Qu’est-ce qu’une science ?

Introduction

Est-il important de définir ce qu’est « une science » ? Pour l’épistémologue T. S. Kuhn vouloir définir la science (ou une science) masquerait des préoccupations non scientifiques. Il donne l’exemple de la psychologie dont la définition comme science importerait moins que les progrès réalisés dans la connaissance du fonctionnement du psychisme. Pour Kuhn, une science serait « tout domaine ou le progrès est net » !
K. Popper de son côté croyait pouvoir mettre une séparation entre la métaphysique et la science, définissant la première par opposition à la seconde au moyen du critère de la réfutation (la métaphysique, comme les dogmes, ne serait pas scientifique car non réfutable par des procédés rationnels).
Suivi en cela par la grande majorité des scientifiques et des savants des sciences humaines ceux-ci ne craignent pas d’admettre ou d’affirmer, à l’instar de H. Reeves – lors d’une conférence sur les arguments en faveur de la théorie du Big Bang, et se référant à Popper -, que la science n’a pas de rapport avec la vérité, (sous-entendue : la vérité relève de la sagesse, des convictions, de la philosophie, des croyances…).
Ces points de vue, et bien d’autres définitions, qui ramènent l’idée de science à la capacité prédictive ou à la méthode employée (expérimentation, mathématisation, par exemple), sont si contraires à la définition classique de la science, dominée par le réalisme philosophique, qu’il vaut la peine de rappeler en quoi consistait et consiste toujours cette définition, écartée pour des raisons elles-mêmes plus idéologiques que critériologiques, c’est-à-dire réellement scientifiques.
Toutefois, avant d’exposer les critères qualifiant « la science », soulignons encore que la question au singulier (« qu’est-ce qu’une science » ?) pourrait, paradoxalement, insinuer un pluriel, comme s’il n’y avait de « science », que parce qu’il y a des sciences, sciences tournées vers des réalisations pratiques ou techniques, suivant en cela les épistémologues et les points de vue cités, et ceci à l’encontre de l’adage ancien remontant à Aristote (384-322) d’après lequel « il n’y a de science que du général » (Non datura scientia de individuo).
Contre cette interprétation utilitaire et techniciste, faussement modeste à vrai dire – elle a créé l’illusion sociale d’une science toute-puissante et vérifié en un sens le mot de Nietzsche : « le prix du progrès c’est la mort de l’esprit » -, nous voulons opposer la définition et la caractérisation traditionnelle, la seule qui permette de déterminer dans quelle mesure tel champ du savoir peut recevoir ce titre de science, autorisant à dire, par exemple : la physique est une science, la philosophie n’en est pas une, la ou les science(s) économique(s)…, etc.
Si l’on se rapporte d’abord à l’étymologie, celle-ci nous indique que le mot science signifie simplement « savoir ».
En consultant les manuels de philosophie réaliste nous apprenons que la science est une manière particulière de savoir caractérisée par trois critères : 1° la certitude, 2° la connaissance des causes, 3° l’application d’une méthode.
Présentons ces trois notes distinctives, applicables à toute science en tant qu’activité objectivable ou à la science comme qualité d’un sujet intellectuel, avant de montrer que ces critères procèdent et reconduisent à la notion de vérité.

1° Une connaissance certaine

En tant que savoir, la science partage le caractère de la certitude avec la connaissance vulgaire (au sens de connaissance « commune »). Je sais que tout objet abandonné à lui-même tombe (pesanteur), c’est une connaissance ordinaire certaine, pourtant ce n’est pas comme telle une connaissance scientifique. Pour le devenir, cette connaissance devra rendre compte du fait général de la chute des corps exprimé par une loi, c’est à dire par un rapport constant entre deux phénomènes, entre une cause et un effet.
Autre exemple. Nous avons connaissance que telle plante coupe la fièvre, sans savoir ce qu’est la nature de la fièvre ou celle de cette plante. Posséder la science en ce domaine serait être capable de dire, non seulement que cette plante guérit, mais qu’elle guérira toutes les maladies semblables, parce qu’on en connaît le principe actif.
Toutefois, et en dépit de cette différence entre connaissance vulgaire et connaissance scientifique, il importe de noter que ces deux manières de connaître partagent ce double caractère de certitude (état du sujet) et d’évidence (qualité de l’objet) essentiels à tout savoir, certitude et évidence sans lesquelles notre esprit reste indéterminé ou dans le doute.
Penchons-nous un instant sur ces deux notions d’évidence et de certitude que partagent le sens commun et la science en général.
Prenons l’exemple d’une démonstration mathématique. Elle part de prémisses certains et aboutit à des conclusions tirées strictement de ces prémisses. Tout au long de la démonstration l’esprit vérifie l’exactitude des termes qu’il déduit à chacune des étapes du raisonnement se ramenant ainsi constamment à l’évidence de l’objet vu ou pensé et à la certitude qu’en a l’intellect à chaque moment.
Ce fait de l’évidence d’un objet donné à un sujet qui en a une conscience certaine est un fait indémontrable. Il permet de juger, il nous éclaire sans qu’on puisse l’éclairer autrement que par une autre évidence, tout comme la lumière du jour permet de voir et de distinguer la diversité des objets et ne peut être éclairée, si ce n’est par elle-même. Il serait vain de vouloir démontrer l’évident (par exemple l’existence du monde extérieur, le principe de causalité, voir plus bas) au moyen de propositions qui elles-mêmes recourent à cette même expérience première : « c’est une perfection plutôt qu’un défaut de ne pouvoir tout démontrer », écrivait B. Pascal.
Ainsi, faut-il affirmer avec Aristote, Thomas d’Aquin et les philosophes réalistes que « le critérium universel et dernier, marque infaillible de toute vérité et le motif ultime de toute certitude, n’est autre que l’évidence »5.
Toutefois, il est à noter que l’évidence et la certitude se manifestent à travers maintes expériences qu’il faut distinguer : certaines sont limitées au sujet qui les vit : par exemple « je sens, je souffre », elles sont particulières contingentes ; d’autres sont générales et objet d’une démonstration impliquant le fait premier (les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits) ; d’autres enfin sont universelles et employées dans toute science, tels sont les principes d’identité, de non contradiction, de raison suffisante avec ses corrélats : causalité, lois, finalité, cause première.

Vérités premières (métaphysiques) des sciences
I. Identité : toute chose est identique à elle-même, principe qui a quatre corollaires :
1) Non contradiction : sous le même rapport et dans le même temps, une même chose ne peut pas être et ne pas être ;
2) Tiers exclu : de deux propositions contradictoires, si l’une est vraie, l’autre est nécessairement fausse ;
3) Troisième équivalent : deux choses identiques à une troisième sont identiques entre elles.
4) Contenance : ce qui contient une chose contient aussi le contenu de cette chose.
II. Raison suffisante : tout a sa raison d’être ou tout ce qui est a ce qu’il lui faut pour être, soit dans son sens ontologique (origine de la chose), soit dans son sens logique. Appliqué à la réalité concrète, le principe donne immédiatement naissance aux principes de :
1) Causalité : tout ce qui est, et n’a pas de soi ce qu’il lui faut pour être, l’a reçu d’un autre qui est sa cause (moins universel que le principe de raison suffisante car la causalité n’est applicable qu’à ce qui reçoit l’existence, tandis que le principe de raison s’applique à tout être réel ou possible et à Dieu).
2) Lois : dans les mêmes circonstances, les mêmes causes (physiques) produisent toujours les mêmes effets (déterminisme de la nature) ; ce principe fonde le raisonnement inductif. 3) Substance : toute qualité, tout changement suppose quelque chose de durable, dont le phénomène est la manière d’être momentanée, i-e pas de modification sans objet modifié, pas de mouvement sans objet mû, pas de pensée sans être pensant.
Principes directeurs de la connaissance (découlent des précédents) :
– Cause première : toute cause seconde suppose une cause première pleinement suffisante qui tient d’elle-même sa raison d’exister.
– Finalité : tout est produit en vue d’un but (découle du principe de cause première, en ce sens que la fin est la raison qui détermine la cause intelligente à produire un effet, « la cause de la cause » dit Aristote).
– Moindre action : est une conséquence des principes de finalité et de raison suffisante : la nature suit toujours les voies les plus simples et les plus directes, agit toujours avec la plus grande économie de force et de matière ; elle produit le maximum d’effet avec le minimum de cause.
Cf. Ch. Lahr, Manuel de Philosophie, 2ième édition, Beauchesne, 1926, Deuxième partie, section II, chapitre premier – Les principes rationnels ou vérités premières, p. 139.

On avance parfois que les progrès des sciences au XXe siècle et certaines découvertes auraient ébranlé nos certitudes les plus élémentaires : les quantas de Planck (1900) et l’indéterminisme de Heisenberg (1905) auraient mis en cause l’idée que l’on puisse saisir objectivement un objet subatomique du fait de son ubiquité ou de son inexistence avant sa détection, relevant elle-même de la probabilité (fonction d’onde de Schrödinger) ; la relativité restreinte d’Einstein (1905) ferait douter de l’existence d’un temps universel irréversible ; l’incomplétude des systèmes logiques formulée par Gödel prouverait l’impossibilité de tout système d’axiomes à se prouver lui-même, ce que l’on prétend pouvoir étendre à tout système dogmatique.
Indiscutablement ces théories permettent de mieux déterminer les limites de nos connaissances : mettent-elles en cause les principes métaphysiques des sciences ? Aucunement, car ces théories et la démonstration de leurs théorèmes auraient été impossibles sans le recours aux vérités premières métaphysiques qui accompagnent les raisonnements et toutes les démonstrations bien construites : identité, non contradiction, causalité, déduction et induction. Du reste, mais ce n’est là qu’un argument d’autorité, les auteurs de ces découvertes logiques ou physiques n’ont cessé de faire référence à des constantes ou encore à l’idée d’objectivité et de réel ontologique : la vitesse de la lumière qui serait la vitesse maximale dans la théorie de la relativité ; le « mur de Planck » qui limite notre capacité à mesurer l’espace ou le temps ; l’indépendance des objets et lois mathématiques dans le réalisme platonicien de Gödel.
Second trait essentiel de la science, elle cherche à comprendre un fait, un événement, un phénomène, ce que nous pouvons résumer en disant qu’elle est une recherche des raisons ou des causes de ce fait, de cet événement, de ce phénomène.