Le Calvinisme: Les fondations spirituelles de l’Amérique

Pour comprendre vraiment les nations du monde, il est impératif de comprendre d’abord leur base spirituelle ou leur «âme». Sans cette compréhension fondamentale, il est impossible de commencer à former sérieusement des opinions sur une nation et la civilisation plus large à laquelle elle est liée par sa culture et son histoire. Il serait également impossible de comparer et d’apprécier avec précision les contrastes du développement d’une nation particulière avec d’autres pays et civilisations. Ce qui différencie culturellement et historiquement les États-Unis de toutes les autres nations – même ses plus proches alliés européens – ce sont ses fondations spirituelles calvinistes sans équivoque, qui à un certain moment, alors que l’Amérique du Nord était encore une série de colonies de la Couronne britannique, ont organiquement muté dans cette éthique “protestante” ou “puritaine” bien connue. Cette transmutation idéologique a signalé l’arrivée de l’extrémisme calviniste dans le Nouveau Monde, un développement soutenu par les élites anglo-saxonnes de la Nouvelle-Angleterre.


Cette idéologie religieuse a été développée à l’origine en Europe par le Français Jean Calvin (né Jehan Cauvin) lors de la Réforme protestante. Finalement, le calvinisme se fraya un chemin vers le Nouveau Monde avec les puritains, et devait influencer grandement le développement des Lumières et la révolution industrielle en Europe occidentale et en Amérique du Nord. À ce jour, le calvinisme reste une influence idéologique «fondatrice» pour la vision du monde –  religieuse et profane – des élites politiques, économiques et culturelles américaines. Avant de continuer, cependant, il est important d’en comprendre un peu plus sur Jean Calvin et le contexte historique de son époque.

Jean Calvin (1509-1564) est apparu comme un acteur sur la scène historique au cours d’une période de développement intense de la civilisation occidentale. L’Église catholique romaine avait exercé son pouvoir en Occident pendant plus d’un millénaire et, pendant cette période, elle était devenue de plus en plus corrompue en tant qu’institution, à tel point qu’au XVIe siècle, la hiérarchie de l’Église était financée (dans une large mesure) par un moyen d’échange connu sous le nom d’indulgences. Il fonctionnait de la façon suivante : peu importe à quel point quelqu’un avait pu gravement “pécher” , il pouvait acheter un morceau de papier signé par un évêque ou un cardinal, qui lui garantissait une place au paradis pour lui-même ou un proche de son choix. Ces «bons de sortie de l’enfer» étaient vendus par des membres du clergé à travers des franchises accordées par la hiérarchie de l’Église. L’indulgence typique effaçait les péchés antérieurs, mais pour un prix plus élevé, il y avait une sorte de «super» indulgence “machiavélique” qui effaçait tous les péchés futurs que l’on pouvait commettre, aussi grands ou blasphématoires soient-ils.

Une grande partie des profits de cette escroquerie corporative fondée sur la religion était renvoyé directement à Rome et finançait les guerres menées par les armées papales, les orgies sexuelles du clergé, le sadisme des grands inquisiteurs, le génocide des non-Européens et d’autres «indulgences» terrestres. Ces indulgences-là sont précisément ce que Martin Luther, le plus célèbre des dénonciateurs du XVIe siècle, a fustigé et exposé dans ses 95 thèses, l’une des premières œuvres publiées (à côté de la Bible) utilisant la nouvelle technologie d’imprimerie de Gutenberg.

En tant que l’un des plus importants réformateurs protestants du XVIe siècle (après Luther), Calvin s’est établi comme ministre [de la foi, NdT] à Bâle puis à Genève. C’est dans ces villes suisses qu’il a prêché sa marque distinctive du christianisme «réformé», lequel avançait la prémisse que tous les êtres humains étaient intrinsèquement dépravés et totalement indignes du salut de Dieu. Un tel pessimisme absolu a été tempéré par la croyance de Calvin dans le fait que la Divinité avait néanmoins choisi une minorité de personnes, au moyen de sa grâce miséricordieuse, pour être les bénéficiaires du salut éternel. Le point de vue unique de Calvin sur tout cela était qu’aucun des bénéficiaires chanceux – les «élus» – ne méritait d’aller au paradis, même si sa piété était profonde ou s’il était généreux dans ses bonnes œuvres. En d’autres termes, aucune quantité de bonne foi ou de bonnes actions ne peut compenser la nature totalement inexpiable de l’humanité. Si quelqu’un était «choisi» par Dieu, ce n’était pas dû aux mérites individuels de cette personne, c’était simplement un acte de grâce divine.

Cette vision lugubre de Dieu et de l’humanité ne s’est pas seulement répandue en Europe et en Amérique du Nord, mais elle est devenue l’un des piliers idéologiques de l’Europe post-féodale, influençant toutes les facettes du changement révolutionnaire, des Lumières et de la révolution industrielle au développement du capitalisme et l’exploitation de la planète entière par les impérialistes européens. Avec le temps, ce furent essentiellement les pays de l’Anglosphère – spécifiquement la Grande-Bretagne et son bâtard, les États-Unis – qui embrassèrent et promurent le plus passionnément l’attitude calviniste.

C’est précisément le calvinisme qui était nécessaire pour faire progresser les intérêts géopolitiques et culturels de l’Anglosphère. Pour justifier l’utilisation d’importantes sommes d’argent dans la construction et la dotation en personnel des usines industrielles en Europe, et pour explorer et exploiter commercialement le reste du monde non européen, une idéologie très spécifique était nécessaire ; celle qui pourrait re-légitimer l’institution de l’usure – auquel l’ordre médiéval précédent s’opposait catégoriquement -, et légitimer également l’avarice et l’exploitation effrénées, c’est-à-dire l’accumulation de grandes richesses au milieu d’une misère encore plus grande, le tout dans un contexte religieux prédéterminé. Le calvinisme, ou une forme laïque quelque peu modifiée du calvinisme, était un ajustement parfait.

Car s’il est vrai que la dépravation innée de l’homme est universelle et que personne ne mérite le salut, alors il s’ensuit nécessairement que le génocide des non-Européens, l’oppression des groupes marginalisés, l’appauvrissement de la classe laborieuse et l’anéantissement de la vie humaine dans des conflits toujours plus sanglants ne sont plus que des poussées «naturelles» de la dépravation incorrigible de l’homme. Peu importe, alors, combien de “Sauvages Rouges” on tue en étendant le plan de Dieu de la Destinée Manifeste pour ses élus chéris, peu importe combien de pauvres, d’ouvriers, d’“infidèles”ou même de gens ordinaires sont sacrifiés dans la réalisation des horreurs absolues décrétées par ce Dieu calviniste.

Dans ce contexte, il est facile de voir comment la nouvelle classe marchande calviniste en Europe et en Amérique du Nord a utilisé ces croyances pour justifier sa brutalité croissante contre toutes les classes, races et dénominations religieuses qui représentaient l’“Autre”. De fait, cette nouvelle classe d’entrepreneurs, motivée religieusement, croyait absolument qu’elle était le peuple élu de Dieu et la destinatrice fortunée – bien que non méritante – de Sa miséricorde sélective.

L’attitude pessimiste que les calvinistes nourrissaient à l’égard de leur propre bonne fortune – c’est-à-dire qu’ils ne la méritaient pas – les aidait à rester humbles (au moins extérieurement) et à se concentrer sur leurs affaires. Ainsi, le «pessimisme calviniste» était un outil idéologique utile pour ceux qui deviendraient les «pèlerins» et les «puritains» en Amérique du Nord (ceux qui composent l’élite protestante anglo-saxonne) pour exploiter, asservir et anéantir un nombre toujours croissant de gens, pour accumuler encore plus de richesses imméritées pour la «gloire de Dieu», tant qu’ils ne gaspillaient pas (paradoxalement) leurs possessions dans des entreprises «pécheresses». Et s’ils devaient succomber à n’importe quelle dégradation pécheresse (comme ils l’ont certainement fait) – eh bien! c’était simplement le résultat naturel de la dépravation innée de l’humanité. On pouvait simplement confesser ses péchés et s’engager à faire mieux, puisque la grâce de Dieu était inévitable à la fin.

Inutile de dire que le calvinisme a pris comme un feu sauvage en Amérique du Nord (même parmi les masses blanches), où une vision austère du monde spirituel-culturel-politique-économique était nécessaire pour :

  1. Inspirer l’épargne et le travail acharné parmi les masses
  2. Apprivoiser la vaste étendue sauvage américaine (considérée par les colons comme la «Terre promise» ou le «Canaan» biblique)
  3. Soumettre les Indiens «païens» (également considérés par les colons comme des «Cananéens»immoraux).

À l’exception d’une poignée de catholiques du Maryland, la grande majorité des colons américano-européens adhérait à une variété toujours croissante de sectes protestantes qui avaient leurs racines idéologiques fondamentales dans les idées réformistes de Jean Calvin et de Martin Luther. Aussi bien les roturiers que les élites ont embrassé les manifestations religieuses et laïques de l’ethos calviniste – une philosophie définie par l’idée que, au lieu de simplement travailler pour vivre (pour survivre), il faut «vivre pour travailler».

Au moment de la guerre d’Indépendance américaine, l’idéologie calviniste avait été fermement ancrée dans l’esprit de la majorité des colons depuis une période d’au moins un siècle et demi. Afin de galvaniser le soutien à une guerre de sécession réussie contre l’Angleterre – et, plus précisément, contre les politiques mercantiles anti-américaines appliquées par l’Angleterre – les élites américaines manipulèrent le zèle religieux puritain populaire pour leurs propres objectifs politiques et économiques.

Plus précisément, la classe supérieure des propriétaires américains blancs voulait remplacer la noblesse britannique en tant que seule souveraine et exploiteuse du continent nord-américain. Ainsi, une campagne de propagande anti-britannique à grande échelle a-t-elle été lancée.

Thomas Paine et d’autres agitateurs pro-américains de l’époque décrivaient l’Amérique comme «le royaume de Dieu» et (longtemps avant Reagan) comme une «cité lumineuse sur la colline» – en d’autres termes, comme un endroit pour lequel cela valait la peine de se battre au nom de Dieu. En même temps, Paine et ses cohortes ont dépeint le roi George III sous les traits les plus négatifs – comme un «papiste» et un tyran assoiffé de sang – des accusations manifestement fausses.

Et bien que la campagne de dénigrement colonial ait été manifestement initiée pour fournir à la majorité des colons protestants (les «idiots utiles») un méchant contre lequel ils pouvaient tous se rallier, la petite classe agricole (qui incluait la majorité des colons) ne soutenait pas la soi-disant «Révolution» de l’élite du soulèvement bourgeois. La majorité se désintéressait des décisions politiques qui ne la concernaient pas directement, eux-mêmes et leurs familles, ou était, comme beaucoup d’historiens modernes le pensent, «sous le radar», c’est à dire invisible, pour les loyalistes qui se considéraient encore comme de fiers «Britanniques», indépendamment de leur affiliation religieuse. Néanmoins, la faction pro-indépendantiste l’emporta, grâce en grande partie à la propagande calviniste réussie de la bourgeoisie américaine, basée en ville et dans les bourgades, auprès d’un public qui était également très lié au mouvement franc-maçonnique grandissant.

La défaite des Britanniques en Amérique du Nord a été un moment important dans l’histoire américaine et même mondiale. Plus qu’une simple victoire militaire / politique pour les colons, la défaite des Britanniques symbolise la défaite du traditionalisme de l’Ancien Monde et l’ascension culturelle et politique du libéralisme dans le Nouveau Monde – un résultat qui doit beaucoup à la puissante influence sous-jacente du calvinisme, avec sa conception idéologique de la dépravation innée et de son «élection», de son exploitation pharisaïque de l’homme et de la nature, et de son ethos «vivre pour travailler». Avec le temps, ces concepts devraient être repris par l’esprit capitaliste bourgeois libéral triomphant du XIXe siècle, qui a remplacé la religion, force dominante dans la vie des gens, par un humanisme laïque – une idéologie non moins draconienne dans sa quête du «tout ou rien» pour contrôler la planète.

La «religion civile» laïque a évolué aux États-Unis, après sa séparation d’avec la Grande-Bretagne, pour promouvoir la nation choisie par Dieu, historiquement unique, prééminente dans les affaires du monde et méritant un statut spécial (presque «divin») ; d’où, en conséquence, les croyances induites dans la Destinée Manifeste et l’exceptionnalisme américain. L’idée qu’il est en quelque sorte vertueux de passer de longues heures de travail au-delà du besoin de survie économique – plutôt que de mener une vie plus équilibrée et plus saine – est une autre facette du calvinisme qui a été cooptée par le libéralisme laïque.

En conclusion, il est exact de dire que le calvinisme religieux extrême constitue le fondement spirituel des États-Unis. Certes, la franc-maçonnerie est une autre partie de la sous-structure idéologique sur laquelle les États-Unis ont été fondés, et beaucoup a été écrit sur ce sujet et l’influence préjudiciable de la franc-maçonnerie sur la société traditionnelle, particulièrement avec sa promotion enragée du libéralisme dans tous les aspects de la vie humaine. Cependant, quand on considère le rôle du calvinisme tel qu’il est, en tant que catalyseur spirituel des valeurs libérales américaines et / ou «maçonniques», on est forcé de conclure que le calvinisme, cette grande abâtardisation du véritable christianisme, est principalement responsable de la création et de l’acceptation généralisée par les citoyens américains du dogme de leur exceptionnalisme. Et celui-ci représente, de loin, la plus grande menace idéologique pour le bien-être futur de toute l’humanité.

Christopher Pisarenko

Traduit par Hervé, relu par jj pour le Saker Francophone