LE SENTIMENTALISME ET LA SENSIBLERIE EN LITURGIE UN CONSTAT ALARMANT

Pro Liturgia – parGeorges ALSWILLER Il faut le dire sans ambages : le principal venin qui empoisonne la vie ecclésiale en général et la liturgie en particulier à notre époque, c’est le sentimentalisme. Le sentimentalisme aujourd’hui s’immisce partout, s’infiltre partout, déforme tout, défigure tout. Au cours de l’immense majorité des célébrations, c’est le sentimentalisme qui imprègne les chants (plus encore lors des mariages et des funérailles), qui force l’attitude des ministres comme celle des fidèles, qui impose les choix « décoratifs », les manières de prier, de proclamer la Parole de Dieu, etc. Le sentimentalisme va parfois même jusqu’à déformer l’interprétation du chant grégorien, y compris dans les rares endroits où celui-ci est encore interprété.A la racine du sentimentalisme – qui réduit la vertu théologale de foi en un vague « sentiment religieux » – il y a cette erreur profonde voulant que l’acte de foi repose uniquement sur le « ressenti », lequel est par nature subjectif, purement émotionnel, et marqué par l’instabilité. Ce sentimentalisme envahissant est déjà ancien dans les pratiques cultuelles en Occident. Durant des siècles, l’art sacré était caractérisé par sa dimension symbolique et hiératique. Il trouvait son fondement non sur le sentiment individuel mais sur l’ordre divin objectif (qui se manifeste à travers le Cosmos et les rythmes de la nature) ainsi que sur l’objectivité des vérités contenues dans la Révélation. Cependant, dès la fin du Moyen-Âge (XIIIe – XIVe siècles) puis surtout à partir de la Renaissance, cette adhésion à un ordre « théologico-cosmique » objectif a été peu à peu relégué au second plan. Oubliant imperceptiblement mais non moins réellement l’objectivité pour faire la part belle à la subjectivité, la pratique cultuelle et l’art sacré en Occident commencent alors une irrémédiable plongée dans le sentimentalisme.
Alors qu’en Orient, à travers l’art de l’icône et la préservation du symbolisme liturgique, la foi se conservait fidèle à la spiritualité des Anciens, l’iconographie occidentale sous influence d’un humanisme païen se caractérise de plus en plus par une glorification, non pas de l’homme divinisé en Dieu et sauvé par la grâce comme dans l’art sacré traditionnel, mais de l’homme en lui-même, avec ses caractéristiques physiques naturelles, ses affects, ses sentiments. C’est bien cette glorification de la chair et de la psychè – c’est-à-dire, en fait, du sentiment et d’une certaine sensualité – qui apparaît par exemple dans certaines postures théâtrales de la statuaire religieuse.

 
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On pense ici au David de Michel Ange ou encore à certaines œuvres représentant le martyre de Saint Sébastien. Et que dire de ces doucereuses statues et peintures de l’art dit « sulpicien » ?

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Les dangers du sentimentalisme

Cet envahissement par le sentimentalisme, qui jusqu’ici s’était contenté d’influencer indirectement la spiritualité populaire par le biais de l’art religieux, va connaître à partir des années 1960 une brutale accélération.
C’est en effet un véritable tsunami de sentimentalisme qui, à partir de cette époque, va submerger puis engloutir la liturgie. Alors que les normes liturgiques rigides édictées dans le sillage de la réforme tridentine avaient jusque-là permis au rite objectif d’être maintenu et au sentimentalisme d’être contenu dans certaines limites, désormais c’est ce sentimentalisme mièvre qui va déterminer entièrement la prière liturgique, et ce jusqu’aux formes mêmes du culte.
C’est ainsi que l’on verra la disparition dans la quasi-totalité des paroisses du chant grégorien, chant théologique par excellence et que le Concile entendait pourtant réhabiliter non comme chant utilisé « pour faire beau » mais comme expression vocale comme faisant partie intégrante de la liturgie ; c’est ainsi que l’on verra la suppression arbitraire de rites, ou l’invention de nouvelles pratiques opérés sur des bases purement subjectives du « ressenti », des goûts et des émotions des ministres de l’autel ou des fidèles.
Alors qu’une foi fondée sur des principes métaphysiques et théologiques objectifs est un facteur d’unification, le sentiment, lui, par essence subjectif, partisan et individualiste, pousse au contraire à l’éclatement, à la division, au morcellement du tissu ecclésial et à vider la liturgie de son sens. C’est bien ce que l’on observe dans la plupart des diocèses aujourd’hui, dans lesquels il n’y a pas deux paroisses dans lesquelles la liturgie est célébrée de la même manière, de sorte que les notions – pourtant essentielles – de « communion ecclésiale » et de « catholicité » apparaissent désormais dans la plupart des régions comme une pure fiction faisant planer de manière permanente sur l’Eglise universelle la menace d’un schisme et d’une disparition des quatre piliers sans lesquels la liturgie ne saurait être l’expression de la foi : l’unité, la sainteté, la catholicité, l’apostolicité (cf. S. Jean-Paul II, Lettre Vicesimus quintus annus.)
Plus que jamais, il faut se poser la question : notre foi se base-t-elle uniquement sur l’émotion, le « ressenti », les « bons sentiments », ou bien se fonde-t-elle sur des réalités objectives, à savoir la théologie, le droit canonique, la liturgie, la spiritualité hérités de la Tradition et confirmées par le Magistère officiel de l’Eglise ?
Qui est le mieux placé pour déterminer les formes du culte public de l’Eglise ? Les Pères des premiers siècles, dont certains on vécu une génération ou deux seulement après la mort des derniers Apôtres, ou bien n’importe quel quidam, clerc mitré ou non, porteur d’un col romain ou non, ou « laïc en responsabilité » du début du XXIe siècle qui n’a qu’une vision très approximative, très lointaine et très déformée de ce qu’a fait et voulu le Christ ?

La véritable place de la sensibilité

Est-ce à dire que la sensibilité humaine et personnelle ne joue aucun rôle dans l’expérience religieuse ? Bien sûr que non. La sensibilité joue un rôle non négligeable dans la prière liturgique ; mais rôle dont il convient de préciser les contours exacts.
Il faut tout d’abord faire remarquer que la négation de la sensibilité que l’on peut trouver dans une autre erreur qui a fait des dégâts en liturgie, à savoir le rationalisme desséchant, est précisément ce qui provoque, par réaction, le sentimentalisme et la sensiblerie.

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Rationalisme et sentimentalisme, en apparence opposés, constituent en réalité deux fléaux qui se nourrissent l’un l’autre et forment ensemble l’attelage infernal qui, en Occident, détruit depuis plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, la liturgie. L’erreur profonde constituée par un rationalisme excessif (qu’il se cache sous les traits du rubricisme pré-conciliaire ou d’un cérébralisme progressiste) ont été déjà dénoncés par les anthropologues. C’est ainsi que Claude Lévy-Strauss affirmait en 1979 que les bouleversements liturgiques que l’on observait à l’époque donnaient l’impression « que l’on appauvrit ou que l’on dépouille la foi religieuse (ou son exercice) d’une très grande partie des valeurs propres à toucher la sensibilité, qui n’est pas moins importante que la raison. »
La sensibilité, en effet, joue un rôle, et un rôle important même. Le véritable rôle de la sensibilité personnelle consiste à permettre à la piété personnelle de se nourrir de la beauté et du sens objectif s’exprimant dans les chants sacrés traditionnels légués par la grande Tradition liturgique. Une liturgie qui serait sèche, mécanique, froide et sans beauté ne serait pas réellement et entièrement « traditionnelle » (au sens catholique du terme), quand bien même elle serait célébrée par des communautés se présentant comme « traditionalistes ». Lorsque, par exemple, on écoute avec recueillement l’introït grégorien de la Messe du jour de Noël (cliquer ici), ou celui du jour de Pâques (cliquer ici), on « ressent » d’une part que ces mélodies ne sont pas des compositions « humaines » à proprement parler, et d’autre part que la joie et la beauté de ces pièces du répertoire grégorien ont une nature théologique étroitement liée au mystère de l’Incarnation du Verbe, avec toute la dimension mystique et contemplative que cela suppose. Mais pour saisir cette joie et cette beauté, il faut vouloir « se hisser » sur un plan supérieur, surnaturel (ce dont tout le monde est capable pour peu qu’on veuille voir les choses avec les yeux de foi).

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La sensibilité est donc importante dans le sens où elle permet à chaque personne de « saisir » au plus intime d’elle-même la Beauté profonde qu’il y a dans le rite objectif qui permet la mise en œuvre d’une authentique liturgie. Cependant, ce n’est pas la sensibilité qui détermine la forme du culte. Partout où cette distinction élémentaire n’est pas faite, on transforme l’expérience religieuse en un simple sentiment subjectif ne reposant sur rien de véritablement vrai et juste dans l’ordre de la Vérité enseignée par le Sauveur.
Lorsque, au contraire, la sensibilité personnelle s’exprime dans sa juste mesure, c’est-à-dire quand elle consiste, non pas à exercer une tyrannie envahissante sur ce qui doit échapper à ses lois, à savoir le culte, mais en favorisant une attitude intérieure de réceptivité à la Vérité, alors, et alors seulement, elle permet à la vie spirituelle d’être sainement nourrie. Alors, et alors seulement, il devient possible de chanter avec le psalmiste : « Seigneur, j’aime la beauté de votre maison, et le lieu du séjour de votre gloire » (Ps. 25).

Georges ALSWILLER