Le Samizdat version 2019

Benoît & moi – Une réflexion de grande actualité envoyée à Marco Tosatti par un prêtre italien de ses lecteurs: celui-ci identifie l’un des pires maux du système actuel de l’information non pas dans les « fake news » (dont on nous parle tellement que ce doit être une fausse piste), mais dans les « fake backgrounds » qui expliquent la perception biaisée de l’actualité que nous avons. Et il suggère une voie de sortie (*)

(*) que nous nous efforçons modestement et à notre tout petit niveau, de mettre en oeuvre ici. Heureusement, nous ne sommes pas seuls…


Alberto Strumia: contre la langue de bois dans le monde et dans l’Eglise

Alberto Strumia
Stilum Curiae
6 septembre 2019
Ma traduction

Don Alberto Strumia, né en 1950, est un auteur prolifique; il a enseigné la physique mathématique aux Université de Bologne et de Bari, il est actuellement professeur invité à la faculté théologique d’Emilie-Romagne. Il a signé la « Correction filiale » en 2017 .

Depuis quelque temps déjà, on a vu apparaître au niveau mondial l’expression fake news, pour étiqueter les « fausses nouvelles », ou du moins celles que l’on veut et que l’on « doit » étiqueter comme telles. Un phénomène qui a acquis une importance planétaire, à la différence du passé, grâce aux technologies actuelles qui permettent la propagation instantanée de « l’information », quelle que soit la véracité de son contenu; et il n’y a même pas le temps de la contrôler. Une importance telle qu’on s’en est préoccupé aux plus hauts niveaux internationaux, avec pour conséquence que dans un contexte de relativisme total, on ne sait pas bien qui peut se considérer autorisé à évaluer la vérité ou la fausseté des nouvelles, et l’opportunité ou non de les mettre en circulation, sans effectuer une opération de pouvoir qui cache ce qui n’est pas apprécié et souligne ou invente ce qui sert ceux qui possèdent ce pouvoir.

Je me suis demandé s’il n’y a pas un « arrière-plan » commun à toutes les nouvelles qui circulent, à travers les médias imprimés et télématiques, qui serait vicié à l’origine. Cet « arrière-plan » vicié, que j’appellerai par assonance anglophone « fake background » est plus préoccupant que les fake news. C’est ce phénomène qui fait que tous les médias qui ont accès à un espace public se répètent et utilisent, comme mots d’ordre, des façons de s’exprimer et des opinions dont l’utilisation est devenue, de fait, obligatoire pour accéder à ces espaces. Si vous dites quelque chose, je ne dis pas opposé, mais différent, ils vous fermeront la bouche dans les talk-shows (la publicité est toujours à la disposition de l’animateur pour interrompre le participant indiscipliné), ils vous dénigreront, vous pourrez faire l’objet d’une plainte et perdre votre emploi.

Autrefois, des slogans devenaient à la mode, surtout chez les jeunes, mais au bout d’un certain temps, ils passaient, surclassés par de nouvelles modes. Ces dernières années, en revanche, certaines « modes » ne sont pas passées, mais se sont stratifiées l’une sur l’autre, acquérant l’épaisseur d’une base réelle, d’un background culturel ou, mieux, idéologique, qui forme et consolide une pensée standardisée, une « pensée unique ».

Il s’agit des « lieux communs » devenus obligatoires pour pouvoir parler en public; mais désormais aussi en privé, parce que si vous ne vous exprimez pas d’une certaine manière, vos voisins et ceux qui sont en quelque sorte vos « amis » ne vous comprennent pas, ou du moins sont surpris, quand ils ne donnent pas de signes explicites de désapprobation.

N’est-ce pas ainsi qu’est passé dans la mentalité commune un nouveau concept de « famille », de cohabitation « civile », de « droits de l’homme », et même de « religion » et maintenant aussi d’ « Église »? Ceux qui s’en rendent compte finissent par se sentir isolés et se résignent à un « aujourd’hui, c’est comme ça » et « il faut s’adapter ».

Cela semble être un mécanisme autonome qui progresse tout seul, sans que personne ne le guide, ne le contrôle, sans origine et apparemment sans but. Mais est-ce vraiment le cas? Qu’est-il en train de se passer à un rythme de plus en plus inexorable? Ce qui est le plus tragique pour les croyants, mais aussi pour ceux qui sont encore capables de penser, de juger les événements qui nous entourent et ceux de l’histoire, c’est que ce fake background, qui impose des slogans, est progressivement entré jusque dans les milieux ecclésiaux, et a pénétré les lieux de formation et de gouvernement, déformant la manière de croire et de décider. Et le « peuple » reste là, à regarder, ignorant (comme avant la Passion du Christ: « le peuple restait là à regarder », Lc 23,35), désorienté et presque toujours mécontent.

Cependant, chez certains, affleure encore la capacité de se faire entendre en exprimant un jugement sérieusement motivé. Je me suis souvenu d’une expression utilisée par ceux qu’on a appelés dissidents de la Charte 77 (nous sommes dans les années du Printemps de Prague), un phénomène culturel qui résistait au régime communiste, lequel imposait un climat culturel marqué aussi dans le langage par des « formules obligatoires », « jugements préfabriqués » qui devaient être déclarés vrais même quand ils étaient manifestement faux et ridicules.

Les dissidents qualifiaient ce langage de régime, de langage (/langue) de bois.

Je rapporte le témoignage d’un penseur de ces années-là pour mieux me faire comprendre.

En quoi consiste cette langue de bois? Comment est-elle née? Quelles sont ses caractéristiques ? Notre plus grand dramaturge, Havel [devenu président de la république après la chute du régime, ndlr] l’appelle ‘ptedepe‘: une langue officielle. Actuellement, cette langue de bois reconnaît seulement trois styles:

– Le premier est le slogan. Le slogan s’adresse à ceux qui s’identifient à un système. Pour que le slogan ne soit pas ridicule, il faut que vous vous identifiiez à ce système. Le slogan ne veut pas convaincre. C’est ainsi que s’établit le premier pont de communication: ceux qui s’identifient à l’organisation utilisent le slogan. Le slogan domine, je dirais 40% de la communication[…]

– Le deuxième style de ce système est le manuel (…) un ensemble d’arguments qui doivent expliquer la différence entre réalité et doctrine. […]

– Le troisième style, plus familier pour nous parce que nous le percevons de l’extérieur, est celui de l’apologie. L’apologie est très mortifiante parce qu’elles est souvent utilisée comme arme de chantage. Quand quelqu’un critiquait, on disait: « Il le fait pour le compte de l’ennemi »

(V. Belohradski, « Droits de l’homme et Etat socialiste », dans Actes de la manifestation Liberté et valorisation de l’homme dans les références culturelles d’Europe orientale, Bollettino n.23 [1980]).

Cette description, comparée à notre situation actuelle, nous fait comprendre « de façon surprenante » (du moins pour la plupart des gens, mais pas pour ceux qui ont été capable de juger l’histoire), que ce climat de régime, après une quarantaine d’années, est arrivé aussi chez nous, comme résultat de cette fusion entre les deux idéologies qui dominaient, séparées par le Rideau de fer jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989. D’un côté l’Occident et de l’autre l’Est européen et ses extensions extra-européennes. Et aujourd’hui elles ne sont plus séparées, mais elles se sont unifiées.

Ce que G. Orwell avait prévu dans son « 1984 » est vérifié point par point, comme l’avait déjà prévu et décrit avec une efficacité et une précision surprenantes R.H. Benson dans « Le Maître du Monde », où l’Église apparaît réduite au minimum par le Nouvel Ordre Mondial et marquée par la trahison d’un ecclésiastique, un nouveau Judas.

Soloviev, encore avant eux, en homme de culture et de foi chrétienne, avait lu l’histoire dans une « clé théologique », mais aussi culturelle et politique, identifiant la racine profonde de tout ce qui se préparait et qu’aujourd’hui nous nous trouvons à vivre, avec l’émergence dans l’histoire de la figure de l’Antichrist, annoncé depuis le Nouveau Testament. Il le décrit comme bienfaisant, pacifiste, humanitaire, incluant et miséricordieux plus que le Christ lui-même (un Christ 2.0 en somme). Ces mêmes mots sont aussi devenus les slogans obligatoires de notre époque….

Comment ne pas succomber à ce climat envahissant, devenu aujourd’hui si sophistiqué qu’il est mis en œuvre transversalement, à la fois dans les États qui ont explicitement nié toute forme de démocratie que dans ceux qui ont maintenu un masque de façade qui en recouvre le vrai visage ?

Arrivé à ce point, il m’est revenu à l’esprit une « voie de sortie » que ceux qui pensaient en hommes libres ont pu emprunter dans une situation où les espaces de communication sincère étaient vraiment nuls, en Russie soviétique: le Samizdat. Une forme d’auto-édition qui communiquait les vrais jugements sur des feuilles copiées au papier carbone et transmises clandestinement d’une main à l’autre. Aujourd’hui nous avons besoin de quelque chose de ce genre pour pouvoir partager un jugement sur l’histoire qui ne soit pas contraint dans les mailles des slogans, dans les axiomes du manuel de l’idéologie du fake background qui oblige à marcher sous le commandement du Nouvel Ordre Mondial, dans l’apologie forcée qui met en scène de fausses « explications » renvoyant tout aux « ordres d’écurie ».

Nous devons réinventer un Samizdat aussi chez nous. Bien sûr, nous disposons aujourd’hui de moyens technologiques beaucoup plus puissants et nous pouvons en profiter: je pense aux blogs et aux sites comme celui-ci et d’autres semblables. De plus, nous pouvons encore rassembler des personnes (au moins pour l’instant) en groupes privés de discussion amicale et d’instruction catéchétique, dans des conférences et des cours de formation. Pensons en particulier à la formation des enseignants, des professeurs d’université, aux écoles de Doctrine Sociale de l’Eglise, aux différents cours de mise à niveau. Il faut inventer des occasions de discuter de ce que nous savons être vrai et de qui est interdit publiquement, afin de nous garder sains culturellement et mentalement, car nous sommes sains spirituellement. Ce qui ne peut pas être dit pour ne pas subir l’exclusion sociale et civile au-delà de certaines limites, qu’on soit au moins aidés à « le penser », pour ne pas perdre notre âme! Et nous savons aussi que c’est ce que l’Église doit faire, et nous devons l’aider à ne pas s’autodétruire, mais à être elle-même, sans se laisser entraîner dans le fake background dominant. Nous ferons bien sûr tout ce que nous pourrons, avec l’aide de Dieu !