Viens, Esprit-Saint, remplis les cœurs de tes fidèles !

Alléluia Veni Sancte Spiritus, Dimanche de la Pentecôte

« Alléluia ! Viens, Esprit-Saint, remplis les cœurs de tes fidèles et allume en eux le feu de ton amour. »

Commentaire spirituel

Voici un alléluia sans référence scripturaire explicite. Il s’agit d’une prière chrétienne toute simple mais très fervente dont on ignore l’auteur mais qui remonte au moins au Xème siècle puisqu’on la trouve annotée dans les manuscrits de cette époque. Elle fait évidemment référence à l’événement de la Pentecôte tel qu’il est raconté dans les Actes des Apôtres, au chapitre 2 :

« Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils se trouvaient tous ensemble dans un même lieu, quand, tout à coup, vint du ciel un bruit tel que celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils se tenaient. Ils virent apparaître des langues qu’on eût dites de feu; elles se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent alors remplis de l’Esprit Saintet commencèrent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer. »

L’auteur de la prière a simplement transformé ce récit en une supplication adressée à l’Esprit-Saint qui est le héros divin de la Pentecôte. Il a gardé le verbe remplir qui manifeste l’action profonde du Saint-Esprit et a ajouté la mention des cœurs pour souligner que la Pentecôte est d’abord un événement intérieur. Historiquement, le vent, autre manifestation de l’Esprit, visible celle-là, et les langues de feu, visibles également, qui se partageaient pour reposer au-dessus des disciples, ont précédé l’effusion de la deuxième personne de la Trinité dans l’intime des âmes. Mais c’est cette dernière opération invisible, qui constitue la grâce propre de la Pentecôte. C’est ce qu’on appelle la mission invisible du Saint-Esprit. Le parler en langues, qui découle de cette mission essentielle, témoigne aux yeux du monde que l’Église a aussi une dimension sociale. Ce qui s’opère dans le secret des cœurs se manifeste également au niveau communautaire. La Pentecôte, expérience inaugurale de la vie de l’Église, est donc l’événement chrétien qui unit intimement ces deux dimensions nécessaires de recueillement et d’enthousiasme. C’est toujours et seulement de la prière en commun que jaillit la mission de l’Église, sa prédication, son apostolat. Le Cénacle, d’abord recueilli en lui-même dans l’amour, s’est ouvert sur le monde sous l’effet d’une joie venue d’en haut, et le chant de l’Église et ses œuvres diverses de miséricorde ont jailli de cet amour et de cette joie. Mais il est remarquable de voir que la prière de notre alléluia invoque un feu intérieur, le feu de l’amour. Elle ne retient que la mission invisible. Pourquoi ? Parce que c’est cette mission qui renouvelle chaque année, dans l’Église, la grâce de la Pentecôte, indépendamment des effets spectaculaires liés à l’effusion de l’Esprit. Ainsi, la prière va droit au but, et dans la sobriété de sa formulation, elle demande l’essentiel.

 

On peut faire encore une remarque sur ce texte, qui n’est pas un texte inspiré au sens strict, mais qui possède quand même une densité extraordinaire. Cette dernière remarque veut montrer le lien étroit qui unit l’Esprit-Saint, le feu et l’amour, les trois réalités qui surviennent dans le cœur des fidèles, d’après cette prière. Les docteurs spirituels comparent l’amour à l’action du feu qui consume les êtres dont il s’empare. Comme le feu, l’amour réchauffe, éclaire, purifie, transforme. De plus, le feu est un élément matériel mais qui évoque l’esprit par la subtilité et la liberté des mouvements de ses flammes. L’Esprit-Saint est Amour en Dieu, il est l’Amour personnel, le baiser substantiel que s’échangent le Père et le Fils au sein de la Trinité. Cet Amour divin consume entièrement les personnes jusqu’à réaliser entre elles la fusion la plus totale, sans confusion pourtant, car elles conservent leur distinction personnelle, et c’est là tout le mystère de la Trinité : un seul Dieu en trois personnes. L’Amour divin, ce feu d’amour qui vit en Dieu, par nature ne peut que se répandre et c’est ainsi qu’il nous a été communiqué. La venue dans nos cœurs du Saint-Esprit nous ouvre à la participation à la vie divine, trinitaire. Le feu de l’amour nous purifie, nous transforme, nous éclaire et donne un sens prodigieux à notre existence, réchauffe notre cœur et le comble. On voit combien cette prière exprime le besoin radical que nous avons de Dieu, combien elle emploie les mots justes pour invoquer en nous l’œuvre du Saint-Esprit, fruit de la rédemption opérée par le Christ.

 

Commentaire musical

On a attribué la mélodie de cet alléluia à Robert II le Pieux, roi de France de 996 à 1031. Il serait bien difficile d’imaginer aujourd’hui, en France, le chef de l’État se mettant à l’écoute de l’inspiration grégorienne… En tout cas, cette mélodie, qui est originale et unique dans tout le répertoire, est une pure merveille. En elle passe toute l’ardeur aimante de la prière de demande exprimée dans le texte du verset.

Dom Gajard fait remarquer que de toutes les pièces de la messe splendide de la Pentecôte, les deux alléluias sont les plus intériorisantes. De fait, cette mélodie du 2ème mode, le mode à l’ambitus le plus grave, apparaît à première vue sans éclat, plutôt ramassée à l’intérieure de sa quinte Ré-La qu’elle ne dépasse que pour atteindre à quelques reprises le Sib. Dom Gajard souligne encore le rôle permanent, véritablement attractif du Ré, la tonique du mode, sur lequel viennent se poser presque toutes les cadences. Cette pièce profonde et grave n’est pourtant pas dénuée d’un très beau mouvement qui la soulève par endroits avec une ferveur remarquable. On sent qu’ « une vie intense circule à travers tous ces neumes ». La mélodie porte littéralement ceux qui l’interprètent et on ne conçoit pas qu’on puisse chanter cet alléluia sans croire à ce qu’il demande, sans espérer recevoir cette flamme intérieure, sans aimer surtout celui qui en est le foyer d’amour. Laissons-nous donc emporter par ce jubilus et ces deux phrases mélodiques qui constituent le verset.

L’intonation monte d’abord doucement par degrés conjoints puis redescend de même en se chargeant de l’humilité qui permet les plus audacieuses requêtes. Ensuite, un intervalle de quarte, bien appuyé sur la note longue précédente, soulève une première fois l’espérance de l’âme, mais à nouveau la mélodie redescend sur le Ré, note structurante, comme pour aviver encore l’intensité du désir. Le crescendo progressif de la descente enflamme le cœur et c’est dans la ferveur de cet élan que la quinte ardente est franchie et même dépassée avec le Sib qui apporte sa nuance de tendresse tout en préludant à la douce et large retombée vers le Ré final. La puissance amoureuse de ces quelques neumes de louange a pour effet de jeter le chœur à genoux et c’est dans cette humble posture qu’il va exprimer sa demande d’embrasement : « Viens, Esprit-Saint, remplis les cœurs de tes fidèles et allume en eux le feu de ton amour. » Tout est très lié dans ce jubilus. Les notes longues, attaquées à la quarte puis à la quinte, qui commencent les deuxième et troisième incises, ne doivent absolument pas être détachées de ce qui précède. Il ne faut surtout pas donner de coup sur ces sommets qui sont cueillis plutôt que conquis avec force. Mais il faut aussi éviter, par un souci exagéré de la liaison, de faire des ports de voix entre les Ré pointés et ces sommets délicats. Dom Gajard résume en deux mots : distinguer sans séparer.

La première phrase du verset commence de la même manière que le jubilus et le texte colle admirablement à la mélodie. Il y a une telle ferveur, une telle humilité aussi dans ce verbe veni qui commence au grave, monte doucement et se repose de même sur le Ré ! L’accent au levé et syllabique de Sancte, pris au grave, ne doit pas être séparé de sa syllabe finale plus élevée mélodiquement, qui conduit à la très belle vocalise de Spiritus. Tout l’amour de l’âme doit passer dans ces neumes ternaires qui unissent le sommet Sol à la finale Ré dans le plus absolu legato. On peut noter que dans les manuscrits, presque toutes les notes isolées sont munies d’épisèmes, de même que bon nombre de neumes. Tout ceci indique que le mouvement général de la pièce est large.

Le verbe replepart de l’aigu avec un bel accent au levé, puis descend doucement vers sa finale. Puis, un bel élan soulève le mottuorum et conduit la mélodie vers l’accent au levé de corda, si expressif quand il est bien fait, c’est-à-dire s’il est bien senti au levé et n’est pas séparé de sa syllabe finale. On est là, au sommet de la première phrase et celle-ci se termine ensuite de façon toute simple sur le mot fidelium, de façon analogue à la finale du premier membre, sur Spiritus.

La deuxième phrase mélodique va elle aussi reprendre un thème du jubilus et nous faire entendre à deux reprises le Sib qui constitue le sommet de la pièce. La montée légère de et tuinous conduit directement à l’extraordinaire motif mélodique de amoris qui est sans aucun doute le mot de toute la pièce qui est le plus et le mieux mis en valeur. Ce double motif mélodique est vraiment de toute beauté. Il semble nous indiquer la nature même de l’amour avec son double élan et sa double retombée. Il faut être deux pour aimer, et le Saint-Esprit est le fruit personnel qui jaillit de l’amour du Père et du Fils. C’est cet amour qui nous est communiqué et que nous demandons ardemment dans cet alléluia. Dom Gajard parle ici d’une « très belle période musicale, à la retombée somptueuse qui n’est dans son fond que la finale du jubilus à peine modifiée. » C’est sur les mots in eis ignem que s’opère la liaison avec la reprise mélodique du jubilus, sur le verbeaccende,très expressif lui aussi, qui nous fait assister à l’embrasement des cœurs.

Au total, on a une pièce superbe qui confine même au sublime, tant elle véhicule avec bonheur la vérité profonde de la vie spirituelle qui est vie d’amour et vie de feu. Il convient de chanter cet alléluia avec une grande chaleur vocale, dans un tempo large mais pourtant sans lenteur ni lourdeur. L’essentiel, conclut dom Gajard, est de « faire sentir, dans l’exécution, le souffle intérieur d’où a jailli cette admirable pièce. »

L’HOMME NOUVEAU