La mission a-t-elle encore un sens?

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C’est la question pleine d’inquétude et de doutes que pose Riccardo Cascioli, au terme du voyage de François en Asie du Sud-Est (4/12/2017)

Ci-contre, le logo très “sixties” de la visite en Birmanie. On a évité de justesse le slogan des hippies, on s’est contenté de le recycler en intervertissant les deux mots magiques!! Décidément, si l’on ajoute la nostalgie des années du Concile, l’entourage du pape a cinquante ans de retard! Et dire que c’est Benoît XVI qu’on prétendait rétrograde!

Nous avons eu récemment l’occasion de parler dans ces pages de la conception de la mission qui est celle de François, et de ce qu’il entendait par “annonce de l’Evangile”. C’était à propos de la “vidéo du Pape” pour novembre 2017 (cf. La nouvelle vidéo du Pape pour novembre 2017).
Son voyage en Birmanie et au Bengladesh en apporte une nouvelle confirmation: pour François, la mission (telle que l’a pratiquée l’Eglise durant deux millénaires) n’est pas la priorité (et le prosélytisme est condamné sans réserve), ce qui compte, c’est la coexistence des religions (toutes mises au même plan) pour assurer la paix. Ambition louable, certes, mais l’Eglise Catholique est ainsi ravalée au rang d’une ONG humanitaire quelconque, qui accomplit au service des ‘pauvres‘ un ‘bien‘ générique, sans référence au transcendant, et surtout qui évite de parler de Jésus.
Cela tombe à pic, c’est exactement le rôle dans lequel ‘le monde‘ entend la cantonner.

APRÈS LE PAPE EN ASIE: LA MISSION A-T-ELLE ENCORE UN SENS?

Riccardo Cascioli
www.lanuovabq.it

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Le voyage du Pape en Birmanie et au Bengladesh a soulevé un certain nombre de points et de questions, et il sera peut-être encore temps d’y revenir dans les prochains jours. Il y a cependant une question qui me paraît prioritaire, que les gestes et les paroles du Pape François (également lors des conférences de presse) ont placée au premier plan. C’est le sens de la mission. Ou mieux encore, et je m’excuse de la brutalité: si l’on suit les déclarations du Pape, la mission a-t-elle encore un sens? Et la mission, telle que vécue par l’Église en deux mille ans, doit-elle être abandonnée?

La question se pose aussi de façon urgente étant donné que la Birmanie et le Bengladesh sont deux pays missionnaires, où la foi catholique est arrivée il y a 500 ans grâce aux missionnaires européens et où l’œuvre d’évangélisation a pris une nouvelle impulsion au début du XXe siècle. Bien que les communautés catholiques représentent une petite minorité (1% en Birmanie, encore moins au Bengladesh), elles ont une histoire importante de fidélité au Christ, vécue jusqu’au martyre, également grâce aux nombreux missionnaires qui ont oeuvré dans ces pays. Parmi ceux-ci, il faut au moins rappeler le Père Clemente Vismara, 65 années passées dans les forêts birmanes et béatifié en 2011.

Non seulement dans les interventions du Pape cette histoire missionnaire et martyre n’a pas été mentionnée, mais dans ses discours, il y a surtout deux aspects qui ont émergé: le premier est une méfiance ouverte à l’égard des conversions au catholicisme et à tout ce qui a un rapport avec la mission “traditionnelle”. Il y a une insistance constante à souligner que l’évangélisation n’est pas prosélytisme, il l’a encore fait lors de la conférence de presse sur l’avion du retour: bien que dans le langage courant, on entende par prosélytisme une mission “agressive”, typique de certaines sectes protestantes, il ne semble pas vraiment que c’est à cela que le Pape faisait allusion, étant donné qu’on ne voit pas comment les catholiques risqueraient une telle attitude.

Le Pape semble plutôt prendre ses distances avec la mission, comprise avant tout comme l’annonce du Christ, dont nous trouvons mille exemples dans les Actes des Apôtres et que l’on peut résumer dans le discours de saint Paul à l’Aréopage d’Athènes: «Ce que vous adorez sans le savoir, je vous l’annonce».
Dans ce sens, la réponse dans l’avion a été claire: «nous, nous ne sommes pas très enthousiastes pour faire les conversions tout de suite. Si elles viennent, elles attendent: on parle…, votre tradition… on fait en sorte qu’une conversion soit la réponse à quelque chose que l’Esprit Saint a remué dans mon cœur devant le témoignage du chrétien». Et encore: «C’est la force et la douceur de l’Esprit Saint dans les conversions. Ce n’est pas convaincre mentalement avec l’apologétique, les raisons… non. C’est l’Esprit qui fait la conversion. Nous sommes témoins de l’Esprit, témoins de l’Évangile».
Il ne fait aucun doute que le Pape donne la priorité à la coexistence entre les religions et au respect mutuel: «Qu’est-ce qui est prioritaire, la paix ou la conversion? Mais quand on vit en témoignant, avec respect, on fait la paix. La paix commence à se rompre dans ce domaine quand le prosélytisme commence, et il y a tellement de types de prosélytisme, mais ce n’est pas évangélique».
Bref, nous pourrions nous tromper mais il semble que l’idéal implicite est que chaque religion cultive son potager et gare à qui modifie les équilibres.
On objectera: mais le Pape invite constamment – y compris dans les phrases que j’ai citées – à témoigner l’Evangile, à être «l’Eglise en sortie». Et c’est en effet ici le deuxième aspect à mettre en évidence, c’est-à-dire ce qu’il entend par «témoigner l’Évangile»: «C’est témoigner des Béatitudes, témoigner de Matthieu, 25 («j’avais faim et vous m’avez donné à manger …», ndr), témoigner du bon Samaritain, témoigner du pardon soixante-dix fois sept», a-t-il dit dans l’avion. Et en valorisant et encourageant les catholiques de Birmanie, il a insisté sur cela: «Au milieu de tant de pauvreté et de difficultés, beaucoup d’entre vous offrent une aide concrète et de la solidarité aux pauvres et à ceux qui souffrent. A travers la sollicitude quotidienne de ses évêques, prêtres, religieux et catéchistes, et surtout à travers l’action louable du Catholic Karuna Myanmar et l’aide généreuse des Œuvres Missionnaires Pontificales, l’Église de ce pays vient en aide à un grand nombre d’hommes, de femmes et d’enfants, sans distinction de religion ou d’origine ethnique».

De cette façon, il semble que l’évangélisation se réduise aux bonnes œuvres pour les pauvres. Et que l’idéal devienne d’être bon et brave. Il ne fait aucun doute que les bonnes actions sont importantes, mais on ne peut pas ne pas faire une comparaison: Jésus a certainement agi, mais il a aussi enseigné et envoyé les apôtres pour annoncer l’Évangile et «enseigner le peuple». Les Actes des Apôtres nous racontent la joie pour la conversion des païens et l’accueil de la Parole de Dieu. Et puis l’histoire de l’Église est constellée de missionnaires martyrs qui avaient à cœur l’annonce de la Parole de Dieu, avant la construction d’hôpitaux, d’écoles et de centres d’accueil.
Et Mère Thérèse de Calcutta, qui pourtant, en œuvres pour les pauvres, était sans égal, disait: «Le plus grand malheur du peuple indien, c’est de ne pas connaître Jésus-Christ».
Et quant à l’apologétique, si méprisée, n’était-ce pas saint Pierre qui nous invitait à «rendre raison de l’espérance» qui est en nous?

Il faut dire qu’une certaine approche n’est pas nouvelle, parce que depuis des décennies, une partie du monde missionnaire pousse surtout sur le plan socio-économique de la mission. Mais si cela devient l’indication qui émane de Rome, nous revenons à la question initiale: la mission a-t-elle encore un sens?
Il serait souhaitable que des contributions viennent aussi des missionnaires pour ouvrir un débat.

benoit-et-moi.fr