Avec les armes nucléaires, assaut du catéchisme

Le nouveau compas quotidienL’intention du Pape d’actualiser le Catéchisme en déclarant immorale non seulement l’utilisation mais aussi la possession d’armes nucléaires, crée plusieurs perplexités. Tout d’abord sur le fond, parce que le Catéchisme souhaite déjà un désarmement ” général, équilibré et contrôlé “, ce qui est bien différent d’un éventuel désarmement unilatéral implicite dans la condamnation du Pape. Mais surtout, il est inquiétant qu’en un peu moins de deux ans, c’est déjà la quatrième fois que des pressions sont exercées pour changer le Catéchisme. Qui n’est pas le réceptacle des souhaits du moment, mais “l’exposition de la foi apostolique unique et éternelle”, comme l’a écrit saint Jean Paul II.

De retour de son dernier voyage au Japon, le pape François, comme d’habitude, a répondu aux questions des journalistes dans l’avion. La première a été la visite des deux villes qui ont symbolisé la Seconde Guerre mondiale, Hiroshima et Nagasaki ; le Pape en a profité pour aborder un thème résolument très important pour notre époque, à savoir l’utilisation des armes nucléaires. Soulignant que la leçon historique venant de ces deux lieux est celle d’une ” véritable catéchèse humaine sur la cruauté “, François a ensuite voulu préciser que ” l’usage des armes nucléaires est immoral, c’est pourquoi il doit aller au Catéchisme de l’Église catholique, et pas seulement l’usage, aussi la possession, car un accident ou la folie d’un souverain, la folie de l’un peut détruire l’humanité.

Quant à la condamnation de l’usage de ces armes, le Catéchisme, comme nous le verrons, en parle déjà. La nouveauté réside dans la condamnation morale de la simple possession ; une nouveauté relative, parce que le Pape en avait déjà parlé le 10 novembre 2017, à l’occasion de la conférence “Perspectives pour un monde sans armes nucléaires et pour un désarmement intégral”, affirmant que “la menace de leur utilisation, ainsi que leur possession même, doivent être fermement condamnées, précisément parce que leur existence est fonctionnelle dans une logique de peur qui concerne non seulement les parties au conflit, mais l’espèce humaine entière”.

Il est clair que la question est très délicate, précisément parce que, comme Francis l’a souligné, la possession d’armes nucléaires peut vraiment se traduire par une tragédie irréversible. Cependant, la volonté d’inclure dans le Catéchisme de l’Église catholique que la possession de telles armes soit ipso facto immorale soulève de nombreuses préoccupations.

Le Catéchisme, au § 2314, rappelant l’enseignement de Gaudium et Spes, condamne “tout acte de guerre qui vise indistinctement à détruire des villes entières ou de vastes régions et leurs habitants”. Le texte précise également que ” le risque de guerre moderne est d’offrir la possibilité de commettre de tels crimes à ceux qui possèdent des armes scientifiques, en particulier atomiques, biologiques ou chimiques “. Ceux qui possèdent des armes de destruction massive ont donc la possibilité de commettre des crimes dévastateurs, mais ils ne les commettent pas réellement.

Le Catéchisme (§ 2315) considère également que l’accumulation d’armes n’est pas un moyen de dissuasion définitif, en ce sens que ” l’armement excessif multiplie les causes des conflits et augmente le risque de leur propagation “. Le point en question est que la paix n’est pas assurée par la course aux armements ; au contraire, à long terme, une telle course risque de saper encore plus profondément la constitution d’un ordre pacifique. C’est pourquoi l’objectif proposé par la doctrine sociale est celui d’un désarmement que Jean-Paul II, dans son Message pour le 40e anniversaire de l’ONU (14 octobre 1985), décrit avec trois adjectifs fondamentaux : “général, équilibré et contrôlé”. Cela signifie que le désarmement, pour qu’il ne devienne pas une occasion de tergiverser, doit être un processus partagé qui intéresse tout le monde, qui ne crée pas de déséquilibres de pouvoir.

Un tel désarmement doit conduire à ce que l’on appelle ” le principe de suffisance, en vertu duquel un Etat ne peut posséder que les moyens nécessaires à sa légitime défense ” (Recueil, § 508). Le dépassement de ce principe de suffisance, selon le Compendium lui-même, revêt une connotation moralement négative ; cependant, l’évaluation de ce surplus dépend du contexte et doit donc se faire “à la lumière des normes internationales en matière de non-prolifération, de production, de commerce et d’utilisation des différents types d’armements”.

C’est pourquoi la position du Magistère, qui condamne clairement l’emploi des armes de destruction massive et qui, dans le même temps, rejette l’équation dissuasion=paix, est cependant extrêmement prudente pour s’exprimer sur la possession de telles armes ; la ligne tracée est celle du désarmement, mais la manière et l’ampleur de ce désarmement doivent être réduites avec prudence dans la contingence historique. C’est pourquoi le Compendium, au § 509, “se limite” à rappeler que ceux qui possèdent de telles armes “ont une énorme responsabilité devant Dieu et devant l’humanité entière”. Avoir une responsabilité sérieuse n’est pas la même chose qu’avoir une faute.

C’est pour cette raison que la proposition du pape François d’étendre la condamnation de l’utilisation d’armes de destruction massive à leur détention apparaît également comme une discontinuité et est très problématique en raison de ses répercussions concrètes. Il est intéressant de noter ce qui s’est passé à ce sujet pendant le Concile Vatican II, au milieu de la guerre froide (voir ici). Face à la proposition de déclarer immorale la possession d’armes de destruction massive, certains évêques ont soulevé le problème qu’une telle interdiction créerait des déséquilibres, qui pourraient devenir dévastateurs. La condamnation d’un Concile œcuménique de l’Église catholique n’exercerait en fait son influence que sur les États à forte composante chrétienne, certainement pas, à l’époque, sur l’URSS athée.

En effet, un changement possible dans le Catéchisme pourrait conduire – peut-être – au désarmement d’un Etat occidental : mais qu’en est-il d’Etats comme l’Iran, l’Inde, le Pakistan ? Il est vrai que l’argument de la dissuasion est fragile, dangereux et insuffisant, mais le problème demeure de considérer la situation réelle dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, avec la dynamique internationale actuelle. La recherche de la dissuasion comme instrument de paix, comme le disait Benoît XVI le 10 janvier 2006, est ” désastreuse et totalement fallacieuse ” ; cependant, l’élimination de ces armes par une seule région du monde risque de devenir un véritable détonateur. Considérer immorale la ruée vers ces armes est une chose, mais considérer immorale la seule possession, provisoire, en vue d’un désarmement “général, équilibré et contrôlé” en est une autre.

Une autre considération est nécessaire. Par cœur, c’est déjà la quatrième fois que des pressions sont exercées pour changer le Catéchisme. La première, en janvier de l’année dernière, concernait l’agression pour modifier l’enseignement du Catéchisme sur les actes et les relations homosexuelles (§§ 2357-2359). La seconde, qui a été “couronnée de succès”, a été la modification de l’article 2267 sur la peine de mort, par le biais du Rescrit du 2 août 2018 ; une modification très problématique (voir ici). La troisième demande a été faite lors du dernier Synode sur l’Amazonie, c’est-à-dire l’inclusion des péchés écologiques, avec tous les problèmes qui y sont liés (voir ici). Le dernier, pour l’instant, est celui dont nous avons parlé dans cet article.

Peut-être devrions-nous nous rappeler que le Catéchisme n’est pas le réceptacle des désirs du moment, ni l’instrument pour faire connaître les discussions théologiques et culturelles les plus “avancées”. Le Catéchisme devrait encore moins être utilisé comme un laboratoire pour concevoir des changements imperceptibles qui conduisent, lentement mais sûrement, à la modification de la foi. Le Catéchisme, comme l’écrivait Jean-Paul II dans sa Lettre apostolique Laetamur Magnopere, avec laquelle il promulguait l’éditio typica, se présente comme “une exposition de la foi apostolique unique et éternelle”, et donc aussi “comme une norme sûre pour l’enseignement de la foi”.