Schisme contre schisme

Benoît & moi – Voici l’article de Ross Douthat, auquel répondait celui de Phil Lawler que j’ai traduit hier [Rumeurs de schisme: cui prodest?]: l’éditorialiste du NYT renvoie dos à dos les américains et les allemands, c’est-à-dire les vélléités schismatiques des évêques allemands, et les critiques des conservateurs (en l’occurrence américains). Mais selon lui « pour l’instant », il n’y a pas de schisme en vue et ce « pour l’instant » pourrait durer très longtemps.

A ce sujet:

En 2015, j’avais traduit une série d’articles de Ross Douthat, issus du NYT et reproduits sur le site « The Atlantic »: Le Pape François va-t-il briser l’Eglise?

La lente route vers le schisme

Même le Pape François parle de schisme. Mais un vrai schisme est encore loin

Ross Douthat

Il y a quelques années, quand j’étais plus jeune et un peu plus excité, j’ai écrit une série d’essais sur les efforts de libéralisation du pape François [cf. ci-dessus], arguant que les choix du souverain pontife risquaient de provoquer un schisme dans l’Église catholique [voir aussi sur Benoît-et-moiLe Pape et le précipice].

À l’époque, mes arguments furent critiqués par les catholiques des deux bords des divisions théologiques et politiques de l’Église. Les catholiques libéraux m’accusèrent d’hystérie, de déloyauté ou des deux. Les catholiques plus conservateurs suggérèrent que j’importais les angoisses du protestantisme de mon enfance dans le terrain plus stable de la foi catholique.

Mais dans la septième année du pontificat de François, ces angoisses « protestantes » sont maintenant partout dans les discussions catholiques, et tant les libéraux que les conservateurs utilisent le « mot s » [« s word » pour ‘schisme’; analogie avec le « n word« , pour éviter de prononcer le « mot maudit« ] pour décrire des développements qui ne leur plaisent pas.

Grâce à une question de mon collègue Jason Horowitz [dans l’avion de retour du Mozambique], le pape lui-même s’est récemment exprimé, notant qu’ »il y a toujours eu une option schismatique dans l’église, toujours ». L’histoire récente et le passé plus ancien, les schismes miniatures après les Conciles Vatican II et Vatican I et II ainsi que les grandes ruptures des XVIe et XIe siècles en sont la preuve. Dans chaque cas, a fait valoir François, le schisme tendait à être une « séparation élitiste issue d’une idéologie détachée de la doctrine… alors je prie pour que les schismes n’arrivent pas, mais je n’en ai pas peur ».

Cette formulation papale est un excellent moyen de comprendre ce que les différentes factions catholiques pensent qu’il se passe en ce moment.

Quand les libéraux parlent de schisme, ils ont à l’esprit les activités de l’aile conservatrice de l’Église américaine, qui, selon eux, est engagé dans une « séparation élitiste » motivée par l’idéologie de droite et l’argent – une séparation qui cherche à la fois à dénoncer François (la lettre de l’ex-nonce apostolique Carlo Maria Viganò, invoquant la complicité papale dans une tentative de dissimulation d’abus sexuels étant la principale tentative) et à se laisser aller à des récits qui virent au sédévacantisme, la conviction que le Pape n’est, en réalité, pas le pape.

L’esprit anti-François du catholicisme américain était le « schisme » dont parlait mon collègue du NYT, et il préoccupe clairement le cercle des très proches du pape. Mais entre-temps, les catholiques conservateurs craignent qu’une autre « séparation élitiste » ne se produise – une séparation dirigée par des théologiens libéraux et financée par l’argent allemand, qui cherche une sorte d’évolution épiscopalienne sur des questions morales contestées. Les conservateurs voient cette version du schisme se développer en Allemagne par le biais d’une rénovation doctrinale que le Vatican persiste à essayer de réorienter en douceur, et à Rome à travers le prochain synode sur la région amazonienne, dont ils craignent qu’il va saper le célibat clérical et accueillir le panthéisme et le syncrétisme.

La dynamique sous-jacente est essentiellement celle que j’avais prévu il y a des années. La libéralisation partielle de l’ère François a encouragé les progressistes de l’Eglise à aller plus loin, tandis que de nombreux conservateurs ont été plongés dans une crise intellectuelle ou dans un traditionalisme paranoïaque (c’est un peu excessif, ndt). Et le recoupement des divisions théologiques et nationales signifie que les Églises nationales pourraient s’éloigner les unes des autres à un rythme rapide.

Mais après avoir été alarmiste dans le passé, maintenant que tout le monde parle de schisme, je veux être plus prudent. Le pape a pris beaucoup de risques dans son pontificat, mais il a toujours évité de pousser les conservateurs dans une position théologiquement intenable, préférant l’ambiguïté à une clarté qui pourrait cliver son (!!) église.

Ce style ambigu, qui inclut un mélange sélectif de transparence et d’obstruction à propos des abus sexuels, a exaspéré une partie de la droite catholique. Quand j’ai commencé à écrire mon propre livre sur le pape François [To Change the Church: Pope Francis and the Future of Catholicism], je représentais la frange critique, mais j’ai été ignoré par d’autres polémistes qui ont fait paraître mon analyse comme modérée.

Mais il a aussi fait en sorte que l’opposition conservatrice la plus vive soit online plutôt qu’institutionnalisée, ou parmi les cardinaux à la retraite plutôt que parmi les archevêques en charge. L’Eglise américaine dans son ensemble ne s’oppose pas à François; les sites web et les flux Twitter ne peuvent pas faire de schisme. Et si – disons – le synode amazonien permet aux prêtres de se marier dans des circonstances spéciales et produit un document avec des formulations légèrement hérétiques, alors, comme pour le changement ambigu de François sur le remariage et la communion, le changement sera important, mais pas suffisant pour briser l’Église.

En Allemagne, par contre, l’esprit schismatique ne se limite pas au maximalisme online; les dirigeants actuels de l’Eglise allemande sont bien avancés dans un projet idéologique cohérent qui pourrait exiger une rupture avec Rome.

Mais les ecclésiastiques allemands sont aussi convaincus que François et les personnes qu’il a nommées sont finalement de leur côté, que l’histoire catholique penche dans leur direction, que le prochain conclave apportera un pape encore plus libéral. Leurs motivations sont donc de pousser, puis de reculer, d’avancer puis d’accepter la correction, plutôt que de pousser leurs divergences avec le Vatican jusqu’à un point de rupture.

Ce qui suggère que si l’héritage de François inclut certaines conditions préalables à un schisme, toute véritable rupture attend un nouveau développement – un autre concile œcuménique, ou au moins un pape différent.

Et ceci, pour revenir à un argument que j’ai déjà fait valoir, devrait inciter à un débat plus ouvert et plus charitable entre les factions catholiques, plutôt qu’à une suspicion et à des invectives sans fin. Parce que si tout le monde parle de schisme, pour l’instant, personne n’est ‘dedans’ – et comme beaucoup de situations dans ce monde, ce « pour l’instant » pourrait durer pendant un temps étonnamment long.