UN DOCUMENT EXCEPTIONNEL: L’INTERVIEW DE MGR VIGANÒ AU WASHINGTON POST

Roberto de Mattei
Corrispondenza Romana
12 juin 2019
Ma traduction (les caracrères gras sont de moi)

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La longue interview que Mgr Carlo Maria Viganò a accordée à Chico Harlan et Stefano Pitrelli dans le Washingon Post du 10 juin (<Mgr Carlo Maria Viganò donne sa première longue interview depuis la démission du pape>) revêt une importance exceptionnelle pour plusieurs raisons.

La première raison, et la plus importante, est que cette interview marque l’échec complet de la stratégie vaticane du «silence» face aux accusations circonstanciées de l’ex-nonce aux Etats-Unis. Les responsables des médias vaticans étaient convaincus que les révélations de Mgr Viganò pouvaient rester circonscrites à un public ‘de niche‘, prompt à oublier après un moment d’émotion. Ce ne fut pas le cas.

Le Washington Post est l’un des journaux les plus lus de la planète, avec des millions de lecteurs, et l’interview de l’archevêque a été pendant presque trois jours le deuxième article le plus lu sur son site. La voix de Mgr Viganò a eu un impact mondial, faisant tomber le mur du silence et s’imposant comme un témoignage qui ne peut plus être ignoré ou minimisé.

La deuxième raison, liée à la première, est qu’avec son interview, le Washington Post accrédite Mgr Viganò comme témoin historique, dont la crédibilité ne peut être mise en doute par personne. L’archevêque n’entre pas dans les problèmes théologiques soulevés par des documents comme Amoris Laetitia, mais se contente de parler de faits qu’il connaît: l’existence d’une «mafia corrompue» qui «a pris le contrôle de nombreuses institutions de l’Église, du sommet à la base, et exploite l’Église et les fidèles à ses fins immorales». Cette mafia «n’est pas liée par une intimité sexuelle partagée, mais par un intérêt commun à se protéger et progresser professionnellement, et à saboter tout effort pour réformer la corruption sexuelle».

Viganò répond aux tentatives maladroites des médias du Vatican de le discréditer en lui attribuant des objectifs de pouvoir: «De toute façon, ma motivation n’est pas l’essentiel, et les questions à ce sujet visent à faire diversion. La question vraiment importante est de savoir si mon témoignage est vrai. Je le soutiens, et j’insiste pour qu’il y ait des enquêtes afin que les faits soient connus. Malheureusement, ceux qui contestent mes motivations n’ont pas été disposés à mener des enquêtes ouvertes et approfondies.

Par ces paroles, l’archevêque manifeste un amour de la vérité qui l’empêche de cautionner les erreurs des papes qui ont précédé le pape François. Ceci fait tomber les insinuations de ceux qui tentent de l’opposer à Benoît XVI et Jean-Paul II – comme l’a fait Vatican Insider, dans l’article qu’il a consacré à cette affaire après la publication de l’interview. Mgr Viganò a répondu préventivement de manière très équilibrée:

«Je voudrais sincèrement que tous les documents, s’ils n’ont pas déjà été détruits, soient communiqués. Il est tout à fait possible que cela puisse nuire à la réputation de Benoît XVI et de Saint Jean Paul II, mais ce n’est pas une bonne raison pour ne pas chercher la vérité. Benoît XVI et Jean-Paul II sont des êtres humains, et ils ont peut-être aussi commis des erreurs. S’ils l’ont fait, nous voulons les connaître. Pourquoi devraient-elles rester cachées? Nous pouvons tous apprendre de nos erreurs. Je regrette moi-même de ne pas m’être exprimé publiquement avant. Comme je l’ai déjà dit, j’espérais vraiment contre toute espérance que l’Église puisse se réformer de l’intérieur. Mais quand il est devenu clair que le successeur de Pierre lui-même était l’un de ceux qui couvraient les crimes, je n’avais aucun doute que le Seigneur m’appelait à parler, comme je l’ai fait et comme je continuerai à le faire».

Un point central de l’interview est la conviction répétée que l’homosexualité – et l’absence de réponse du Vatican – est un élément fondamental du problème actuel de l’Eglise pour faire face aux abus. A l’intervieweur qui lui demande: «Pouvez-vous expliquer, avec la plus grande clarté possible, comment l’homosexualité, selon vous, est liée aux abus», Viganò répond:

«Nous maintenons deux arènes distinctes: 1°) les délits d’abus sexuels, et 2°) la dissimulation criminelle de délits d’abus sexuel. Dans la plupart, des cas dans l’Église d’aujourd’hui, les deux ont une composante homosexuelle – habituellement minimisée – qui est la clé de la crise. Pour ce qui concerne la première [arène], les hommes hétérosexuels ne choisissent évidemment pas des garçons et les jeunes hommes comme partenaires sexuels privilégiés, et environ 80 % des victimes sont des individus de sexe masculin, dont la grande majorité sont post-pubères. (…). Ce ne sont pas les pédophiles, mais les prêtres gay qui s’attaquent aux garçons post-pubères, qui ont mis en faillite les diocèses américains… Quant à la deuxième arène, la “mafia gay” parmi les évêques n’est pas liée par une intimité sexuelle partagée, mais par un intérêt commun à se protéger et progresser professionnellement et à saboter tout effort de réforme». [Toutefois], «au vu des preuves accablantes, il est étonnant que le mot “homosexualité” ne figure pas une seule fois, dans aucun des récents documents officiels du Saint-Siège, y compris les deux Synodes sur la famille, celui sur la jeunesse et le récent Sommet de février dernier».

Il y a un autre point de l’entretien qui mérite d’être souligné: l’évaluation, de la part de Mgr Viganò, de la réduction du Cardinal Theodore McCarrick à l’état laïc. Cette peine, affirme l’ancien nonce pontifical, «était, pour ce qu’on peut en dire, une punition juste, mais il n’y a aucune raison légitime pour qu’elle n’ait pas été imposée cinq ans plus tôt, après un procès juste avec une procédure judiciaire». McCarrick n’a pas été poursuivi devant les tribunaux, mais dans le cadre de procédures administratives. Il est difficile d’éviter de penser que cela a été fait pour «manipuler l’opinion publique»: «Condamner McCarrick comme bouc émissaire avec une punition exemplaire – c’était la première fois dans l’histoire de l’Église qu’un cardinal était réduit à l’état laïque – devait soutenir le discours selon lequel le pape François était fermement déterminé à lutter contre les abus sexuels du clergé».

Viganò explique:

«Selon une déclaration publiée par le Bureau de presse du Saint-Siège le 16 février 2019, McCarrick a été reconnu coupable par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (CDF) de “sollicitation dans le sacrement de la confession et de péchés contre le sixième commandement” avec des mineurs et des adultes, avec “le facteur aggravant de l’abus du pouvoir”. La sanction imposée est la sécularisation, que le Pape François confirme comme “définitive”. De cette façon, McCarrick, qui s’est toujours déclaré innocent, a été privé de toute possibilité de contester la sentence. Où est le procès équitable? Est-ce ainsi que la justice est faite au Vatican? De plus, ayant rendu la sentence définitive, le Pape a rendu impossible la conduite d’autres enquêtes qui auraient pu révéler ceux qui, à la Curie et ailleurs, était au courant des abus de McCarrick, à quel moment ils l’ont su, et qui l’a aidé à être nommé archevêque de Washington et enfin cardinal. Notons, entre autres, que les documents sur cette affaire, dont la publication avait été promise, n’ont jamais été produits. Le point fondamental est le suivant: le pape François cache-t-il délibérément les preuves sur McCarrick?».

«Mais considérons la dimension spirituelle, de loin la plus importante, qui a été complètement absente de toute déclaration sur McCarrick ou de toute conférence de presse au sommet. Le but principal des sanctions dans l’ordre canonique est le repentir et la conversion: “Suprema ratio est salus animarum” (la loi suprême est le salut des âmes). Je crois donc que la simple “réduction à l’état laïc” est totalement inadéquate, parce qu’elle n’offre pas de remède et n’exprime pas de préoccupation pour le but le plus important de la punition, à savoir le salut de l’âme de McCarrick. En effet, à moins qu’elle ne s’accompagne d’autres mesures, une simple sécularisation pourrait être considérée comme une expression de mépris à l’égard de l’État laïc. L’idée qu’un prélat qui se comporte mal est puni en étant “réduit” à l’état laïc est une sorte de cléricalisme».
«Je crois, et je ne suis pas le seul, que la peine d’excommunication – dont il peut être absous à tout moment – devrait également être imposée à McCarrick. Comme un médicament correctement dosé, elle aurait dû être imposée pour inciter McCarrick à assumer la responsabilité de ses péchés, à se repentir, à se réconcilier avec Dieu, et donc à sauver son âme».

Ces mots aident à comprendre une question importante. Aujourd’hui, ceux qui gouvernent l’Église avancent à coups de nominations de mise sous tutelle des instituts religieux mal vus, et de démission de l’état clérical pour ceux qui pourraient créer des problèmes avec l’opinion publique. La réduction à l’état laïc est conçue comme un “licenciement” de l’ “entreprise-Eglise”, qui peut avoir lieu même sans cause juste. Le tout par décret pontifical, sans possibilité de recours canonique. On oublie cependant que le sacrement de l’Ordre, une fois reçu, ne devient jamais nul et non avenu, car son caractère est indélébile. Aucune autorité ne peut effacer la condition ontologique du prêtre envers lequel il faudra toujours témoigner de miséricorde. Mais surtout, on ne peut arriver à des extrêmités, comme la réduction à l’état laïc, sans un procès régulier dans lequel l’accusé est autorisé à présenter ses motifs.

Ceux qui n’écoutent pas les raisons, n’en a peut-être pas et sont forcés de mentir pour justifier leurs actions, comme c’est le cas du Pape Fançois qui était au courant des abus de McCarrick au moins depuis le 23 juin 2013, quand Mgr Viganò, en réponse à une question spécifique de sa part, lui a révélé l’existence d’un lourd dossier contre le cardinal américain.

Mgr Viganò est, à ce jour, le seul évêque qui ait publiquement désigné le Pape François comme le responsable direct de la terrible crise qui frappe l’Église. Lorsqu’on lui demande si «le Vatican, sous la direction du Pape François, prend des mesures adéquates pour faire face aux graves problèmes d’abus», l’archevêque répond: «Non seulement le Pape François ne fait presque rien pour punir ceux qui ont commis des abus, mais il ne fait absolument rien pour dénoncer et traduire en justice ceux qui, depuis des décennies, ont facilité et couvert ces abus». Et aux interviewers qui lui demandent: «Pensez-vous que demander la démission du Pape a détourné l’attention de votre message?», il répond avec humilité et fermeté: «Il aurait été préférable de traiter la question que vous posez de la manière suivante, en commençant par un point que j’ai inclus dans mon troisième témoignage: je demande, et même j’implore vivement le Saint-Père de faire face aux engagements qu’il a lui-même pris en assumant ses fonctions de successeur de Pierre. Il s’est donné pour mission de confirmer ses frères et de guider toutes les âmes à la suite du Christ, dans un combat spirituel, sur le chemin de la croix. Reconnaissez vos erreurs, repentez-vous, manifestez votre volonté de suivre le mandat donné à Pierre et, une fois converti, confirmez vos frères (Lc 22,32)»

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