« Pourquoi détruire les Chinois? » Ce qu’a dit la femme asiatique au Pape François avant qu’il ne lui donne des claques.

Eric Mader – Professeur de mandarin à Taipei (Taiwan)
Clay Testament (Testament d’argile)

Tout le monde a vu la vidéo. Le 1er janvier, une catholique asiatique a saisi la main du pape François et lui a fait une demande désespérée. Le Saint-Père n’a pas apprécié qu’on lui tire la main et a commencé à donner des claques pour se libérer.
S’en est immédiatement suivie parmi les catholiques une guerre pour interpréter cet événement. Qui avait tort – le Saint-Père (qui s’est depuis excusé de son impatience) ou la femme zélée qui voulait si désespérément communiquer avec lui ?
Je pense que les deux étaient dans l’erreur. Et que le service de sécurité du pape a été négligent. Mais ce n’est pas ce qui me préoccupe ici. Parce que pour moi, qui suis un américain catholique vivant en Asie, depuis le début quelque chose de flagrant manque à cette histoire. A savoir: Que demandait la femme?
En effet, pourquoi la presse catholique occidentale s’est-elle montrée plus ou moins indifférente à ce que disait cette femme? Si la même chose s’était produite avec un homme occidental parlant de manière peu claire, et que le pape finisse par lui donner des claques, je crois qu’il y aurait eu dès le début de sérieuses tentatives pour interpréter les mots de l’homme. Mais presque personne ne s’est intéressé à cette catholique asiatique.

Et disons-le. La question a une réponse. L’enregistrement audio n’est pas si mauvais. Si l’on en croit le comportement, le ton et le langage corporel de la femme, il est clair qu’elle est désemparée. Elle demande quelque chose, et sait que son comportement est conflictuel.
J’ai passé un certain temps dessus, et j’ai peut-être partiellement résolu le mystère.


Un peu de contexte: je parle le mandarin, et j’ai une longue expérience de l’écoute des communications des locuteurs chinois en anglais et en chinois. J’ai donc reconnu tout de suite que la femme ne parle pas en chinois. Elle ne parle pas non plus en cantonais, la langue principale de Hong Kong. J’ai également vérifié avec un linguiste japonais que ce n’est pas du japonais, et (plus ou moins) vérifié que ce n’est pas non plus du coréen.
En fin de compte, j’ai conclu, et la plupart des autres sont d’accord, que la femme parle un anglais fortement accentué. Comme c’est typique pour beaucoup de gens dont la langue maternelle est le chinois, elle n’est pas très claire sur les consonnes. Ce qui présente la principale difficulté. Mais après avoir écouté à plusieurs reprises différentes versions de l’audio, certaines ralenties, je pense que j’ai peut-être les bases.

Donc : La femme se signe, en préparation. Puis elle voit que le pape se détourne et ne la saluera pas. Elle lui saisit la main et dit :

Pourquoi détruire leur foi? Pourquoi détruire les Chinois? [Cherchez] les [sentiments] chinois. [Parlez] moi !

J’ai mis entre crochets les mots dont je suis le moins sûr. Et oui, il est très difficile de la suivre. Voici un lien vers le site de Father Z avec l’audio à différentes vitesses: wdtprs.com…


Pourquoi cet appel a-t-il un sens ?

Il y a deux niveaux.

1- D’abord, la situation désastreuse de l’Église chinoise.
De nombreux catholiques chinois, qui sont restés longtemps fidèles à nos papes au mépris des autorités communistes, ont été plongés dans le désespoir à cause du récent « accord secret » du Vatican avec Pékin. Ils ont l’impression d’avoir été jetés sous un bus pour que le Vatican puisse faire des progrès diplomatiques avec Pékin, et ils voient cette nouvelle diplomatie du Vatican comme faisant partie d’une tentative malavisée et non catholique de faire de l’Église quelque chose comme des Nations Unies semi-religieuses. Celui qui est peut-être le porte-parole le plus sérieux des catholiques chinois, le cardinal Joseph Zen, est entièrement d’accord avec cette critique catholique. Profondément blessé par la politique du pape François envers la Chine et par les rebuffades personnelles qu’il a reçues, le cardinal Zen a récemment tendu la main à d’autres cardinaux.
En tant qu’observateur de la Chine et catholique, j’ai moi-même été horrifié par les détails de l’atrocité contre les droits de l’homme qu’est l’affaire des prélèvements d’organes en Chine.
La demande de la femme a donc un sens dans le contexte des relations du Vatican avec les catholiques de Chine.

2- Mais qu’en est-il linguistiquement ? C’est le deuxième élément qui doit être expliqué.
Bien sûr, il est très courant pour ceux qui ne maîtrisent pas une deuxième langue d’utiliser la phraséologie typique de leur langue maternelle. Ici, les mots anglais parlés par la femme sembleraient étranges aux anglophones, mais refléteraient des usages en chinois. C’est ce qu’on appelle le « Chinglish ».
Mon interprétation de son discours en anglais correspond-elle à ce qu’un locuteur chinois pourrait penser/dire en chinois ? Je crois que oui, plus ou moins.
Voici, encore une fois, ma transcription :

Pourquoi détruire leur foi ? Pourquoi détruire les Chinois? Cherchez les sentiments des Chinois. Parlez-moi !

Et voici le chinois que cet anglais pourrait représenter :

為何打擊他們的信仰?為何摧毀中國信徒?傾聽中國信徒的感受!請說明!

Je vais passer en revue les éléments, en vous épargnant autant que possible le vrai chinois.

a) « Pourquoi détruire leur foi ? » Cela semble aller de soi. Oui, une trahison du pape lui-même – c’est-à-dire de l’autorité même en laquelle des générations de catholiques chinois ont mis leur foi – devient un motif sérieux de désespoir dans l’Église elle-même. Beaucoup de catholiques chinois le ressentent maintenant : « Le pape se range aujourd’hui, de manière perverse du côté des autorités communistes auxquelles nous avons résisté pendant des décennies au nom du pape! »
b) Et bien sûr, « Pourquoi détruire les Chinois ?«  impliquerait : « Pourquoi permettre que l’Eglise chinoise soit détruite par les communistes ? Pourquoi ne pas montrer autant d’amour pour les fidèles catholiques chinois que vous montrez pour les fidèles catholiques occidentaux, latino-américains, européens? »
c) « Chercher les sentiments. » : Il y a beaucoup d’expressions en chinois qui utilisent une formule verbale similaire à « chercher » comme équivalent approximatif de « look for » ou « go and research (aller chercher) ». En ce qui concerne les « sentiments » dans cet usage, un Chinois le comprendrait comme équivalent à « ce que les gens pensent vraiment ». Une formule verbale courante en chinois 覺得 signifie également feel (sentir) et think (penser). Enfin, dans une culture autoritaire comme celle de la Chine, il y a beaucoup de distance entre ce que l’on dit en public et ce que l’on ressent ou pense. Ainsi, la femme voudrait quelque chose comme : « Allez étudier les pensées/ sentiments profond(e)s des catholiques chinois sur ce que vous avez fait! »
3) « Parlez-moi ! » A ce moment-là, le pape s’éloignait déjà. Ce pourrait donc être un appel à revenir et à engager la conversation. Mais une signification de l’expression littérale « Parlez-moi! » en chinois est quelque chose comme « Expliquez-vous! » C’est pourquoi, dans mon chinois provisoire, j’ai traduit ses mots dans ce sens. Oui, il y a une syllabe supplémentaire dans sa phrase anglaise, ce qui peut faire penser à certains qu’elle ne dit pas “Talk to me!” mais “Talk-a to me!” ou “Talking to me!”. Sur cette question, notez que c’est une caractéristique des locuteurs chinois avec un anglais approximatif d’ajouter un son vocal aux consonnes de fin. C’est parce que les mots chinois ne se terminent jamais sur des consonnes dures. (Par exemple, de nombreux locuteurs chinois prononceront mon nom « Eric » comme quelque chose de plus proche de  » Erica « ).

Je ne peux pas faire mieux pour donner un sens aux mots de cette femme désespérée si vraiment elle parle anglais. Je pense que c’est le cas, et je pense que je suis assez clair sur au moins certaines parties de son message. Oui, on peut prouver que j’ai tort, mais jusqu’à présent, personne n’a identifié une autre langue, et aucune autre transcription anglaise possible n’est apparue.


En tant que catholique vivant à Taïwan, une nation libre et démocratique de 23,5 millions d’habitants menacée à maintes reprises par Pékin, je suis particulièrement troublé par le sort qui est maintenant réservé aux autres catholiques en Chine. Et je reste inquiet pour la sécurité de Taïwan et déprimé par la perspective que ce pape puisse, en fin de compte, couper les liens diplomatiques avec notre démocratie taïwanaise florissante afin de se plier aux dictateurs brutaux de Pékin.
C’est une période profondément troublante pour l’Église. Si vous êtes catholiques, je vous demande de prier pour les catholiques chinois, qui sont confrontés à certains des pires problèmes.

de Benoît & moi