Quand une historienne fait l’éloge de l’Espagne catholique

Benoît & moi – Dans son dernier livre, l’essayiste italienne Angela Pelliciari démonte la légende noire de la colonisation espagnole. Dans un entretien amical avec AM Valli, qui salue sa démarche de « contre-histoire », elle apporte un éclairage inédit sur l’adoration des idoles durant le « Synode-Pachamama« . Une interview à ne pas manquer, même si malheureusement le lecteur français a peu de chance de lire son livre traduit (mais sait-on jamais…?).

Le dernier livre d’Angela Pelliciari

Je me suis posée cette question: pourquoi les grands saints ont-ils détruit les idoles païennes? C’est Augustin qui m’a donné la réponse: parce que les idoles ne sont pas inoffensives. Parce que derrière chaque idole il y a Satan. Il y a le diable qui veut asservir les gens en les forçant à adorer des divinités irrationnelles et monstrueuses qui exigent souvent des rituels violents et pervers.


Contre-histoire / Angela Pellicciari:

« Mon éloge de l’Espagne catholique. Pour la justice et par gratitude ».

Aldo Maria Valli
6 novembre 2019
Ma traduction

Le dernier livre de l’historienne Angela Pellicciari s’intitule Una storia unica. Da Saragozza a Guadalupe . Un livre magnifique, courageux et utile. Avec lequel l’auteur poursuit son œuvre que l’on pourrait définir de « contre-histoire ». Souvent, les choses ne sont pas comme on nous l’a raconté. C’est aussi le cas de l’Espagne catholique, entourée d’une légende noire qui voudrait qu’elle ait longtemps été arriérée à cause du catholicisme. Angela Pellicciari affirme que c’est le contraire qui est vrai: précisément parce que catholique, l’Espagne a réussi à se libérer de la domination musulmane, mettant fin à un expansionnisme qui aurait eu des conséquences dévastatrices pour l’Europe entière. C’est précisément parce qu’elle était catholique, surtout sous le règne d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon, que l’Espagne s’est transformée en une nation moderne, avec un niveau très élevé du point de vue culturel et administratif. Et précisément parce qu’ils étaient catholiques, les souverains espagnols ont réussi, avec la découverte de l’Amérique, à insérer tout un continent dans le courant dominant de la civilisation gréco-romaine et chrétienne.


Quand et comment t’est venue l’idée de ce livre ?

L’idée m’a été suggérée il y a quelque temps par un jeune ami. Il n’avait pas encore fini de parler que déjà j’étais sûre que c’était justement ce dont je devais m’occuper. Pourquoi n’y avais-je pas pensé avant ? Il y a quelques décennies, ma catéchiste Carmen Hernandez, à qui le livre est dédié, est arrivée à une réunion en brandissant un livret sur la colonisation espagnole : « Et je suis heureuse – a-t-elle dit – que ce ne soit pas un espagnol qui l’ait écrit! » Le livre était Il Vangelo delle Americhe (« L’heure de Dieu sur le Nouveau monde« ?) de Jean Dumont (1923-2001). Un livre sérieux, plein de documents et de citations précises, à l’exact opposé de l’historiographie dominante construite sur des préjugés et des récits mythologiques. Ce livre a d’une certaine façon changé ma vie. Depuis lors, je me suis occupée de l’Espagne à plusieurs reprises. Aussi par gratitude. Pour moi, soixante-huit ans en dehors de l’Église, le salut est venu de la prédication de deux Espagnols.

L’Espagne a fait ses progrès dans les domaines culturel, civil et administratif toujours au nom de la foi catholique, et tu en apportes la preuve par des documents. Mais alors pourquoi l’image dominante est-elle exactement le contraire: une Espagne pauvre et obscurantiste à cause de l’Église catholique ?

Parce que, comme l’écrivait Léon XIII en 1883 dans Saepenumero considerantes, « la science historique semble être une conjuration des hommes contre la vérité ».
Le premier à falsifier systématiquement l’histoire de l’Église romaine fut Luther qui le fit, pour ainsi dire, d’une manière scientifique et méthodique. Luther voulait que l’Allemagne, avec Wittenberg, devienne la nouvelle Rome: pour obtenir ce résultat, il devait répandre le mépris et la haine envers Rome et envers tous les catholiques. Il s’agissait de réécrire l’histoire de manière à justifier la prétention de se mettre à la tête d’un monde nouveau, éclairé par son propre projet révolutionnaire.
Après lui, les puissances protestantes et les gnostiques, c’est-à-dire les francs-maçons, ont continué à répandre la haine contre Rome et l’Espagne, la seule grande puissance qui a défendu l’Église et a réussi dans l’entreprise de découvrir, évangéliser et coloniser un continent entier. Et ceci avec très peu d’hommes et en peu de temps. Les conséquences de la propagande protestante-maçonnique sont encore visibles aujourd’hui. Pour donner un exemple : les actions d’extermination perpétrées par les calvinistes en Amérique du Nord ont été projetées sur l’Espagne catholique.

Les protestants ont fait un usage éhonté de la fausse propagande contre les catholiques : à commencer par la diffusion de gravures sur bois violentes et vulgaires, anti-romaines et anti-catholiques, conçues par l’imagination de Luther et de son ami Lucas Cranagh l’Ancien, une entreprise reprise par Theodor De Bry (1528-1598) qui décrit en détail les actions sadiques que les espagnols commettaient à leur endroit. Les gravures de De Bry ne témoignent que de l’imagination perverse de leur auteur, mais elles se sont imposées dans le monde entier et ont été utilisées contre l’Espagne et contre les catholiques par l’internationale protestante unie dans la lutte.

Le halte-là imposé à l’islam et la Reconquête, qui s’est déroulée sous le signe de la croix, après tant de siècles, ont-ils aussi quelque chose à nous apprendre aujourd’hui en tant qu’Européens?

Jésus dit que ceux qui ont la foi peuvent déplacer des montagnes. L’histoire de la Reconquête montre que cette expression est vraie à la lettre. Sans la foi, les Espagnols n’auraient pas pu résister. Pour dire la vérité, le Ciel a aussi fait sa part. L’apparition de Marie d’abord à Saragosse, puis à Covadonga, ainsi que la découverte de cendres par Jacques à Compostelle et l’aide qu’il a apportée au combat, ont fait la différence. D’autre part, le Ciel intervient toujours pour aider ceux qui ont la foi et tu le sais parce que tu en as parlé dans ton dernier roman.

Du point de vue de la réforme de l’Église, que nous enseigne l’expérience de l’Espagne du XVe siècle, sous le règne de Ferdinand et Isabelle?

Elle enseigne que la foi, je le répète, déplace les montagnes. C’est la foi d’Isabelle qui lui fait anticiper les décisions du Concile de Trente d’un demi-siècle. C’est encore sa foi qui fait qu’il lui est absolument interdit de réduire en esclavage les nouveaux sujets indiens, même s’ils pratiquaient des sacrifices humains de masse et même si leur vie sauvage a fait pencher de nombreux savants vers la thèse aristotélicienne de l’esclavage par nature. Rappelons que la reine est morte en 1504, alors que l’Église n’arrivera à interdire l’esclavage des Indiens qu’en 1537 (Paul III, Pastorale officium).

Egalement dans le cas de la colonisation de l’Amérique latine, il y a une légende noire que tu veux dissiper : les conquistadores n’étaient pas tous des aventuriers cruels et assoiffés de richesses, mais ils étaient souvent d’authentiques hommes de Dieu qui, bien que confrontés à des cultures objectivement très arriérées, eurent à cœur la dignité des individus et des peuples. Sur quelle base fondes-tu ton analyse ?

Sur les très nombreux témoignages qui racontent l’histoire des actions des conquérants. Dès le début, dès la deuxième expédition advenue en 1493, les caravelles portent, avec les soldats, des artisans et des paysans, des frères et des religieux qui se consacrent immédiatement à l’étude et à la description des habitudes, des croyances, des caractéristiques des populations qu’ils rencontrent progressivement. Qui mettent également la Couronne en mesure de juger le comportement des conquérants en racontant en détail leurs actions. En particulier, j’ai été frappée par le comportement de Cortès qui, dès son arrivée dans une localité, annonce l’amour de Jésus et de Marie, détruit les horribles idoles auxquelles les Indiens ont sacrifié un fleuve de sang humain, promet l’aide au peuple opprimé par la violente domination aztèque et les libère de la terreur dans laquelle ils étaient obligés de vivre. Certains hommes de Cortès deviendront franciscains, dominicains.

Pour comprendre la qualité des hommes qui vont en Amérique, je pense qu’il suffit de se rappeler que sur les neuf frères de Thérèse d’Avila, Thérèse la Grande, sept vont aux Indes. C’est toute la classe dirigeante catholique qui était animée par le désir d’évangéliser et de se couvrir de gloire. Ce n’est pas un hasard si l’Amérique a été découverte l’année même où les Espagnols ont réussi à achever la Reconquête. Grenade tombe en 1492 : forgés par des siècles de batailles pour la défense de leur propre identité religieuse et culturelle, les Espagnols transférèrent en Amérique leur élan de foi et leur ferveur missionnaire.

Tu auras suivi, j’imagine, le récent synode panamazonien, au cours duquel le concept d’ »inculturation » de la foi a été mis au service d’un écologisme et d’un panthéisme franchement déconcertants. Que penses-tu de ces prises de position de l’Église catholique et de certains rites à saveur idolâtre qui ont eu lieu pendant le synode? Le mythe du bon sauvage revient-il en sauce écologiste? Pourquoi l’Occident est-il si superficiel? Pourquoi notre culture semble-t-elle être prise par une impulsion d’auto-dissolution ?

Quand j’étais jeune, j’avais beaucoup de curiosité et j’ai lu de tout, même la psychanalyse. Parmi mes nombreuses lectures, il y en a une dont je me souviens bien (James Hillman, The Great Mother) parce qu’elle m’a révélé un aspect qui m’était totalement inconnu : le matriarcat et la vénération de la mère terre. La mère terre est une déesse effrayante parce qu’elle donne la vie, mais ensuite elle la reprend et souvent d’une manière cruelle. La violence des sociétés matriarcales est supérieure à celle des sociétés patriarcales, de sorte que le dépassement de la vénération de la mère terre coïncide avec la libération des ressources humaines et spirituelles asservies par la terreur. Ce souvenir de jeunesse m’a conduit à un soupir de soulagement quand j’ai vu les statues de Pachamama, la grande mère amazonienne, plonger dans le Tibre.

D’un autre côté, pourquoi l’Église, toujours créatrice de beauté (et nous les Italiens en savons quelque chose), a-t-elle détruit les idoles païennes? Je me le suis souvent demandé. Pourquoi, par exemple, Benoît, avant de construire le monastère de Montecassino, a-t-il détruit les restes du temple d’Apollon vénéré par les habitants de la région? N’aurait-il pas mieux valu laisser en paix les ruines et les statues d’Apollon, qui étaient probablement belles?

Ou, pourquoi Boniface, l’apôtre de l’Allemagne, quand à quatre-vingts ans il décida d’aller évangéliser les Frisons, les Hollandais d’aujourd’hui, abat-il un chêne sacré vénéré par eux? Quel mal a été fait par cette belle plante qui, entre autres choses, lui a coûté la vie parce qu’ensuite, il a subi le martyre?

Quand j’ai écrit Una storia della Chiesa, je me suis posé cette question: pourquoi les grands saints ont-ils détruit les idoles païennes? C’est Augustin qui m’a donné la réponse: parce que les idoles ne sont pas inoffensives. Parce que derrière chaque idole il y a Satan. Il y a le diable qui veut asservir les gens en les forçant à adorer des divinités irrationnelles et monstrueuses qui exigent souvent des rituels violents et pervers.