La révolte contre Humanae Vitae continue de nous hanter aujourd’hui

Professeur Roberto de Mattei

Par : Roberto de Mattei, vaticaniste
Corrispondenza Romana

SOURCE : Life Site News

Note de la rédaction: Nous publions ci-dessous le texte intégral en anglais d’une conférence récente de l’historien italien et président de la Fondation Lepanto, le professeur Roberto de Mattei, sur les racines des tentatives actuelles de renverser Humanae Vitae. La conférence a été prononcée le lundi 21 mai à Rome, lors du premier rassemblement officiel de l’Académie Jean-Paul II pour la vie humaine et la famille (JAHLF).

ROME, le 25 mai 2018 ( LifeSiteNews ) –

La Révolution de 1968 n’était pas une révolution politique. C’était une révolution culturelle. Roger Kimball a consacré un livre intéressant à ce sujet : La Longue Marche. Comment la Révolution Culturelle des années 1960 a changé l’Amérique.[1] « Une révolution culturelle » observe Kimball, « quelles que soient les ambitions politiques de ses architectes, résulte d’abord dans une métamorphose des valeurs et de la conduite de la vie ». [2]. Mais 1968 devrait être rappelé pour une autre raison. Le 25 juillet de cette année, l’Encyclique Humanae Vitae de Paul VI fut promulguée, ce qui, d’une certaine manière, constitue l’antithèse de l’esprit révolutionnaire de 1968. 

L’essence de la révolution étudiante a été trouvée dans le slogan : « Il est interdit d’interdire ». Ce slogan exprime le rejet de toute autorité et de toute loi, au nom d’une libération des instincts, des besoins et des désirs. Interdit d’interdire signifie : tout est permis. La liberté sexuelle et les drogues étaient les deux ingrédients pour affirmer cette nouvelle philosophie de vie.

Humanae Vitae, en réitérant la condamnation de l’avortement et de la contraception, a rappelé que tout n’est pas permis, qu’il existe des lois morales absolues et immuables et qu’une autorité suprême existe, l’Église, qui a le droit et le devoir de proposer ce qui est bon et d’interdire ce qui est mal, c’est-à-dire ce qui est contraire à la Loi Divine et Naturelle.

Mais les racines du déni de la loi naturelle remontent plus loin dans le temps. Et je souhaite rappeler un autre événement dont l’anniversaire n’est pas remarqué mais qui est à l’origine des anniversaires que nous avons mentionnés. C’est un événement qui a eu lieu au sein de l’Église, au cours du Concile Vatican II. Il s’est produit à Rome, dans l’Assemblée Conciliaire, le 29 octobre 1964. Je le rappelle pour que nous puissions mieux comprendre l’existence de la connexion entre deux révolutions parallèles : la Révolution Culturelle de 1968 et la Révolution Ecclésiastique qui a explosé la même année, sous la forme d’une opposition à Humanae Vitae.

À ce stade, nous devons nous rappeler ce qui était et est toujours la Doctrine de l’Église sur le Mariage.

Le Mariage, selon le Magistère de l’Église, est une institution unique et indissoluble, destinée par Dieu à la propagation du genre humain.

Selon la Doctrine de l’Église, il y a trois fins au mariage : et qui ne sont pas au même niveau, mais ordonnées.

La première fin est la procréation, qui ne signifie pas seulement amener des enfants dans le monde, mais les former intellectuellement, moralement et surtout spirituellement, pour les guider vers leur destinée éternelle, qui est le Ciel.

La seconde fin est l’entraide des époux, qui n’est pas seulement une aide matérielle et qui n’est pas seulement une compréhension sexuelle ou romantique, mais qui implique avant tout une aide et une compréhension spirituelles.

La troisième fin est le remède à la concupiscence, qui est une conséquence du péché originel, mais qui ne doit pas être confondue avec le péché. Luther a soutenu que la concupiscence, en soi, est un péché et qu’il est insurmontable. Mais le Concile de Trentedistingue le péché originel, qui blesse tous les hommes, et la concupiscence qui subsiste dans l’homme après le Baptême, et n’est pas un péché en soi, mais seulement un penchant au péché ; pas irrésistiblement, parce que l’homme peut surmonter ce penchant par la bonne volonté et la Grâce Divine.

Que la fin propre du mariage soit la propagation de la race humaine est attestée par le passage de la Genèse (1:28) : « Croissez et multipliez-vous » .

La vision de l’Église sur la question de la régulation des naissances a toujours été restrictive, car la Sainte Écriture dit : «Croissez et multipliez-vous ». Don Pietro Leoneobserve à juste titre que « multiplier, au sens commun du terme, signifie multiplier un facteur par plus grand que un de sorte qu’il exclut le maintien du statu quo, ce qui serait fait en ayant seulement deux enfants ». [3]

En pratique, cela signifie qu’une famille devrait normalement avoir au moins trois enfants.

Le professeur Ettore Gotti Tedeschi a démontré dans de nombreux écrits que l’une des causes de la crise économique actuelle est l’effondrement démographique, et l’effondrement démographique provient précisément du fait que le nombre moyen de naissances est inférieur à un taux de deux pour un qui est le seul taux qui permettrait la croissance de la population. [4] Avec une moyenne de deux enfants ou moins par couple, la population va diminuer et aller vers l’extinction. [5] Gotti Tedeschi dit que la croissance économique correspond à la croissance démographique, mais j’ajouterais qu’il en va de même pour la croissance spirituelle parce que le fait d’avoir de grandes familles signifient un esprit de sacrifice, et l’esprit de sacrifice est un facteur de développement spirituel et moral parce qu’il implique l’existence de principes et de valeurs pour lesquels on vit et, si nécessaire, on meurt.

Une des dernières allocutions de Pie XII fut un discours aux familles nombreuses, prononcé le 20 janvier 1958 :

Seule la lumière divine et éternelle du christianisme illumine et vivifie la famille de telle sorte que, soit à l’origine, soit dans le développement, la famille nombreuse est souvent prise comme synonyme de famille Chrétienne. Le respect des lois divines lui a donné l’exubérance de la vie ; la foi en Dieu fournit aux parents la force nécessaire pour affronter les sacrifices et les renoncements qu’exige l’éducation des enfants ; l’esprit Chrétien de l’amour veille sur l’ordre et sur la tranquillité, en même temps qu’il prodigue pour ainsi dire en les dégageant de la nature les intimes joies familiales, communes aux parents, aux enfants, entre frères.

Extérieurement aussi, une famille nombreuse bien ordonnée est comme un sanctuaire visible : le sacrement du baptême n’est pas pour elle un événement exceptionnel, mais renouvelle plusieurs fois la joie et la grâce du Seigneur. La série des joyeux pèlerinages aux fonts baptismaux n’est pas encore terminée que commence, resplendissante d’une égale candeur, celle des confirmations et des premières communions. A peine le plus petit des enfants a-t-il déposé son petit vêtement blanc parmi les plus chers souvenirs de sa vie qu’apparaît déjà le premier voile nuptial, qui réunit au pied de l’autel parents, enfants et nouveaux parents. Comme des printemps renouvelés, d’autres mariages, d’autres baptêmes, d’autres premières communions se succéderont, perpétuant pour ainsi dire dans la maison les visites de Dieu et de sa grâce.

Cette Doctrine a été exprimée dans le schéma [ Schéma = guide de discussion préparé par des experts sur des thèmes spécifiques en vue d’en débattre lors du Concile ] sur le mariage et la famille approuvé par Jean XXIII [6] en juillet 1962, à la veille de l’ouverture du Concile Vatican II. Ce schéma sera plus tard rejeté par les Pères du Concile. Mais une nouvelle philosophie de vie avait fait des progrès dans les cercles Catholiques sous l’afflux de nouveaux courants intellectuels séculaires, comme l’École de Francfort, dans laquelle le Marxisme et la Psychanalyse se fusionnaient. Cette nouvelle philosophie de vie Catholique tendait à écarter l’idée d’une loi naturelle absolue et objective et à la contrecarrer avec la valeur de la personne humaine, en attribuant une valeur normative à la conscience individuelle. La conscience a perdu son point de référence, qui était la Loi Naturelle et Divine, et elle-même est devenue la norme établie de l’action humaine.

En 1960, en Amérique, la fameuse pilule du Docteur Gregory Pincus (1903-1967) a été commercialisée. Pincus a travaillé sur la fertilisation [ in vitro ] depuis les années 1930 et avait été remercié de l’Université Harvard pour son manque de scrupules dans la recherche ( ils l’avaient surnommé le Docteur Frankenstein ), mais ses projets ont commencé à se réaliser dans les années 50 grâce au soutien décisif de la militante féministe Margaret Sanger. [7] La naissance et la commercialisation du premier contraceptif oral, Enovid, la célèbre pilule du Dr. Pincus, ont marqué un tournant historique. Dans son livre La naissance de la pilule : comment quatre croisés ont réinventé le sexe et lancé une révolution ] , Jonathan Eig attribue la naissance et la propagation de la pilule à quatre « croisés » : la star féministe Margaret Sanger, le scientifique iconoclaste Gregory Goodwin Pincus (1903-1967), le docteur Catholique John Rock (1890-1984), « et le fournisseur de l’argent derrière tout cela » , Katharine McCormick (1875-1967).

La science a rendu possible la contraception artificielle et, dans ces mêmes années, un groupe de théologiens Progressistes a vu dans cette innovation scientifique l’occasion de changer la morale Catholique sur le mariage. La nouvelle morale Progressiste avait comme un de ses centres l’Université de Louvain, dont le protecteur était le Cardinal Primat de Belgique, Leo Joseph Suenens.

Discours de Suenens

Un grand nombre des nouveaux théologiens étaient des experts Periti, à savoir qu’ils ont aidé les Pères du Concile. Et le 29 octobre 1964, tous les Pères Conciliaires attendaient le discours du Cardinal Suenens.

Suenens, alors âgé de soixante ans, était le protagoniste incontesté de Vatican II. Le Cardinal Suenens était un jeune Cardinal de Bruxelles qui, juste après son élévation au Cardinalat, se précipita à Rome pour exhorter Jean XXIII à donner un caractère pastoral au Concile, à adapter l’Église au monde moderne et à permettre la collaboration avec les Églises Protestantes et Orthodoxes. Ce fut Suenens qui, au début du Concile, établit un pacte blindé avec Mgr Helder Câmara, Évêque Auxiliaire de Rio, plus tard Archevêque de Recife, qui communiqua avec lui en utilisant un code secret, l’appelant « Père Miguel ».

Suenens a été l’homme choisi pour guider les quatre « modérateurs » du Concile : un poste clé qu’il occupera pendant trois ans.

À cette époque, deux commissions de l’Église travaillaient sur la famille et le mariage. La première était la commission qui a préparé la Constitution Gaudium et Spes. La seconde était une commission ad hoc, que Suenens a suggérée à Jean XXIII pour étudier le problème du contrôle des naissances. Cette commission, formée secrètement en 1963 et rendue publique par Paul VI en 1964, était composée de membres triés sur le volet par Suenens qui ont gardé un contact étroit avec lui.

Suenens a pris la parole et, se référant à la commission ad hoc, a déclaré :

La première tâche de ce comité réside dans le cadre de la Foi et doit consister en ceci : vérifier si nous avons suffisamment mis en évidence tous les aspects de l’enseignement de l’Église sur le mariage. (…) Il se peut que nous ayons surestimé les Paroles de l’Écriture : « Croissez et multipliez-vous » jusqu’à laisser dans l’ombre les autres Paroles Divines, à savoir : « Et les deux ne feront qu’une seule chair ». (…) Il appartiendra à la Commission de nous dire si nous n’avons pas trop insisté sur le but premier, qui est la procréation, au détriment d’un objectif tout aussi impératif, à savoir la croissance de l’unité conjugale. De même, il appartiendra à la Commission de répondre à l’immense problème posé par l’explosion démographique et la surpopulation actuelles dans de nombreuses parties du monde. (…) La deuxième tâche de la Commission se situera dans la ligne des progrès scientifiques et dans une connaissance plus approfondie de l’éthique naturelle. La Commission devra examiner si la Doctrine Traditionnelle, en particulier dans les manuels, tient suffisamment compte des nouvelles données de la science actuelle. Nous avons progressé depuis Aristote et nous avons découvert la complexité de la réalité dans laquelle la biologie interfère avec la psychologie, le conscient avec le subconscient. De nouvelles possibilités sont constamment découvertes chez l’homme, dans son pouvoir de diriger le cours de la nature (…) Qui ne voit pas que de cette manière nous serons peut-être amenés à approfondir la recherche sur le problème de ce qui est pour ou contre la nature ? Suivons les progrès de la science. Je vous en prie, Frères, évitons un nouveau « procès Galilée ». Un est assez pour l’Église. [8]

Aux derniers mots du Cardinal Suenens, des applaudissements tonitruants ont éclaté dans le hall. L’Évêque Helder Câmara raconta dans sa correspondance que Suenens lui-même l’avait chargé d’organiser la « claque ». [9] Et Helder Câmara, a commenté :

« Il a dit tout ce que l’on pouvait rêver d’entendre concernant le contrôle des naissances, et ceci inclut le courage d’affirmer — lui, un Cardinal de la Sainte Église, un modérateur du Concile — dans La Basilique de Saint-Pierre : « Ne répétons pas le procès de Galilée ! » [10]

En écoutant son discours, le Cardinal Ruffini ne pouvait pas se contenir et pilonnait sa table d’indignation et, deux jours plus tard, il parla au Cardinal Cicognani, le Secrétaire d’État, qualifiant les paroles de Suenens d’« horribles » et demandant son retrait comme modérateur.

Paul VI, qui ne partageait pas les positions Progressistes sur les questions morales, était perplexe et dans une audience turbulente avec Suenens, l’a grondé pour son manque de jugement.

Qu’avait dit Suenens qui était si révolutionnaire ?

Il a attaqué le concept traditionnel du mariage, selon lequel, la première fin du mariage est celle de la procréation, affirmant que le but principal était plutôt que « les deux ne fassent qu’une seule chair ». Le mariage n’était pas présenté comme un lien ou un engagement enraciné dans la nature et dédié à la propagation de la race humaine, mais comme une communion intime entre les époux, ayant pour fin leur amour réciproque.

Nous passons d’une définition théologique et philosophique à une définition psychologique du mariage. Mais si le mariage est réduit à une communion d’amour, le contrôle des naissances — naturel ou artificiel, selon le cas — est vu comme un bien et est encouragé au nom de la «parentalité responsable », dans la mesure où il contribue à renforcer l’union conjugale. Il est clair que, lorsque cette communion intime échoue, le mariage se dissout.

L’inversion des fins s’accompagne de l’inversion des rôles au sein du mariage. Les grandes familles impliquent une notion de la valeur du sacrifice, mais maintenant l’idée du sacrifice est supprimée. Le bien-être psycho-physique de la femme se substitue à sa mission de maternité. La naissance d’un enfant est perçue comme quelque chose qui perturbe l’équilibre de la famille. L’enfant est perçu comme un agresseur injuste, à défendre par la contraception et, dans les cas extrêmes, par l’avortement. Au « croissez et multipliez-vous », Suenens fait contrepoids en disant : il faut réduire les naissances au nom de la science parce que la science offre les moyens de le faire. Qu’est-ce que ça signifie ? Ça signifie la pilule contraceptive, qui a conduit à une autre pilule : la pilule abortive qui est présentée comme un contraceptif même si c’est une forme d’avortement chimique.

Qu’est-ce que les deux pilules combinent ? Non seulement le refus des naissances mais aussi une révolution privée. Elles sont l’accomplissement du slogan de 1968 : « Ce qui est personnel est politique ». L’avortement a besoin de structures publiques, de l’approbation et du soutien de l’État : la pilule, respectivement contraceptive ou abortive, est laissée à la conscience. Une fausse conscience qui néglige la Loi Naturelle.

Le travail de la Commission après le Concile

Vatican II a fermé ses portes, mais une grande partie des Pères Conciliaires, des Évêques qui s’en sont retournés dans leurs diocèses, ont suivi les idées de Suenens qui ont été promues par les médias dans le monde entier. Pendant ce temps, la commission qui étudiait la pilule a continué son travail. Paul VI avait des idées Progressistes dans les domaines liturgiques et politico-sociaux, mais pas dans le domaine de la morale, et ne partageait pas les positions des théologiens Progressistes qui favorisaient la contraception. Pour forcer la situation et mettre la pression des médias sur le Pape, en avril 1967, le lobby Progressiste a divulgué la rumeur selon laquelle la commission avait décidé de couler l’information qu’elle autorisait la contraception aux principaux services de presse des médias internationaux. La croyance que Paul VI avait changé la Doctrine de l’Église sur le contrôle des naissances s’est répandue dans l’opinion publique. Cela est dû en partie au fait que, presque partout, la planification familiale a été présentée comme une nécessité pour le monde moderne et que la pilule contraceptive a été présentée comme un instrument de « libération » des femmes.

Après plusieurs mois d’indécision déchirante, le 25 juillet 1968, Paul VI a publié l’Encyclique Humanae Vitae. [11] Dans ce document, contrairement à l’avis de la majorité des experts qu’il avait consultés, le Pape a réaffirmé la position traditionnelle de l’Église sur la contraception artificielle avec ces mots très clairs :

Est exclue également toute action qui, soit en prévision de l’acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation (16). Et on ne peut invoquer comme raisons valables, pour justifier des actes conjugaux rendus intentionnellement inféconds, le moindre mal ou le fait que ces actes constitueraient un tout avec les actes féconds qui ont précédé ou qui suivront, et dont ils partageraient l’unique et identique bonté morale. (n ° 14)

Paul VI s’est exprimé avec Humanae Vitae d’une manière que les théologiens jugeraient infaillible et donc, immuable, parce qu’il a réaffirmé une Doctrine toujours enseignée par le Magistère pérenne de l’Église.

Protester Humanae Vitae

Les paroles de Paul VI ont été incapables d’éteindre l’incendie qui s’était propagé pendant des mois à travers l’Europe : l’incendie de mai 1968 en France. C’est dans cette atmosphère chaude que la protestation contre Humanae Vitae s’est développée.

Quelques jours plus tard, le 30 juillet 1968, sous le titre Contre l’Encyclique du Pape Paul, le New York Times a lancé un appel signé par plus de 200 théologiens qui invitaient les Catholiques à désobéir à l’Encyclique de Paul VI [54]. Cette déclaration, également connue sous le nom de « Déclaration de Curran » ( le nom de l’un de ses promoteurs, Charles Curran, théologien de l’Université Catholique d’Amérique ), était quelque chose qui n’avait jamais été vue dans toute l’histoire de l’Église. Le fait exceptionnel est que le différend n’était pas seulement entre les théologiens et les prêtres, mais aussi entre certains Épiscopats, y compris, tout en premier, l‘Épiscopat Belge dirigé par le Cardinal Primat Leo Suenens. La Déclaration de l’Épiscopat de Belgique sur l’Encyclique Humanae Vitae du 30 août 1968 était, avec celle de l’Épiscopat Allemand, l’un des premiers projets élaborés par une Conférence Épiscopale et a servi de modèle de rébellion pour d’autres Épiscopats.

Un groupe de protagonistes du Concile, opposés à l’Encyclique de Paul VI, y compris les Cardinaux Suenens, Alfrink, Heenan, Döpfner et König, se sont réunis à Essen pour décider de leur opposition à Humanae Vitae le 9 septembre 1968, au cours du Katholikentag d’Essen, en présence du Légat Pontifical, le Cardinal Gustavo Testa, une écrasante majorité a voté une résolution pour réviser l’Encyclique.

En 1969, neuf Évêques Néerlandais, dont le Cardinal Alfrink, ont voté pour la soi-disantDéclaration d’indépendance, qui a invité les fidèles à rejeter l’enseignement de Humanae Vitae. À la même occasion, le Conseil Pastoral Néerlandais, avec l’abstention des Évêques, a soutenu le Nouveau Catéchisme, refusant les corrections suggérées par Rome et appelant l’Église à rester ouverte aux « nouvelles approches radicales » sur les questions morales, qui n’étaient pas mentionnées dans la motion finale, mais qui émergeaient du travail du Concile, comme les relations prénuptiales, les unions homosexuelles, l’avortement et l’euthanasie. Cette demande était cohérente avec le rôle de la sexualité reconnu par la théologie Progressiste : à savoir, un instinct que les hommes n’ont pas à supprimer par ascèse mais plutôt à « libérer » en trouvant dans le sexe une forme de « réalisation » de la personne humaine.

« En 1968 », se rappelle le Cardinal Francis J. Stafford, « quelque chose de terrible est arrivé dans l’Église. Dans le sacerdoce ministériel, parmi les amis, des fractures se sont produites partout, qui ne seraient plus jamais guéries, ces blessures continuent à affliger toute l’Église ». [12]

Paul VI a été presque traumatisé par le conflit, qui a émergé de certains des personnages principaux du Concile qui étaient les plus proches de lui. Et dans les dix années suivantes Humanae Vitae , il n’a publié aucune autre Encyclique, après en avoir publié sept entre 1964 et 1968.

C’était aussi en 1968 que Paul VI, dans une allocution au Séminaire Lombard le 7 décembre, a parlé de l’auto-démolition de l’Église, c’est-à-dire d’un processus qui a secoué et détruit l’Église de l’intérieur. Il y a une relation entre l’auto-démolition de la société provoquée par les protestations des étudiants et l’auto-démolition de l’Église provoquée par les protestations des ecclésiastiques.

Le monde Catholique 

Humanae Vitae était incapable d’arrêter les conséquences de ’68. En Italie, le mouvement féministe et le parti radical, avec le soutien des médias, ont pu imposer la légalisation du divorce, de l’avortement et des nouveaux droits de la famille. Les lois sur les unions civiles et les testaments biologiques (Disposizioni anticipate di trattamento — DAT)signifiant le soi-disant mariage homosexuel et l’ouverture à l’euthanasie, sont les dernières expressions de cette voie à l’anéantissement de la loi morale, qui est l’anéantissement de la société.

C’est la classe dirigeante Catholique qui a approuvé ces lois voulues par la gauche laïque. La loi sur le divorce a été promulguée le 1er décembre 1970 sous le gouvernement Chrétien Démocrate, présidé par le Catholique Emilio Colombo ; la loi sur l’avortement du 22 mai 1978 a été signée par le Président du Conseil, Giulio Andreotti ; tout comme les Unions Civiles ont été légalisées dans l’État Italien le 20 mai 2016 sous le gouvernement du « Catholique » Matteo Renzi , de même que les testaments biologiques (DAT) le 20 décembre 2017 sous le gouvernement du « Catholique » Paolo Gentiloni. Aucun de ces Présidents « Catholiques » du Conseil n’a ressenti le besoin moral de démissionner plutôt que de signer ces choses dans des lois nationales, en contradiction flagrante avec les principes de la loi naturelle.

Cela s’est produit parce que la Révolution Culturelle de 1968 a été précédée et accompagnée, dans les années du Concile Vatican II et de l’ère postconciliaire, par le processus d’auto-démolition de l’Église qui désarmait psychologiquement les Catholiques, les poussant à dialoguer, à embrasser et à s’abandonner aux déviations morales du monde moderne.

La première université à être occupée par les étudiants fut l’Université Catholique de Milan, le 17 novembre 1967. Mario Capanna, de l’Université « Catholique » de Milan, se souvient : « Nous avons passé des nuits à étudier et à débattre concernant ceux qui étaient considérés comme les théologiens de pointe : Rahner, Schillebeeckx, Bultmann (…) avec les documents du Concile » . [13]

Autre représentant de la « lutte continue » de ces années, Paolo Sorbi, l’acteur clé du « Centre du Carême » a écrit sur les marches de la Cathédrale de Trente : « Nous étions les interprètes de la pensée du Père Milani, du Père Mazzolari, du Père Balducci et du Père Camillo Torres. Des personnes qui nous ont transmis le rêve d’une utopie que nous avons cherché à réaliser sur terre. Maintenant, les paroles sont comme des pierres. Nous avons pris ces paroles au sérieux, nous les avons radicalisées ». [14]

J’avais vingt ans en 1968. Je l’ai vécu, je l’ai combattu, je suis témoin de la politique d’abandon par les hommes de l’Église, d’abord en matière de divorce, puis d’avortement.

Parmi mes souvenirs, une rencontre que j’ai eue, grâce au Professeur Wanda Poltawska, qui était très proche de Jean-Paul II, le 22 mai 1980 avec Agostino Sanfratello, Giovanni Cantoni et avec Mgr Achille Silvestrini, Secrétaire du Conseil des Affaires Publiques de l’Église. Silvestrini avait succédé au Cardinal Agostino Casaroli en 1973, dans le rôle de Secrétaire du Conseil des Affaires Publiques de l’Église. Il était un proche collaborateur de Casaroli, mais surtout un « fils spirituel » de Mgr Salvatore Baldassari, Archevêque de Ravenne, rétrogradé par Paul VI pour son ultra-Progressisme.

Au cours de la réunion, nous avons exprimé l’urgence d’un référendum abrogatif sur la loi sur l’avortement, soutenu par la coopération indispensable d’au moins une partie adéquate des Évêques Italiens, dans le but de recueillir les 500 000 signatures nécessaires. L’Évêque Silvestrini, d’un ton mielleux, nous a contredit avec sa considération sur l’importunité d’un tel référendum anti-avortement, car cela aurait causé, selon son expression, une « contre-catéchèse » préjudiciable sur l’avortement, dans le sens où face à la position anti-avortement des Catholiques, les pro-avorteurs intensifieraient leur zèle en faveur de l’avortement. Mais le monde Catholique — avons-nous déclaré à l’Évêque — n’est-il pas déjà soumis à une agression croissante des avorteurs ? Et si défendre la vérité et faire le bien est l’occasion d’une contre-catéchèse, aurions-nous alors besoin de nous abstenir de proclamer la vérité et de faire le bien ? Mgr Silvestrini a observé comme une deuxième raison de son importunité, la défaite encore pesante du référendum contre le divorce. Mais n’était-il pas vrai — avons-nous répondu — que la bataille a été perdue parce qu’elle n’a pas été combattue de manière adéquate et généreuse ? Et si le souvenir d’une telle défaite était amer, le souvenir de l’inertie dont il était la cause ne serait-il pas encore plus amer ?

Mgr Silvestrini a déclaré que « le parti, aussi » ( il faisait référence au Parti Démocrate Cristiana ) serait contraire à l’idée d’un référendum anti-avortement.

Comment pourrions-nous être surpris, avons- nous répondu, si le parti a favorisé la loi au Parlement et que certains de ses plus grands porte-paroles ont signé la loi, assumant la pleine responsabilité morale et politique ? En réalité, nous parlions deux langues différentes et il n’y avait aucune possibilité de dialogue.

Le Cardinal Suenens a pris sa retraite en 1979, mais a désigné comme son successeur le Cardinal Godfried Danneels, qui a suivi sa ligne. Le Cardinal Danneels a voulu nommer son successeur, mais le Pape Benoît XVI est intervenu et a nommé Mgr André-Joseph Léonard, Archevêque de Bruxelles-Malines. Le Cardinal Danneels faisait partie du groupe qui s’appelait la « Mafia de Saint-Gall », composée des héritiers des manifestants de Humanae Vitae, qui soutenaient la candidature de l’Archevêque de Buenos Aires, Jorge Mario Bergoglio dans deux conclaves. [15] Ils n’ont pas été victorieux en 2005, mais ils ont réussi huit ans plus tard, en 2013. Le Cardinal Achille Silvestrini, qui est toujours vivant, faisait également partie du groupe.

Humanae Vitae et Amoris Laetitia

L’Exhortation post-synodale du Pape François, Amoris Laetitia, est un manifeste qui propose à nouveau des idées qui ont été condamnées par Paul VI : la primauté de la conscience sur la loi et la possibilité d’exceptions concrètes à ce qui est présenté comme idéal moral, qui est parfois impossible.

La stratégie de ceux qui contestaient Humanae Vitae était donc de relire l’Encyclique de Paul VI à la lumière de Gaudium et Spes. Les héritiers de cette protestation proposent aujourd’hui de « réinterpréter » Humanae Vitae à la lumière d’Amoris Laetitia (2016), présenté comme une révolution pastorale dans l’Église. Le but est toujours le même : changer l’enseignement de l’Évangile pour l’adapter aux besoins changeants du monde.

Aujourd’hui, la morale Catholique s’adapte à l’éthique sécularisée, qui réduit l’amour rationnel à l’amour sensuel et maintient que la fin primaire de l’homme est la recherche du plaisir sensuel, du bien-être et de la santé psychophysique de l’individu. Chaque douleur, chaque chagrin est rejeté parce que le seul mal n’est pas le péché, mais la souffrance. La valeur expiatrice et rédemptrice de la souffrance est niée.

C’est l’éthique relativiste et hédoniste des juges et des médecins Anglais qui ont condamné Alfie Evans à la mort. Mais cette culture de la mort a été créée spécifiquement par les Évêques Anglais qui ont justifié l’hôpital de Liverpool dans ses actions au lieu de soutenir le combat des parents d’Alfie.

Cette culture de la mort a déjà été théorisée par Herbert Marcuse, qui dans Eros et Civilization exalte le principe du plaisir et le principe nihiliste du nirvana comme les deux faces d’une même médaille. « La rédemption du plaisir, l’arrêt du temps, l’absorption de la mort : le silence, le sommeil, la nuit, le paradis — le principe du Nirvana n’est pas la mort mais la vie ». [16] La civilisation Chrétienne est fondée sur la primauté de l’être tandis que la société en dissolution post-moderne est fondée sur le nihilisme.

Pour combattre cette mentalité, pour changer les mauvaises lois que cette mentalité a produites, il ne suffit pas de retourner à Humanae Vitae, il faut revenir aux conceptions traditionnelles de la famille et du mariage. Nous devons remercier Paul VI pour Humanae Vitae, qui a réitéré l’interdiction de l’Église sur la contraception, mais aujourd’hui nous devons aller au-delà de Humanae Vitae. Nous devons relire Humanae Vitae à la lumière de Casti Connubii.

À la vision mondiale de ceux qui dissolvent la morale, nous devons contrer une philosophie de la vie qui vient des enseignements mêmes de Notre-Seigneur qui a dit : « Le ciel et la terre passeront, mais Mes Paroles ne passeront pas » ( Mt 24, 35) ).

Il n’y a pas de famille stable sans un mariage unique indissoluble. Et il n’y a pas de mariage sans définir la hiérarchie des fins. Et la première fin du mariage est la procréation et l’éducation des enfants, qui, avec la famille, forment le trinôme que Benoît XVI a défini comme des « valeurs non négociables ».

En inversant les paroles du Cardinal Suenens, nous pouvons dire que peut-être au cours des dernières décennies, nous avons souligné les Paroles de Dieu : « Et les deux ne feront qu’une seule chair » au point de laisser les autres Paroles Divines : « Croissez et multipliez-vous » dans l’obscurité. Nous devons comprendre toute la richesse de ces paroles de la Sainte Écriture.

La procréation et l’éducation des enfants impliquent des sacrifices. Mais la Divine Providence n’abandonne pas ceux qui s’y confient. La récompense extraordinaire est la vie éternelle, et aussi le centuple sur terre que l’Évangile promet à ceux qui cherchent d’abord le Royaume de Dieu et Sa justice ( Matthieu 6, 33).

Dieu n’abandonne pas ceux qui sont fidèles à Sa Loi. Dieu abandonne et aveugle ceux qui tournent le dos à Sa Loi, considérant qu’il est erroné ou impossible à la pratiquer.

La Loi Divine imprimée dans nos consciences n’est pas un idéal surpassé ou inaccessible. C’est le Christianisme vécu qui, avec l’aide de Dieu, est possible pour chaque Baptisé. La joie profonde de ceux qui la vivent, combattant sur terre, préfigure le bonheur éternel dont ils jouiront un jour au paradis.


[1] Roger Kimball, La longue marche. Comment la Révolution culturelle des années 1960 a changé l’Amérique, Encounter Books, San Francisco 2000.

[2] Ibidem, p. 6.

[3] Don Pietro Leone, Il matrimonio sotto attacco, Solfanelli, Chieti 2017, p. 112

[4] Lorenzo Fontana – Ettore Gotti Tedeschi, La culla vuota della civiltà, Gondolin, Verona 2018.

[5] Lorenzo Fontana – Ettore Gotti Tedeschi, La culla vuota della civiltà, Gondolin, Verona 2018.

[6] Schema constitutionis dogmaticae de Castitate, Matrimonio, Familia et Virginitate, dans Concilio Vaticano II, Acta Synodalia, vol. II, Periodus I, Pars IV, Congregationes generales XXXI-XXXVI, Typis Poliglottis Vaticanis, Città del Vaticano 1971, pp. 718-771.Cfr. la tr. it. a cura e introduzione di R. de Mattei, Il primo schema sulla famiglia e sul matrimonio del Concilio Vaticano II , Edizioni Fiducia, Roma 2015.

[7] Jonathan Eig in The Birth of the Pill. How Four Crusaders Reinvented Sex and Launched a Revolution ( WW Norton & Company, New York 2014),-

[8] Roberto de Mattei, Il Concilio Vaticano II. Una storia mai scritta, Lindau, Torino 2011, pp. 418-419.

[9] Helder Câmara, Lettres Conciliaires (1962-1965) , 2 voll., Cerf, Parigi 2006, vol. II, pp. 696-697.

[10] Ivi, p. 696.

[11] Paul VI, Encyclical Humanae Vitae del 25 luglio 1968, in AAS, 60 (1968), pp. 481-503.

[12] Cardinal Francis Stafford : 1968, l ‘anno della prova , in « L’Osservatore Romano » , 25 July 2008.

[13] Interview in « Avvenire », March 20, 1998. Sull’influenza del cattolicesimo nel movimento del Sessantotto cfr. Roberto Beretta, Controstoria del Sessantotto cattolico, Rizzoli, Milano 1998

[14] Paolo Sorbi, Mea culpa sul ’68, « Avvenire », March 26, 1998.

[15] Juergen Mettepenningen- Jarim Schelkens, Gottfried Danneeels biographie , Editions Polis, Anvers 2015

[16] Herbert Marcuse, Eros and Civilisation, Beacon Press, London, 1966., p. 164.