L’obligation catholique de résister

Le professeur de Mattei s’adresse au cardinal Muller (à gauche), à ​​l’évêque Schneider (à droite) et au p. Murray (extrême droite)

THE REMNANT – Le professeur de Mattei s’adresse au cardinal Müller (à gauche), à Mgr Schneider (à droite) et au P. Murray du groupe papal (à l’extrême droite).

Note de la rédaction : Cet exposé, un puissant appel aux armes pour les siècles des siècles, a été prononcé lors du lancement d’une nouvelle interview de l’évêque Athanasius Schneider à Rome. Le livre qui couvre tout, de Vatican II au rôle de l’archevêque Lefebvre dans la résistance et même le rôle de la franc-maçonnerie.

Au milieu du synode amazonien, le cardinal Burke et l’évêque Schneider – les deux critiques ecclésiastiques les plus francs du synode amazonien – ont collaboré au lancement d’un livre publié par Diane Montagna (une des plus traditionnelles vaticanistes catholiques de Rome) en présence des cardinaux Muller et Arinze, lors d’un événement couvert par plusieurs journalistes du Vatican de premier plan et des membres de la presse mondiale (y compris The Remnant) et auquel le Père Gerald Murray, du “Papal Posse” lui-même, a été un animateur enthousiaste. (Regardez la couverture de cet événement par The Remnant ICI)

Les gens se plaignent souvent que nous devons ” faire quelque chose ” au sujet de ce qui se passe à Rome. Eh bien, le voilà ! MJM

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L’interview de Mgr Schneider est très belle et je félicite non seulement l’évêque, mais aussi la journaliste qui, dans ses questions, a abordé tous les aspects du débat religieux contemporain. Mais je ne veux pas vous priver du plaisir de lire le livre en vous disant ce qu’il dit. Je crois que la meilleure façon de la présenter est de l’insérer dans l’horizon historique dans lequel elle a été écrite et publiée, puisqu’un Synode est en cours, qui peut à juste titre être décrit comme l’un des événements les plus dramatiques pour l’Église des derniers siècles.

Le Cardinal Burke et Mgr Schneider ont lancé un appel à la prière et au jeûne pour que le Synode sur l’Amazonie n’approuve pas les erreurs et hérésies contenues dans l’Instrumentum laboris. Et nous les en remercions. Ils ont été parmi les rares Pasteurs de l’Église qui ont brisé le silence dans lequel l’épiscopat mondial est plongé dans la crise actuelle. Ce faisant, ils ont rempli leur mandat de successeurs des Apôtres. Saint Augustin dit que ceux qui ne professent pas publiquement ce qu’ils croient ne sont qu’à moitié fidèles : “Non enim perfecte credunt, qui quod credunt loqui nolunt “[1] Non seulement ceux qui abandonnent la vérité pour embrasser l’erreur, mais aussi ceux qui ne la confessent pas publiquement si nécessaire. Pour les pasteurs silencieux dans les temps de ténèbres, comme celui dans lequel nous vivons, nous rappelons les paroles du prophète Isaïe : “Malheur à moi, car j’ai gardé le silence” (cf. Isaïe VI, 5).

Comme il le raconte dans son livre, Mgr Schneider a reçu de la Divine Providence, de la part de ses supérieurs religieux, le nom d’Athanase, et Athanase est un nom qui est certainement un modèle pour lui.

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Saint Athanase fut l’indomptable défenseur de la foi catholique contre les Ariens et les Semi-Ariens dans la terrible crise religieuse du IVe siècle. Lorsque le premier Concile œcuménique de l’Église, convoqué par l’empereur Constantin, s’est ouvert dans la ville de Nicée, en mai 325, de nombreuses erreurs et hérésies concernant les personnes de la Sainte Trinité ont circulé parmi les quelque trois cents pères conciliaires. Le grand historien des Conciles, Hefele, explique qu’à Nicée, les évêques orthodoxes étaient minoritaires. Avec Athanase et ses amis, ils constituaient la droite, ou plutôt les rangs de l’extrême droite. Arius et ses partisans formaient la gauche, tandis que le centre gauche était occupé par Eusèbe de Nicomédie et le centre droit par Eusèbe de Césarée[2].

Parmi ces positions, il n’y avait qu’une seule vraie position, une seule position catholique, celle de saint Athanase. Mais Athanase, à qui Sainte Hilaire de Poitiers attribue la plus grande influence sur la formulation du credo nicéen[3], n’était alors ni évêque, ni prêtre, ni théologien célèbre, mais seulement un jeune diacre qui avait un peu plus de 25 ans, et qui était un collaborateur d’Alexandre, évêque d’Alexandrie. Athanase ne s’est pas limité à la prière, mais a organisé, dans les coulisses, la résistance des évêques à l’arianisme. Grâce à lui, le Credo nicéen fut formulé et constitua un rempart imprenable contre l’arianisme. C’est la preuve de l’action de l’Esprit Saint dans l’Église.

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L’Église catholique est un organisme mystérieux et il est important de s’efforcer d’en comprendre la physiologie. Aujourd’hui, presque tous les médias de masse embrassent une idéologie séculariste et ne comprennent pas la nature surnaturelle de l’Église. Les différentes positions théologiques sont réduites à des positions politiques et la politique est à son tour réduite à un choc d’intérêts économiques.

L’Église a un corps visible ; c’est une société formée d’hommes vivants et dotée d’une structure juridique. Cette société rassemble tous ceux qui, ayant reçu le baptême, professent la foi enseignée par Jésus Christ, participent aux sacrements et obéissent à l’autorité établie par Jésus lui-même. L’Église, cependant, n’est pas une société comme les autres. Sa structure ne peut être comparée à celle d’une entreprise, ni à celle d’un régime politique, démocratique ou dictatorial. L’Église catholique est un Corps mystique, dont le Christ est la Tête, les fidèles en sont les membres et l’Esprit Saint l’âme. Léon XIII (Satis Cognitum) et Pie XII (Mystici Corporis), mais aussi Benoît XVI (Angélus 31 mai 2009), ont appelé l’Esprit Saint “âme de l’Église”. La présence de l’Esprit Saint demeure dans chaque âme en état de grâce, mais sa présence indéfectible demeure aussi dans tout le corps de l’Église, comme l’Esprit de vérité et de sagesse, jusqu’à la fin des siècles.

Nier l’élément humain et visible de l’Église, c’est tomber dans le protestantisme, mais nier son aspect divin et invisible, c’est assimiler l’Église à toute société humaine. Retirer de l’Église un de ces deux éléments, l’humain ou le divin, c’est le détruire.

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Les cardinaux Burke, Muller et Arinze ont rejoint des journalistes tels que Robert Royal (extrême droite), Edward Pentin, Michael Matt et Sandro Magister lors du lancement du livre de Mgr Schneider.

 

Ceux qui ignorent l’action de l’Esprit Saint sur l’Église ne pourront jamais comprendre sa réalité. Nous entendons souvent dire, par exemple, que les papes sont assistés par le Saint-Esprit, et c’est vrai. Mais tous les chrétiens, bien que de manières différentes, sont assistés par l’Esprit Saint. Par le baptême, ils reçoivent le don de l’Esprit Saint, qui est l’esprit du Christ.

Le Saint-Esprit n’assiste pas seulement les chefs de l’Eglise, mais chaque baptisé. Le plus petit des Indiens amazoniens qui reçoit le baptême est incorporé dans l’Église du Christ et est assisté par l’Esprit Saint. C’est pourquoi nous ne comprenons pas ceux qui, comme Mgr Erwin Kräutler, évêque émérite de Xingu, au Brésil, se vantent de n’avoir jamais baptisé un Indien[4].

book launch de matteiLe sacrement de confirmation perfectionne le baptême et fait du chrétien un authentique “soldat du Christ”, comme on disait autrefois : un fils ou une fille de l’Église militante qui lutte avec courage contre la chair, le diable et l’esprit du monde. Avec le Baptême et la Confirmation, le chrétien reçoit aussi une lumière surnaturelle que les théologiens appellent “le bon sens catholique” ou le “sensus fidei”, c’est-à-dire la capacité d’adhérer aux vérités de la foi par instinct surnaturel, même avant la réflexion théologique. Saint Thomas enseigne que l’Église universelle est gouvernée par l’Esprit Saint qui, comme Jésus-Christ l’a promis, “lui enseignera toute la vérité” (Jn 16, 13)[5] La capacité surnaturelle du croyant à pénétrer et à appliquer dans sa vie la vérité révélée vient du Saint Esprit.

En 2014, la Commission théologique internationale, présidée par le cardinal Gerhard Ludwig Müller, alors préfet de la Congrégation pour la Foi, a publié une étude intitulée “Sensus fidei in the life of the Church”[6] qui explique que le sensus fidei n’est pas une connaissance réfléchie des mystères de la foi comme la connaissance acquise par la théologie, mais une intuition spontanée, qui fait adhérer ou rejeter à la vraie foi la religion.La foi des fidèles, comme la doctrine des pasteurs, est influencée par l’Esprit Saint, et les fidèles, par leur sens chrétien et leur profession de foi, contribuent à exposer, manifester et attester la vérité chrétienne.

Chaque membre baptisé du fidèle a le sensus fidei, et ce sensus fidei a un fondement rationnel, parce que l’acte de foi est, par sa nature même, un acte de la faculté intellectuelle. Aujourd’hui, la vraie notion de foi s’est perdue, parce qu’elle est réduite à l’expérience sentimentale, oubliant qu’elle est un acte de raison, qui a pour objet la vérité. Le fidéisme a été condamné par l’Église. Au Concile Vatican I, elle a plutôt défini comme dogme l’harmonie entre foi et raison (Denz-H, n. 3017).

Tout ce qui paraît irrationnel et contradictoire repousse la vraie foi. Par conséquent, lorsque le sensus fidei met en évidence un contraste entre certaines expressions articulées par les autorités ecclésiastiques et la Tradition de l’Église, le croyant doit avoir recours au bon usage de la logique, éclairé par la grâce. Dans de tels cas, le croyant doit rejeter toute ambiguïté ou contrefaçon de la vérité, s’appuyant sur la Tradition immuable de l’Église, qui ne contraste pas avec le Magistère, mais l’inclut.

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La Commission théologique du Vatican a déclaré que : “alertés par leur fidélité de consensus, les croyants individuels peuvent nier leur assentiment même à l’enseignement des pasteurs légitimes s’ils ne reconnaissent pas dans cet enseignement la voix du Christ, le Bon Pasteur”[8]. Pour cette raison, le sensus fidei peut conduire les fidèles, dans certains cas, à refuser leur assentiment à certains documents ecclésiastiques et à se placer, devant les autorités suprêmes, dans une situation de résistance ou de désobéissance apparente. Une telle désobéissance n’est apparente que parce que dans ces cas de résistance légitime, le principe évangélique veut qu’on obéisse à Dieu plutôt qu’aux hommes (Ac 5, 29).

Face à une proposition qui contredit la foi ou la morale, nous avons l’obligation morale de suivre notre conscience qui s’y oppose, car comme le dit le cardinal Newman, “la conscience est le vicaire aborigène du Christ”[9].

Aujourd’hui, ceux qui, suivant leur conscience, résistent aux paroles ou aux actes d’autorité ecclésiastique qui divergent de la Tradition de l’Église sont parfois accusés d’être “ennemis du Pape”, ou même “schismatiques”. Mais ces mots doivent être pesés. Les fautes les plus graves pour un catholique sont l’opposition à la doctrine du Christ, ou la séparation de l’Église que le Christ a fondée. Dans le premier cas, on est hérétique, dans le second cas, on est schismatique.

Nous ne sommes pas des hérétiques, car l’hérésie nous repousse : nous croyons en la doctrine du Christ telle qu’elle a été enseignée toujours et partout.

Nous ne sommes pas schismatiques, car le schisme nous repousse : nous croyons fermement en la papauté, qui est aujourd’hui représentée par le Pape François dont nous reconnaissons l’autorité suprême.

Mais si le Pape François ou tout autre Pape prononce des paroles ou commet des actes qui semblent être en contradiction avec la doctrine et les coutumes de l’Église, alors nous avons le droit de nous séparer de ces paroles et actes. La nôtre n’est pas une séparation juridique, mais une séparation morale, non pas de l’office pétrinien, qui est un office de service à l’Église, mais une séparation du mauvais service qui est rendu à l’Église par ceux qui occupent cet office pétrinien.

Nous reconnaissons la primauté de juridiction du Pape sur tous les évêques du monde, mais nous souffrons quand nous voyons le Pape, au nom de la synodalité, soutenir les revendications des conférences épiscopales qui le conduisent sur un chemin synodal hérétique ou hérétique.

Nous reconnaissons le charisme le plus élevé que l’Église attribue au Pape, celui de l’infaillibilité, et nous voudrions que le Pape l’exerce dans toute son ampleur pour définir les vérités et condamner les erreurs. Mais nous souffrons si le Pape s’abstient d’exercer ce charisme pour s’exprimer d’une manière extravagante dans des interviews, des lettres et même des appels téléphoniques.

Nous nous agenouillons devant le Pape, parce que nous reconnaissons en lui le Vicaire du Christ, mais nous souffrons quand il ne s’agenouille pas devant le Saint Sacrement, qui est le Christ lui-même – corps, sang, âme et divinité.

Non seulement nous éprouvons une sorte de souffrance, mais c’est aussi un sentiment d’indignation que nous ressentons quand nous voyons des cérémonies païennes se dérouler en présence du Saint-Père dans les jardins du Vatican. C’est la même indignation que nous avons ressentie quand nous avons vu la basilique Saint-Pierre profanée par les images projetées sur sa façade le 8 décembre 2015.

Ils nous accusent d’être les ennemis du pape François, mais cette accusation n’a aucun sens. Nous ne sommes ni ennemis ni amis du Pape François. Nous sommes, et nous voulons être, des amis de la vérité et du bien, des ennemis de l’erreur et du mal, des amis des amis de l’Église et des ennemis de l’Église.

Ils nous accusent de vouloir briser l’unité de l’Église, mais il ne peut y avoir d’unité sans vérité. L’Église est une, parce qu’elle est unique, façonnée à l’image du Christ, qui est le même hier, aujourd’hui et toujours. Dans sa ressemblance, la nature de l’Église doit rester identique jusqu’à la fin du monde, car comme le dit saint Paul : “Il n’y a qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, sur Dieu et Père de nous tous” (Ep 4, 5).

Je parle en tant que profane, au nom de nombreux laïcs. Les laïcs n’ont pas l’autorité d’enseigner à quiconque la doctrine de l’Église, parce qu’ils n’appartiennent pas à l’Église enseignante. Mais ils ont le droit et le devoir, que le droit canonique leur accorde, de préserver, transmettre et défendre la foi qu’ils ont reçue à leur baptême.

En tant que simple laïc, spirituellement uni avec les successeurs des Apôtres ici présents, je crois pouvoir dire : Aujourd’hui, nous sommes la voix de la Tradition, qui demande au Pape d’être entendu. Notre voix transmet un enseignement qui vient de loin et demande au Pape d’écouter avec la même attention qu’il réserve à la soi-disant “sagesse ancestrale” des peuples indigènes. Nous aussi, nous sommes l’écho d’une sagesse ancestrale, une sagesse ancienne qui remonte à Jésus Christ, Sagesse incarnée.

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Une sagesse, écrit Saint Louis Marie Grignion de Montfort dans son livre inspiré, L’amour de la sagesse eternelle, qui se résume en ces mots : Verbum caro factum est : “Le Verbe s’est fait chair, la Sagesse éternelle s’est incarnée, Dieu s’est fait homme sans cesser d’être Dieu : l’Homme-Dieu s’appelle Jésus Christ, c’est-à-dire Sauveur”[10] Quelle pertinence de ces paroles du grand saint français !

Regardons avec une profonde gratitude ces hommes d’Eglise, comme le Cardinal Burke et l’Evêque Schneider, qui par leur voix témoignent de la Sagesse incarnée. Chaque fois qu’ils rompent le silence, notre gratitude pour eux augmente et notre espoir surnaturel que d’autres cardinaux et évêques se joindront bientôt à eux augmente. L’entretien avec l’évêque Schneider est une aide précieuse pour maintenir l’espoir, mais aussi l’équilibre, dans ces heures difficiles.

Dans Christus Vincit, Mgr Schneider cite ce beau passage de Sainte Hilaire de Poitiers, l’Athanase de l’Ouest : “C’est en cela que réside la nature particulière de l’Église, qu’elle triomphe quand elle est vaincue, qu’elle est mieux comprise quand elle est attaquée, qu’elle se lève, quand ses membres infidèles l’abandonnent”[11] Et, nous pourrions ajouter, elle triomphe quand ses membres fidèles luttent pour elle.

Merci, Cardinal Burke ; merci, Mgr Schneider ; et merci, Diane Montagna, de donner une voix à Mgr Schneider dans ce livre.


1] Saint Augustin, Enarrationes in Psalmos, 115, n. 12.

2] Charles Joseph Hefele, Histoire des Conciles d’après les documens originaux, Letouzey et Ané, Paris 1907, t. I, 1, p. 431.

3] Sainte Hilaire de Poitiers, Fragmenta, l. II, c. XXXIII.

[4] https://panamazonsynodwatch.info/it/2019/09/26/lamazzonia-impari-dalla-cina-dove-la-chiesa-fioriva-con-pochissimi-missionari-celibi/

5] Saint Thomas d’Aquin, Summa theologiae, II-IIae, q. 1, a. 9.

6] Commissione Teologica Internazionale, Il sensus fidei nella vita della Chiesa, Libreria Editrice Vaticana, Città del Vaticano 2014.

7] Ivi, n. 54.

8] Ivi, n. 63.

9] Lettre au duc de Norfork, it. tr. Paoline, Milan 1999, p. 219.

10] Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, L’amour de la Sagesse éternelle, in Oeuvres complètes, Seuil, Paris 1966, p. 152-153.

11] Sainte Hilaire de Poitiers, De Trin, 7, 4.