La Pravda américaine. Singularités de la religion juive

Par Ron Unz – Le 16 juillet 2018 – Source Unz Review

Il y a une dizaine d’années, je parlais à un éminent universitaire qui s’était fait connaître pour ses critiques acerbes de la politique israélienne au Moyen-Orient et pour le ferme soutien que l’Amérique lui apportait. J’ai dit que j’étais moi-même arrivé à des conclusions très semblables quelque temps auparavant, et il m’a demandé quand cela s’était produit. Je lui ai dit que c’était en 1982, et je pense qu’il a trouvé ma réponse assez surprenante. J’ai eu l’impression que cette date était des décennies plus tôt que ce qu’auraient donné presque tous ceux qu’il connaissait.

Parfois, il est assez difficile d’identifier avec précision quand sa vision du monde sur un sujet litigieux subit une transformation radicale, mais à d’autres moments, c’est assez facile. Ma propre perception du conflit au Moyen-Orient a radicalement changé au cours de l’automne 1982, et elle n’a changé par la suite que dans une bien moindre mesure. Comme certains s’en souviendront, cette période a marqué la première invasion israélienne du Liban et a culminé avec le célèbre massacre de Sabra et Chatila, au cours duquel des centaines, voire des milliers de Palestiniens ont été massacrés dans leurs camps de réfugiés. Mais bien que ces événements aient certainement été des facteurs majeurs dans mon réalignement idéologique, le déclencheur crucial a été en fait une certaine lettre à l’éditeur publiée à peu près à la même époque.

Quelques années plus tôt, j’avais découvert The London Economist, comme on l’appelait alors, et il était rapidement devenu ma publication préférée, que je dévorais religieusement chaque semaine. Et en lisant les différents articles sur le conflit au Moyen-Orient dans cette publication, ou d’autres comme le New York Times, les journalistes incluaient parfois des citations d’un certain communiste israélien particulièrement fanatique et irrationnel nommé Israel Shahak, dont les opinions semblaient totalement en désaccord avec celles des autres, et qui étaient donc traitées comme une figure marginale. Les opinions qui semblent totalement éloignées de la réalité ont tendance à rester dans l’esprit de chacun, et il ne m’a fallu qu’une ou deux apparitions de ce stalinien apparemment pur et délirant pour deviner qu’il adopterait toujours une position totalement contraire sur chaque question donnée.

En 1982, le ministre israélien de la Défense, Ariel Sharon, a lancé son invasion massive du Liban sous prétexte qu’un diplomate israélien avait été blessé en Europe par un agresseur palestinien, et le caractère extrême de son action a été largement condamné dans les médias que j’avais lus à l’époque. Sa motivation était évidemment d’éradiquer l’infrastructure politique et militaire de l’OLP, qui s’était installée dans de nombreux grands camps de réfugiés palestiniens du Liban. Mais à l’époque, les invasions de pays du Moyen-Orient aux perspectives douteuses étaient beaucoup moins fréquentes qu’elles ne l’ont été par la suite, après que nos récentes guerres américaines eurent tué ou déplacé tant de millions de personnes, et la plupart des observateurs étaient horrifiés par le caractère totalement disproportionné de cette attaque et la destruction sévère subie par le voisin d’Israël, qui semblait en plus vouloir faire du Liban un pantin. D’après ce dont je me souviens de cette époque, il a donné plusieurs assurances totalement fausses aux hauts responsables de Reagan au sujet de ses plans d’invasion, de sorte qu’ils l’ont par la suite qualifié de fiéffé menteur, et il a fini par assiéger Beyrouth, la capitale libanaise, même s’il avait initialement promis de limiter son attaque à une simple incursion à la frontière.

Le siège israélien des zones de Beyrouth contrôlées par l’OLP a duré quelque temps, et les négociations ont finalement abouti au départ des combattants palestiniens vers un autre pays arabe. Peu après, les Israéliens ont déclaré qu’ils allaient s’installer à Beyrouth-Ouest afin de mieux assurer la sécurité des femmes et des enfants palestiniens laissés pour compte et de les protéger de toute représailles de la part de leurs ennemis chrétiens Phalangistes. Et à peu près à la même époque, j’ai remarqué une longue lettre dans The Economist de Shahak qui me semblait la preuve finale de sa folie. Il y affirmait qu’il était évident que Sharon avait marché jusqu’à Beyrouth avec l’intention d’organiser un massacre des Palestiniens, et que cela allait bientôt avoir lieu. Lorsque le massacre s’est effectivement produit peu de temps après, apparemment avec une forte implication et complicité israélienne, j’ai conclu que si un fanatique communiste fou comme Shahak avait eu raison, alors qu’apparemment tous les grands journalistes avaient eu complètement tort, ma compréhension du monde et du Moyen-Orient nécessitait un recalibrage total. Ou du moins, c’est ainsi dont je me souviens encore de ces événements à une distance de plus de trente-cinq ans.

Au cours des années qui ont suivi, j’ai encore vu périodiquement les déclarations de Shahak citées dans mes principales revues, qui suggéraient parfois qu’il était communiste et parfois non. Naturellement, son extrémisme idéologique a fait de lui un opposant de premier plan aux accords de paix d’Oslo de 1991 entre Israël et les Palestiniens occupés, qui ont été soutenus par toutes les personnes sensées, même si, car Oslo a fini par être un échec total, je ne pouvais lui en vouloir trop fortement. J’ai cessé d’accorder beaucoup d’attention aux questions de politique étrangère pendant les années 1990, mais je lisais encore mon New York Times tous les matins et je voyais parfois ses citations, inévitablement contrariennes et irrédentistes.

Puis les attentats du 11 septembre 2001 ont remis la politique étrangère et le Moyen-Orient au centre absolu de notre agenda national, et j’ai fini par lire quelque part que Shahak était mort à l’âge de 68 ans seulement quelques mois auparavant, bien que je n’aie remarqué aucune nécrologie. Au fil des ans, j’ai vu une vague mention qu’au cours de la décennie précédente, il avait publié quelques livres strictement anti-juifs et antisionistes, comme on pouvait s’y attendre d’un fanatique communiste pur et dur, et au début des années 2000, j’ai commencé à voir de plus en plus de références à ces œuvres, venant ironiquement de sources marginales de l’extrême droite antisémite, montrant ainsi une fois encore que les extrémistes se rejoignent. Finalement, il y a une dizaine d’années, ma curiosité a pris le dessus et, en cliquant sur quelques boutons sur Amazon, j’ai commandé des copies de ses livres, qui étaient tous très courts.

Ma première surprise a été que les écrits de Shahak comprenaient des introductions ou des descriptifs lumineux par certains des intellectuels publics les plus éminents de l’Amérique, y compris Christopher Hitchens, Gore Vidal, Noam Chomsky, et Edward Said. Des publications tout à fait respectables comme The London Review of BooksMiddle East International et Catholic New Times louaient également son travail, tandis qu’Allan Brownfeld, du American Council for Judaism, avait publié une très longue nécrologie élogieuse. Et j’ai découvert que le passé de Shahak était très différent de ce que j’avais toujours imaginé. Il avait passé de nombreuses années en tant que professeur de chimie primé à l’Université hébraïque, et était en fait tout sauf un communiste. Alors que pendant des décennies, les partis politiques au pouvoir en Israël étaient socialistes ou marxistes, ses doutes personnels sur le socialisme l’avaient laissé politiquement dans le désert, tandis que ses relations avec le minuscule Parti communiste d’Israël n’étaient réelles que parce que ce dernier était le seul groupe prêt à défendre les questions fondamentales des droits humains qui étaient au cœur de ses préoccupations. Mes suppositions occasionnelles au sujet de ses opinions et de ses antécédents étaient entièrement erronées.

Une fois que j’eus commencé à lire ses livres, et compte tenu de ses affirmations, mon choc a été multiplié par cinquante. Tout au long de ma vie, il y a eu très, très peu de fois où j’ai été aussi étonné que je l’ai été après avoir digéré Jewish HistoryJewish Religion: The Weight of Three Thousand Years, dont le texte fait à peine une centaine de pages. En fait, malgré sa solide formation en sciences académiques et les témoignages élogieux de personnalités éminentes, j’ai eu beaucoup de mal à accepter la réalité de ce que je lisais. En conséquence, j’ai payé une certaine somme à un jeune étudiant diplômé que je connaissais, le chargeant de vérifier les affirmations dans les livres de Shahak, et pour autant qu’il puisse le dire, l’ensemble des références qu’il a vérifiées — des centaines — semblaient exactes ou au moins trouvées dans d’autres sources.

Même avec toute cette diligence raisonnable, je dois souligner que je ne peux me porter garant directement des affirmations de Shahak au sujet du judaïsme. Ma propre connaissance de cette religion est absolument négligeable, la plupart du temps étant limitée à mon enfance, lorsque ma grand-mère réussissait parfois à me traîner jusqu’à la synagogue locale, où j’étais assis parmi une masse d’hommes âgés, priant et chantant dans une langue étrange tout en portant divers vêtements rituels et talismans religieux, une expérience que je trouvais toujours beaucoup moins agréable que mes dessins animés du samedi matin.

Bien que les livres de Shahak soient assez courts, ils contiennent une telle densité d’éléments étonnants qu’il faudrait des milliers de mots pour commencer à les résumer. Essentiellement, presque tout ce que j’avais connu – ou pensé connaître – sur la religion du judaïsme, du moins dans sa forme traditionnelle zélée et orthodoxe, était totalement faux.

Par exemple, les juifs traditionnellement religieux accordent peu d’attention à la majeure partie de l’Ancien Testament, et même les rabbins ou les étudiants très instruits qui ont consacré de nombreuses années à une étude intensive peuvent rester largement ignorants de son contenu. Au lieu de cela, le centre de leur vision religieuse du monde est le Talmud, une masse extrêmement vaste, complexe et quelque peu contradictoire d’écrits secondaires et de commentaires accumulés au fil des siècles, ce qui explique pourquoi leur doctrine religieuse est parfois appelée « judaïsme talmudique ». Parmi une grande partie des fidèles, le Talmud est complété par la Kabbale, une autre grande collection d’écrits accumulés, principalement axés sur le mysticisme et toutes sortes de magie. Puisque ces commentaires et interprétations représentent le cœur de la religion, une grande partie de ce que tout le monde tient pour acquis dans la Bible est considérée d’une manière très différente.

Étant donné la nature de la base talmudique du judaïsme traditionnel et mon ignorance totale du sujet, toute tentative de ma part de résumer certains des aspects les plus surprenants de la description de Shahak peut être partiellement brouillée, et mérite certainement d’être corrigée par une personne mieux versée dans ce dogme. Et étant donné que tant de parties du Talmud sont hautement contradictoires et empreintes d’un mysticisme complexe, il serait impossible pour quelqu’un comme moi d’essayer de démêler les incohérences apparentes que je ne fais que répéter. Je dois noter que bien que la description par Shahak des croyances et des pratiques du judaïsme talmudique ait suscité une tempête de dénonciations, peu de ces critiques sévères semblent avoir nié ses revendications très spécifiques, y compris les plus étonnantes, ce qui semble renforcer sa crédibilité.

Au niveau le plus simple, la religion de la plupart des Juifs traditionnels n’est en fait pas du tout monothéiste, mais contient plutôt une grande variété de différents dieux masculins et féminins, ayant des relations assez complexes entre eux, avec ces entités et leurs propriétés variant énormément parmi les nombreuses sous-sectes juives différentes, selon les parties du Talmud et de la Kabbale qu’ils mettent en avant. Par exemple, le cri religieux juif traditionnel « Dieu est un » a toujours été interprété par la plupart des gens comme une affirmation monothéiste, et c’est d’ailleurs exactement cette même opinion que partagent de nombreux Juifs. Mais un grand nombre d’autres Juifs croient que cette déclaration fait plutôt référence à la réalisation de l’union sexuelle entre les entités divines primaires masculines et féminines. Et le plus bizarre, c’est que les Juifs ayant des points de vue si radicalement différents ne voient absolument aucune difficulté à prier côte à côte, et à interpréter simplement leurs chants identiques de manière très différente.

En outre, les juifs religieux prient apparemment Satan presque aussi facilement qu’ils prient Dieu, et selon les diverses écoles rabbiniques, les rituels et sacrifices particuliers qu’ils pratiquent peuvent viser à obtenir le soutien de l’un ou l’autre. Encore une fois, tant que les rituels sont bien suivis, les adorateurs de Satan et les adorateurs de Dieu s’entendent parfaitement bien et se considèrent comme des juifs tout aussi pieux, simplement d’une tradition légèrement différente. Un point que Shahak souligne à maintes reprises est que, dans le judaïsme traditionnel, la nature du rituel lui-même est absolument primordiale, alors que l’interprétation du rituel est plutôt secondaire. Ainsi, un Juif qui se lave les mains trois fois dans le sens des aiguilles d’une montre pourrait être horrifié par un autre qui suit une direction dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, mais que le lavage des mains soit destiné à honorer Dieu ou à honorer Satan ne serait guère une question importante.

Curieusement, beaucoup de rituels traditionnels sont explicitement destinés à berner ou tromper Dieu ou ses anges ou parfois Satan, tout comme les héros mortels d’une légende grecque pourraient chercher à tromper Zeus ou Aphrodite. Par exemple, certaines prières doivent être prononcées en araméen plutôt qu’en hébreu au motif que les saints anges ne comprennent apparemment pas la langue ancienne, et leur confusion permet à ces versets de passer sans entraves et de prendre effet sans interférence divine.