La loi du compromis moral

et comment y résister: ne jamais faire de compromis. Et cela vaut en premier lieu pour l’Eglise. Illustration à travers les cas de la contraception, de l’avortement et du « mariage » homosexuel. Une passionnante enquête – à mi-chemin entre la parabole de la grenouille immergée dans l’eau tiède, et la théorie de la « fenêtre d’Overton » – publiée en deux volets sur le National Catholic Register (reprise ensuite par AM Valli, qui m’y a conduite);

Ce qui hier était considéré comme barbare, immoral et inimaginable, et qui est maintenant considéré comme moralement acceptable en tant qu’acte de charité dans des circonstances limitées, sera demain accepté en toutes circonstances comme un droit humain fondamental, considéré comme faisant partie de l’avancée générale de la société civilisée, et dont il est inimaginable de se passer

I. Contraception, avortement, homosexualité

Comment la « loi du compromis moral » érode nos fondations

NCR – Benjamin D. Wiker

Ce qui hier était considéré comme immoral, et aujourd’hui est traité comme moral dans des circonstances limitées, sera demain accepté en toutes circonstances.

La loi du compromis moral n’est pas une notion théorique abstraite, mais dérive de ce qui s’est réellement passé en Occident au fur et à mesure de notre laïcisation (aidée de manière significative par le compromis chrétien sur les questions morales).

La loi est la suivante : « Ce qui hier était considéré comme barbare, immoral et inimaginable, et qui est maintenant considéré comme moralement acceptable en tant qu’acte de charité dans des circonstances limitées, sera demain accepté en toutes circonstances comme un droit humain fondamental, considéré comme faisant partie de l’avancée générale de la société civilisée, et dont il est inimaginable de se passer ».

Je vais illustrer cette loi par ce qui s’est réellement passé historiquement à propos d’autres questions morales, puis je montrerai ce qui se passera inévitablement en ce qui concerne l’enseignement officiel de l’Église sur l’homosexualité si le compromis est autorisé.

Ce n’est pas un exercice académique. Quelles que soient les intentions initiales du pape François, ses déclarations sur les unions homosexuelles civiles telles que présentées dans le documentaire approuvé par le Vatican, « Francesco », et les éclaircissements apportés quant à leur prétendue mauvaise interprétation, ont provoqué une importante confusion morale à une époque déjà en proie à ce problème.

Ce n’est pas une mince affaire. Il est du devoir solennel du pape, en tant que chef de l’Église catholique, d’énoncer clairement l’enseignement de l’Église, personnellement et publiquement, surtout en période de confusion (et surtout s’il est lui-même, d’une manière ou d’une autre, à l’origine de cette confusion). Faire moins que cela, c’est compromettre l’enseignement moral de l’Église.

Et cela nous ramène à la loi du compromis moral.

Pour comprendre la Loi, nous devons d’abord réaliser la grande tension qui a été (et est) causée par l’évangélisation de la culture païenne par l’Église. La contraception, l’avortement et l’infanticide étaient acceptés dans la Rome païenne, tout comme la pédophilie, l’homosexualité et même le mariage homosexuel. Le christianisme rejetait moralement ce que les Romains acceptaient. Les efforts évangéliques de l’Église, déployés pendant plusieurs siècles, ont transformé moralement et juridiquement une culture païenne de mort en une culture christianisée de vie.

Mais cela a créé une grande tension entre l’attraction vers le haut des normes morales élevées de l’Église et l’attraction toujours présente vers le bas du péché. En d’autres termes, il est plus facile de retomber dans une sorte de paganisme que de s’engager dans la lutte pour le maintien d’un niveau moral élevé, et le compromis est la manière habituelle dont un tel glissement se produit. La sécularisation, dans une société en voie de déchristianisation, conduit à une sorte de re-paganisation morale. Gardez cela à l’esprit à mesure que nous avançons.

Nous pourrions considérer la loi du compromis moral comme une sorte d’outil qui peut être déplacé le long d’une ligne de temps pour éclairer la situation morale réelle à un moment donné, simplement en plaçant le ‘maintenant‘ à un endroit différent.

 

Remontons donc à 1850, et voyons comment la contraception, l’avortement et l’infanticide étaient considérés. Les premiers chrétiens ont compris que les interdictions contre ces trois pratiques se tiennent ou tombent ensemble: chacune d’entre elles était une façon de détourner la sexualité de son objectif propre de procréation dans le cadre du mariage, et un compromis sur l’une d’entre elles conduirait à la propagation des trois.

En 1850, en raison du contexte commun christianisé, il y avait un accord, tant en Grande-Bretagne qu’aux États-Unis, sur le fait que la contraception, l’avortement et l’infanticide étaient tous moralement mauvais, et donc « barbares, immoraux et inimaginables ».

Mais ‘demain‘, ce qui était inimaginable pour les gens en 1850 allait changer. La pression séculaire en faveur de la contraception dans les « circonstances limitées » du mariage devait commencer en Grande-Bretagne vers 1870, et aux États-Unis vers 1900. Ces défenseurs laïques (/laïciste, ndt) considéraient toujours l’avortement et l’infanticide comme « barbares, immoraux et inimaginables ».

Faisons un peu glisser le ‘maintenant‘ vers 1930, année où la Conférence anglicane de Lambeth est devenue le premier organisme chrétien à affirmer la contraception, mais seulement dans le cadre du mariage, « dans les cas où il existe une obligation morale clairement ressentie de limiter ou d’éviter la parentalité, et où il existe une raison moralement valable d’éviter l’abstinence complète, … à condition que cela soit fait à la lumière … des principes chrétiens ».

L’Église anglicane, en 1930, a ainsi affirmé que la contraception était « moralement acceptable en tant qu’acte de charité dans des circonstances limitées« , mais a pris soin de déclarer que « les rapports sexuels entre personnes qui ne sont pas légalement mariées » étaient « un péché grave ». Cependant, les laïcs de l’époque – ce ‘maintenant’ d’alors – avaient fait valoir que la contraception devait être considérée comme acceptable « en toutes circonstances en tant que droit humain fondamental, faisant partie du progrès général de la société civilisée et dont il est inimaginable de se passer ».

Dans ce même ‘maintenant‘ de 1930, l’Église anglicane a également exprimé son « aversion pour la pratique pécheresse de l’avortement », mais la poussée laïque en faveur de l’avortement en Grande-Bretagne avait déjà commencé ‘hier’, vers 1920. Les laïcs ont fait valoir que l’avortement n’était pas « barbare, immoral et inimaginable », mais qu’il devrait désormais être « moralement acceptable en tant qu’acte de charité dans des circonstances limitées », comme l’extrême détresse de la mère.

J’imagine que les lecteurs peuvent voir la loi du compromis moral à l’œuvre, jouant d’abord parmi ceux qui sécularisent (c’est-à-dire déchristianisent) la culture avec zèle, et ensuite parmi les chrétiens qui croient que le changement des temps exige un compromis moral. Conformément à la loi, les temps actuels se transforment en temps anciens et les temps futurs en temps actuels. Les lignes que personne ne penserait à franchir sont vite brouillées, puis effacées.

La poussée laïque en faveur de l’avortement a réussi en Grande-Bretagne en 1968, et aux États-Unis en 1973, d’abord dans des circonstances restreintes, puis assez rapidement sans restrictions, avec l’avortement par naissance partielle et l’infanticide à grande échelle qui ont suivi en quelques années. Comme le prédit la loi du compromis moral, ce qui était autrefois considéré comme « barbare, immoral et inimaginable » même par les laïcs, devient inévitablement « accepté en toutes circonstances comme un droit humain fondamental, considéré comme faisant partie de l’avancée générale de la société civilisée, et dont il est inimaginable de se passer ».


Qu’en est-il des chrétiens ? Ils ne sont pas exemptés de la loi du compromis moral. Aujourd’hui, ‘maintenant’, la variété des chrétiens présente un spectre de compromis. Presque tous les organes chrétiens et presque tous les catholiques croient maintenant que la contraception « fait partie de l’avancée générale de la société civilisée, et qu’il est inimaginable de vivre sans ».

L’avortement? Alors qu’à une extrémité du spectre, l’Église catholique, les luthériens du synode du Missouri et les baptistes du Sud s’en tiennent tous à l’interdiction chrétienne initiale de l’avortement, à l’autre extrémité, l’Église presbytérienne (USA), les Églises baptistes américaines (USA) et l’Église unie du Christ affirment chaleureusement que l’avortement est « un droit humain fondamental, considéré comme faisant partie de l’avancée générale de la société civilisée, et qu’il est inimaginable de vivre sans ». Les autres confessions chrétiennes se rangent selon les compromis qu’elles estiment devoir permettre l’avortement.

Mais gardez cela à l’esprit: c’est ‘maintenant‘. En accord avec la loi, ce ‘maintenant‘ sera bien différent demain. Peut-être mon classement est-il déjà obsolète.

Et l’infanticide ? Il y a eu depuis un certain temps une nette poussée laïque en faveur de l’infanticide. Mais aucune confession chrétienne n’autorisera jamais officiellement l’infanticide! Ce serait « barbare, immoral et inimaginable » !

Vraiment ? C’est ce que l’on pourrait croire ‘maintenant’, mais un compromis moral rendra bientôt l’infanticide « moralement acceptable en tant qu’acte de charité dans des circonstances limitées », et puis, comme un autre ‘demain’ se transforme en ‘maintenant’, quelques confessions chrétiennes suivront l’esprit laïque en déclarant que l’infanticide est « un droit humain fondamental, considéré comme faisant partie de l’avancée générale de la société civilisée, et dont il est inimaginable de se passer ».

Cela n’arrivera jamais, déclarez-vous !

C’est ce que nous avons pensé ‘hier’ à propos de l’avortement.

Quel est le rapport entre la loi du compromis moral et l’homosexualité et le mariage homosexuel ? Nous examinerons cette question dans la deuxième partie.

II. Le seul moyen de résister à la « loi du compromis moral » est de ne pas faire de compromis

Le compromis juridique du pape sur le mariage homosexuel est une ligne tracée dans le sable mouvant de notre culture

NCR
20 décembre 2020

Dans l’article précédent , nous avons vu comment la loi du compromis moral fonctionne en ce qui concerne les questions de contraception, d’avortement et d’infanticide. Dans cette suite, nous allons voir comment cela s’applique à l’homosexualité et au mariage homosexuel.

Rappelons la loi:

« Ce qui hier était considéré comme barbare, immoral et inimaginable, et est maintenant considéré comme moralement acceptable comme acte de charité dans des circonstances limitées, sera demain accepté en toutes circonstances comme un droit humain fondamental, considéré comme faisant partie du progrès général de la société civilisée, et il est inimaginable de vivre sans ».

 

Il y a plusieurs leçons que nous avons tirées de la loi du compromis moral, comme illustré dans le premier article.

Premièrement, il est historiquement clair qu’au cours des 200 dernières années, les laïcs (/laïcistes, ndt) se sont constamment efforcés de transformer des choses que les chrétiens considéraient autrefois comme «barbares, immorales et inimaginables», comme la contraception, l’avortement et l’infanticide, en «droits humains fondamentaux »

Deuxièmement, lorsque les chrétiens transigent et permettent ce qu’ils considéraient autrefois comme quelque chose d’immoral [même] dans des circonstances limitées, les laïcs (qui soutenaient auparavant que cela ne devrait être accepté que dans des circonstances limitées) affirmeront alors qu’il faut le considérer comme un droit fondamental dans toutes les circonstances.

Troisièmement, ce que les chrétiens jugent «barbare, immoral et inimaginable» à un moment donné n’est pas une indication de ce qui pourrait réellement se passer dans le futur, alors que ‘maintenant‘ se transforme en hier et que ‘demain‘ se transforme en aujourd’hui . Tout ce qui est inimaginable pour les chrétiens à un moment donné est déjà en passe de devenir un droit pour les laïcs demain.

Cela nous amène au grand nuage de confusion morale suscité par la déclaration du pape François affirmant l’union civile pour les couples de même sexe «comme un acte de charité dans des circonstances limitées»: «Ce que nous devons créer, c’est une loi d’union civile. De cette façon, ils [les homosexuels] sont légalement couverts». Mais cette déclaration va directement à l’encontre de celle publiée en 2003 sous saint Jean-Paul II (via la Congrégation pour la doctrine de la foi du cardinal Ratzinger): «Le respect des personnes homosexuelles ne peut en aucun cas conduire à l’approbation du comportement homosexuel ou à la reconnaissance légale d’unions»

L’hypothèse de cette dernière déclaration de la CDF était que la «reconnaissance légale» est inévitablement une sorte d ‘«approbation du comportement homosexuel». Cela montre un grand respect pour la loi du compromis moral. Quelle que soit l’intention du pape François, ce n’est pas le cas de sa tentative de permettre la reconnaissance légale des unions homosexuelles et en même temps de refuser l’approbation du comportement homosexuel.

C’est très malheureux, car cela rend l’avenir facile à prévoir. Là où hier il y avait une clarté conforme à l’enseignement de l’Église sur l’homosexualité, maintenant il y a confusion, et la confusion est elle-même une sorte de compromis qui prépare la voie au renversement complet de l’enseignement de l’Église demain. La loi du compromis moral garantira que l’enseignement de l’Église sur le mariage sera bientôt réduit à la même insignifiance culturelle, juridique et même ecclésiale demain dont son enseignement contre la contraception souffre aujourd’hui . L’exception légale deviendra bientôt le prétendu droit qui renverse toutes les limites même parmi les chrétiens.

Cet avenir sombre est facile à prédire parce que le compromis juridique suggéré par le pape François est présenté dans une société sécularisée qui a déjà légalisé les unions homosexuelles en tant que mariages réels (et non pas de simples unions civiles), et est en route vers ce qui (nous supposons) est inimaginable, même aux catholiques les plus libéraux. Le compromis juridique du Pape est une ligne tracée dans le sable, et le sable se déplaçait déjà avant qu’il ne dessine dessus.

L’affirmation laïque des mariages homosexuels comme monogames conduit ‘maintenant‘ directement à la légalisation de la polygamie, en Amérique et en Europe (les premiers à cause des mormons, les seconds à cause des immigrés polygames). Ensuite, la reconnaissance légale des mariages polyamoureux , avec des mélanges aveugles d’hommes et de femmes. L’inimaginable maintenant, sera considéré comme un droit demain .

Allons-nous discuter de la légalisation de la pédophilie ? Inimaginable dites-vous. Eh bien, c’était parfaitement légal et considéré comme moral dans la Grèce païenne et à Rome , tout comme le mariage homosexuel à Rome et ailleurs . C’est le christianisme qui a changé cela, précisément en refusant le compromis sur ses doctrines de sexualité et de mariage, et peu importe ce que la société païenne considérait comme moral ou légal.

Mais une fois qu’un petit compromis est autorisé, alors la loi du compromis moral ne s’arrête jamais. Cela ne s’arrêtera certainement pas à l’affirmation limitée du pape François sur les unions civiles de deux personnes de même sexe. Pourquoi devrait-ce être le cas? Assez prochainement, lui ou son successeur sera confronté à une société laïque qui a dépassé les mariages homosexuels pour la reconnaissance légale de la polygamie et du polyamour.

Et précisément quel compromis juridique devrait être autorisé pour les couples transgenres ?

La vérité très simple est la suivante: la seule façon de résister à la loi du compromis moral est de ne pas faire de compromis, même et surtout quand cela semble être un acte de charité. C’est la tâche la plus difficile pour tout pape, mais c’est la tâche même qui définit la papauté et le magistère.

Benoît & moi