre « Wir Juden » (« Nous les Juifs ») publié à Berlin en 1934 :

Nous voulons que l’assimilation soit remplacée par une nouvelle loi : la déclaration d’appartenance à la nation et à la race juives. Un État fondé sur le principe de la pureté de la nation et de la race ne peut être honoré et respecté que par un Juif qui déclare son appartenance à sa propre espèce.17

Ce n’était pas seulement de l’opportunisme. Il y avait toujours eu de la sympathie entre les racialismes juif et allemand, au point que le rabbin Waton (cité plus haut) affirmait que « le nazisme est une imitation du judaïsme »18 Ce n’est pas Hitler, mais Zeev Jabotinsky qui écrit dans sa Lettre sur l’autonomie, vingt ans environ avant Mein Kampf :

Un Juif élevé parmi les Allemands pourra adopter les coutumes allemandes, les mots allemands. Il pourra être entièrement imprégné de la substance allemande, mais le noyau de sa structure spirituelle restera toujours juive, parce que son sang, son corps, son type physique racial sont juifs.  (…) Il est impossible de préserver l’intégrité nationale sans préserver la pureté raciale.19

C’est donc très logiquement que Reinhardt Heydrich, chef du service de sécurité SS, écrivit en 1935 dans « Das Schwarze Korps », le journal SS :

Nous devons séparer les Juifs en deux catégories : les sionistes et ceux qui sont en faveur de l’assimilation. Les sionistes adhèrent à une position raciale stricte et, en émigrant en Palestine, ils aident à construire leur propre État juif. (…) Le temps n’est pas si lointain où la Palestine pourra à nouveau accepter ses fils qu’elle a perdus depuis plus de mille ans. Nos meilleurs vœux ainsi que notre bonne volonté officielle les accompagnent.20

Soixante mille riches sionistes allemands ont été autorisés à s’installer avec leur fortune en Palestine dans le cadre de l’Accord du Haavara, une contribution décisive à la colonisation juive de la Palestine21 Comme Hannah Arendt l’a rappelé en 1963, « tous les postes importants de la Reichsvereinigung (l’organisation officielle des Juifs dans l’Allemagne nazie) nommée par les nazis étaient détenus par des sionistes. Cela conduisit à une situation dans laquelle la majorité non sélectionnée des Juifs se trouva inéluctablement aux prises avec deux ennemis – les autorités nazies et les autorités juives. »22 Les sionistes et les nazis étaient unis contre la notion même d’assimilation et l’abomination du mariage mixte.

Dire qu’Hitler était sioniste serait exagéré, car il a écrit en 1923 :

lorsque le sionisme cherche à faire croire au reste du monde que la conscience nationale des Juifs trouverait satisfaction dans la création d’un État palestinien, les Juifs dupent encore une fois les goyim bien sots de la façon la plus patente. Ils n’ont pas du tout l’intention d’édifier en Palestine un État juif pour aller s’y fixer ; ils ont simplement en vue d’y établir l’organisation centrale de leur entreprise charlatanesque d’internationalisme universel ; elle serait ainsi douée de droits de souveraineté et soustraite à l’intervention des autres États ; elle serait un lieu d’asile pour tous les gredins démasqués et une école supérieure pour les futurs voyous.23

Pourtant, de 1933 à 1938, Hitler considérait les sionistes allemands comme des alliés idéologiques et stratégiques dans son désir de débarrasser l’Allemagne de ses Juifs. Et il ne fait aucun doute que la plupart des Juifs morts sous le nazisme faisaient partie des Juifs assimilationnistes, ceux qui n’avaient aucune sympathie pour le sionisme et que les sionistes considéraient comme apostats et traîtres à leur race.

Cela, je crois, explique pourquoi l’Holocauste s’appelle l’Holocauste : l’idée que les juifs assimilationnistes doivent périr est profondément biblique. La notion vient directement du Deutéronome :

Si ton frère, fils de ton père ou de ta mère, ou ton fils ou ta fille, ou l’époux que tu embrasses, ou ton ami le plus intime, essaie secrètement de te séduire en disant : « Allons servir d’autres dieux » (…), tu dois le lapider à mort car il a essayé de te détourner de Yahvé ton Dieu. (…) Tout Israël, entendant cela, aura peur, et aucun de vous ne commettra de nouveau une chose aussi méchante » (Deutéronome 13:7-12).24

Et si, dans une ville, « des scélérats de ta race (…) ont égaré leurs concitoyens, en disant : Allons servir d’autres dieux », alors

vous devez passer les habitants de cette ville au fil de l’épée ; vous devez la soumettre à la malédiction de la destruction – la ville et tout ce qui s’y trouve. Vous devez empiler tout son butin sur la place publique et brûler la ville et tout son butin, offrant tout cela à Yahvé votre Dieu. Elle doit être une ruine pour tous les temps, et ne jamais être reconstruite (Deutéronome 13:13-17).

Ou, selon une autre traduction : « toute la ville doit être brûlée en offrande à Yahvé ton Dieu. »

La règle de terreur des Lévites

En termes bibliques, l’assimilation signifie « servir d’autres dieux ». Les Juifs qui cherchent l’assimilation méritent la mort, et leur mort servira d’exemple pour les autres. Quand, au IIème siècle av. J.-C., des Israélites dirent : « Allions-nous aux Gentils qui nous entourent, car depuis que nous nous sommes séparés d’eux, beaucoup de malheurs nous ont rattrapés », les Maccabées « se sont organisés en une force armée, terrassant dans leur colère les pêcheurs, et les renégats dans leur furie » (1 Maccabees 1-2), et ont établi leur théocratie asmonéenne25.

Terroriser les Juifs en les soumettant à une stricte séparation et une stricte endogamie est l’essence même de l’alliance avec Yahvé. La Torah montre que le règne de terreur de Yahvé repose sur le sacrifice des Juifs assimilationnistes et rebelles. Dans le Livre des Nombres, lorsqu’un Israélite eut le culot de comparaître devant Moïse avec sa femme Madianite, Phinées, le petit-fils d’Aaron, « prit une lance, suivit l’Israélite dans l’alcôve, et les transperça tous deux, l’Israélite et la femme, par le ventre ». Yahvé a félicité Phinées d’avoir eu « le même zèle que lui » et, en récompense, lui a donné « à lui et à ses descendants après lui, (…) le sacerdoce pour toujours », c’est-à-dire « le droit d’accomplir le rituel d’expiation pour les Israélites » (Nombres 25:11-13). Réfléchissons au fait que, selon la Bible, le sacerdoce aaronite était une récompense pour le double meurtre d’un Israélite assimilationniste et de sa femme non juive.